Le siècle des Lumières

 

 

                                                          

 

Introduction  

 

éléments pour mieux comprendre le 18 ème siècle

1715 : Fin du règne de Louis XIV

a) Oeuvres :

GALLAND Les mille et une nuits (1704-1707) : il s'agit d'une traduction qui eut un très grand succès. N'oublions pas au siècle précédent le goût pour les contes rassemblés par Perrault et par les frères Grimm , ou inventés par Mme Le Prince de Beaumont née en 1711, tel La Belle et la Bête.

LEIBNITZ Essais de Théodicée : c'est la philosophie "optimiste" que caricature Pangloss dans Candide.

b) Idée : Pauvreté généralisée derrière l'éclat du Roi-soleil . FENELON dans une Lettre au roi: "La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision."

Problème de la ruine de la monarchie : pour Fénelon (1715), c'est le despotisme qui en est responsable. Ainsi cet auteur développe dans Télémaque à l'usage du dauphin la solution de la monarchie pacifiste. A l'inverse Bossuet ,mettant en cause les protestants et les libertins était favorable à un durcissement du régime vers la monarchie absolue.

1715/1723 : Régence du duc d'Orléans

a) Oeuvre

MONTESQUIEU : Lettres Persanes (1721)

 b) Politique : Système de LAW (financier écossais 1716) et création de la compagnie des Indes . La faillite de l'entreprise et la fuite de Law causèrent la ruine de nombreuses familles.

1720 : peste à Marseille

c) Idée : Thème omniprésent de la Liberté : le développement de la liberté économique qui se manifeste par la montée de la bourgeoisie et l'enrichissement des négociants  ainsi que la recherche d'une plus grande liberté politique entraînent dans leur sillage la liberté de pensée et de dire malgré la censure et les mesures d'exil. Ce mouvement gagne également les moeurs et la littérature dite libertine .

Attirance très forte pour la science : Ainsi, Montesquieu est considéré comme le fondateur de la sociologie . Son oeuvre est très variée; il écrit d'abord des traités sur par exemple l'écho, puis un texte satirique, et son oeuvre majeure en 1748 sur les lois. Autre personnalité scientifique importante, Buffon ouvre les portes de la biologie avec ses trente-six volumes de l'histoire naturelle.

1723/1774 : Le règne de Louis XV

L'exotisme :

a) Oeuvres :

MARIVAUX: Iles des esclaves

ABBE PREVOST Manon Lescaut (1731)

b)Politique : 1725 : mort de Pierre-le-grand, avénement de Catherine I de Russie

1731:suppression de la peine de mort pour sorcellerie

c) idées :

on aime le dépaysement : Manon Lescaut, l'héroïne de l'abbé Prévost, meurt dans le désert du Nouveau Monde, Paul et Virginie de Bernardin de saint Pierre nous entraîne sur l'île Maurice.

on réfléchit aussi sur la vie dans ces autres contrées et on pose le problème du colonialisme et de l'esclavage.

La philosophie :

a)Oeuvres :

VOLTAIRE : Lettres philosophiques

Dictionnaire Philosophique

Le mondain (1736)

Poème sur le désastre de Lisbonne (1763) : inspiré par le tremblement de terre meurtrier , Voltaire rejette la Divine Providence . Comment concilier bonté divine et existence du mal? Les réponses des théologiens ( c'est la punition des péchés ), des matérialistes ( c'est ainsi, la nature aide à la propagation de l'espèce sans s'occuper de l'individu) et des philosophes de l'optimisme ( le mal dans sa particularité n'empêche pas la bienveillance générale du Créateur ; " tout est bien dans le meilleur des mondes, selon la formule de Pangloss raillée par l'auteur de Candide) ne lui donnent pas satisfaction.

Traité sur la tolérance

Candide (1764)

DIDEROT : Pensées philosophiques

Entretiens avec d'Alembert (1760)

Jacques le Fataliste (1763)

HUME : Essai sur l'entendement humain (1748)

BUFFON : Histoire Naturelle

ENCYCLOPEDIE (1750-1772) : c'est la plus vaste entreprise éditoriale du siècle sous la direction de Diderot.

CONDILLAC : Traité des sensations (1754)

ROUSSEAU : Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité

Lettre à Voltaire sur la Providence

l'Emile (1762), traité de pédagogie

b) politique :

les rois : (1740-1786) Frédéric II règne en Prusse

(1745-1764) Madame de Pompadour favorite

(1760-1820) après le ministère Pitt avènement de George III en Angleterre

(1762-1796) Catherine II de Russie , despote éclairé

conflits : révolte des soyeux à Lyon (1744)

paix d'Aix la chapelle(1748) : elle met fin à la guerre de sept ans ; défaite de la France contre l'Angleterre et la Prusse.

guerre de 7 ans (1756-63)

attentat de Damiens (1757) contre Louis XV : il sera supplicié en public.

interdiction de l'Encyclopédie (1759)

les sciences : confirmation des théories de Newton par l'expérience

Linné classe les plantes et les animaux (1738)

Fouilles de Pompéi (1748)

Tremblement de terre à Lisbonne (1755)

Retour de la comète de Halley (1758)

 

Sentiments et passions:

a)Oeuvres:

*MAC PHERSON : Poèmes d'Ossian (1760)

*ROUSSEAU : La Nouvelle Héloïse (1761)

Les Confessions (1770-74)

*KANT : Observation sur le sentiment du beau et du sublime

*D'OLBACH : Le système de la nature (1770)

*mouvement du STURM UND DRANG (1770-75) , préromantisme allemand.

b) Politique :

la religion : fermeture des collèges jésuites (1761)

un arrêt du parlement interdit d'écrire sur les questions religieuses

suppression de l'ordre des Jésuites (1776)

conflits : Affaire Calas (1762), réhabilité en 1765

Annexion de la Lorraine

Mauvaises récoltes et crise économique (1771),émeutes de la faim

c)sciences :

la machine à vapeur de J. Watt (1769)

travaux du chimiste Lavoisier (1772-86)

d) idées : vers une religion "raisonnable", c'est à dire purifiée de tout fanatisme

vers une morale de plus en plus laïque , on se met à penser que le goût de l'honneur peut aussi bien que l'amour de Dieu guider les actions des hommes vers le Bien. Certains vont jusqu'à l'athéïsme mais la plupart des "philosophes" restent croyants en dénonçant le fanatisme religieux. cf le fameux texte de Fontenelle "la dent d'or".

 

1774/1789 Le règne de Louis XVI

a) Oeuvres :

GOETHE: Les souffrances du jeune Werther (1774)

BEAUMARCHAIS: Le barbier de Séville (1775) -  Le mariage de Figaro

CONDORCET : réflexions sur l'esclavage des négres (1781)

LACLOS : Les liaisons dangereuses (1782)

CHENIER : Odes (1787)

b) Politique :

bouleversements:

Révolte des colonies anglaises (1774-83) ; G. Washington, président

Necker en 1776-1781, puis en1788 tente de remplir les caisses de l'état

Suppressions -du servage dans le domaine royal (1779)

-de la corvée (1787)

-de la torture (1788)

1789: émeutes et cahiers de doléances, le 5 Mai Etats Généraux

c) sciences

premières mongolfières (1783)

 

Présentation générale du siècle :

Les philosophes du 18 ème siècle sont à l'origine de nouvelles idées qui influenceront les gens de l'époque.

Siècle des Lumières :  terme qui désigne le XVIIIe siècle en tant que période de l'histoire de la culture européenne, marquée par le rationalisme philosophique et l'exaltation des sciences, ainsi que par la critique de l'ordre social et de la hiérarchie religieuse, principaux éléments de l'idéologie politique qui fut au fondement de la Révolution française. L'expression était déjà fréquemment employée par les écrivains de l'époque, convaincus qu'ils venaient d'émerger de siècles d'obscurité et d'ignorance et d'entrer dans un nouvel âge illuminé par la raison, la science et le respect de l'humanité.

La raison et le progrès :

La plus importante des hypothèses et espérances communes aux philosophes et intellectuels de cette époque fut incontestablement la foi inébranlable dans le pouvoir de la raison humaine. La découverte de la gravitation universelle par Isaac Newton fit une impression considérable sur le siècle. Grâce à l'usage judicieux de la raison, s'ouvrait un progrès perpétuel dans le domaine de la connaissance, des réalisations techniques et des valeurs morales. Les penseurs du XVIIIe siècle considéraient que la connaissance procédait uniquement de l'expérience et de l'observation guidées par la raison. Ils affirmaient que l'éducation avait le pouvoir de rendre les hommes meilleurs et même d'améliorer la nature humaine. La plupart des penseurs des Lumières ne renoncèrent pas complètement à la religion. Ils adoptèrent plutôt une forme de déisme, acceptant l'existence de Dieu et d'un au-delà, mais rejetèrent les dogmes de la théologie chrétienne. Ils attaquèrent avec violence et férocité l'Église, sa richesse, son pouvoir politique et sa volonté d'entraver le libre exercice de la raison.

 

LES PHILOSOPHES


Denis Diderot

Louis-Michel Van Loo, Portrait de Denis Diderot, 1767. Huile sur toile. Musée du Louvre, Paris.

 

Diderot, Denis (1713-1784), philosophe et écrivain français, le maître d’œuvre de l’Encyclopédie et l’un des principaux représentants de l’esprit des Lumières.

Diderot est un auteur aux talents multiples. Toujours audacieuse (il se prête avec bravoure à cette sorte de "bataille encyclopédique"), son œuvre touche à tous les genres et se développe dans différents domaines : la science, la philosophie et l’esthétique. Surtout admiré en son temps comme directeur de l’Encyclopédie, il est aujourd’hui considéré comme l’un des écrivains les plus novateurs du siècle des Lumières. Il en incarne l’esprit par son matérialisme athée, par sa volonté de dénoncer les préjugés et par sa confiance en la raison.

 Le neveu de Rameau : Cette oeuvre est un long dialogue qui a lieu au Café de la Régence entre lui, c'est à dire le neveu du célèbre musicien Rameau et un Philosophe. De quoi est-il question ?

Des hommes de génie et de la société, de l'éducation des jeunes filles, de l'immoralisme, du secours aux malheureux, de la musique, de l'art de vivre heureux ...


Charles de Montesquieu

Portrait anonyme, école française du XVIIIe siècle, 1728. Musée national du château de Versailles.

Louvre, Paris.

Montesquieu, Charles de Secondat, baron de (1689-1755), homme de lettres et philosophe français, qui fut notamment l'auteur des Lettres persanes et De l'esprit des lois. Il inspira la constitution de 1791 et fut à l'origine des doctrines constitutionnelles libérales, qui reposent sur la séparation des pouvoirs..

 

 


 

Jean-Jacques Rousseau, école française du XVIIIe siècle, d’après un pastel de Maurice Quentin de La Tour. Musée Carnavalet, Paris.

 

Rousseau, Jean-Jacques (1712-1778), écrivain et philosophe genevois de langue française, auteur des Confessions, qui fut l'une des principales figures du siècle des Lumières. L'ensemble de son oeuvre, fondée sur la recherche d'une harmonie avec les hommes, exprime une critique des fondements de la société corruptrice.

 

 

 

 

 

 


Voltaire

Portrait de Voltaire d'après Nicolas de Largillière. Musée Carnavalet, Paris.

 

François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), homme de lettres et philosophe français, auteur d'essais historiques et de contes philosophiques, qui témoignent de son souci de vérité, et de tolérance, mais aussi de campagnes en faveur des victimes des erreurs judiciaires.

 

Alembert, Jean Le Rond d' (1717-1783), philosophe rationaliste, physicien et mathématicien français, principal auteur et animateur, avec Denis Diderot, de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772).Défenseur de la tolérance, il expose dans son discours préliminaire de l'encyclopédie l'esprit scientifique qui présidait à l' oeuvre entreprise.

 

LEURS IDÉES

 

la liberté :  « Les hommes naissent tous libres. C'est le plus précieux de tout les biens que l'homme puisse posséder. Il ne peut ni se vendre ni se perdre. »  (d'après un article dans l'encyclopédie). Ils sont aussi pour la liberté d'expression, car il y a la censure qui l'interdit (aucune critique n'est permise à ce temps...).

la raison : C'est le moyen d'acquérir des connaissances. Quesnay dit : « la raison est à l'âme ce que les yeux sont au corps: sans les yeux, l'homme ne peut jouir de la lumière, et sans la lumière, il ne peut rien voir ».

la tolérance : D'après Voltaire, on doit respecter la liberté et les opinions sociales, politique et religieuses d'autrui.

l'égalité : D'après Rousseau, « être libre, n'avoir que des égaux est la vraie vie, la vie naturelle de l'homme. Les hommes naissent égaux ». En ce temps la, en France, on naissait à inégalité car il y a une société d'ordre (Noble, Clergé, Tiers-états.) Voir aussi la rubrique des extraits de l'Encyclopédie, dans l'article "égalité".

le progrès : ils sont pour le progrès de la société et pour l'innovation, le commerce…

Par exemple, durant le siècle des lumières, il y a eu l'invention du thermomètre, du microscope, des cartes précises pour la géographie grâce aux maths…Bref, toute la science évolue.

Les philosophes critiquent les abus de pouvoir, c'est pourquoi il veulent la séparation des pouvoirs: : Montesquieu, écrit dans « De l'esprit des lois » , en 1748, qu'il est utile de séparer les 3 pouvoirs, donc qu'ils ne soient pas concentrés dans les mains d'une seule personne, afin d'éviter toute tyrannie.

Ils sont pour le rejet la monarchie de droit divin mais ils restent généralement favorable à un régime monarchique. Mais ils ne sont pas pour une démocratie, sauf dans le cas de Rousseau.

 

L'ENCYCLOPEDIE

 

Encyclopédie (de Diderot et d'Alembert), entreprise éditoriale, philosophique et scientifique menée par Denis Diderot et d'Alembert dans l'esprit de la philosophie des Lumières et parue entre 1751 et 1766.

Un projet éditorial:

Né du projet de traduire la Cyclopædia de l'anglais Chambers (publiée de 1728 à 1742) pour l'éditeur Le Breton en 1745 - Diderot travaillait alors comme traducteur pour une maison d'édition -, l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers grâce à Diderot affichait son ambition de faire l'inventaire des acquisitions de l'esprit humain.
Son objectif était de favoriser la diffusion de la philosophie des Lumières. Diderot a eu recours à des auteurs connus (Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Buffon, Du Marsais, Daubenton) ainsi qu'à
des auteurs inconnus. D'Alembert s'occupait des mathématiques, Diderot de l'histoire de la philosophie, Buffon des sciences de la nature, Paul-Joseph Barthez (1734-1806) de la médecine, Quesnay et Turgot de l'économie. Le chevalier de Jaucourt assistait Diderot dans de nombreuses tâches rédactionnelles et éditoriales.

L'Encyclopédie est avant tout marquée par l'intérêt de Diderot pour la technique, même si certaines planches s'inspirent d'autres encyclopédies, ou si certaines conceptions paraissent archaïques.
Le destinataire était "!le peuple!" et pourtant les souscripteurs étaient des gens cultivés, ecclésiastiques, nobles et parlementaires.

Un projet philosophique :

L'article "Encyclopédie", rédigé par Diderot et placé en tête du premier volume après le Discours préliminaire de d'Alembert, définit le programme d'ensemble de l'ouvrage : le projet de l'Encyclopédie était de rassembler les connaissances acquises par l'humanité, son esprit une critique des fanatismes religieux et politiques et une apologie de la raison et de la liberté d'esprit. Diderot relie le projet encyclopédique à la philosophie, qui trouve en ce siècle son plus grand développement. l'Encyclopédie doit faire la synthèse (et le tri) des acquis humains et effectuer une généalogie des connaissances. Diderot emploie à cet effet une technique spéciale : des racines aux dernières branches, la connaissance progresse et porte ses fruits. L'encyclopédie est donc un arbre de la connaissance. Aussi, le projet antireligieux devient explicite. Non seulement la connaissance n'est pas interdite, mais elle est construite par l'homme, qui doit s'appuyer sur elle pour son bonheur.

Une stratégie éditoriale : ordre et circulation.

Il s'agit pour Diderot de "!tout examiner, tout remuer sans exception et sans ménagement!". Il procède à cet effet à une mise en ordre rationnelle (encyclopédie "raisonnée") alphabétique. Il s'appuie sur la classification des facultés et des sciences établie par le philosophe anglais Francis Bacon. Nouveauté, Diderot utilise les "!renvois!" ("de choses" et "de mots") pour faire circuler le lecteur à travers cette forêt de connaissances.

Le trajet raisonné induit par les renvois construit progressivement un discours sceptique : l'analyse des mythologies fait douter de la vérité de la religion chrétienne, l'étude de l'histoire ancienne ou des mœurs des pays lointains conduit à porter un autre regard sur notre politique et nos mœurs, selon un procédé cher aux Lumières - à l'œuvre de Voltaire, la convocation "encyclopédique" (en un cercle) du savoir visant bien plus à provoquer une réflexion et une relativisation politique qu'à seulement instruire. Toute la ruse et l'idéologie de l'Encyclopédie est dans ces renvois, discrets mais efficaces.
Les chapitres sur les techniques artisanales et les métiers visent quant à eux à informer sur des choses dont on ne peut douter ou à dissimuler la vocation philosophique antireligieuse de l'entreprise.

La "bataille" de l'Encyclopédie:

Le premier volume, tiré à 2 000 exemplaires, fut adressé aux souscripteurs le 28 juin 1751. Dans l'article "!Autorité politique!", Diderot attaque Bossuet et la théorie de la royauté de droit divin. Très vite, l'entreprise reçoit le soutien de Malesherbes, de Montesquieu, de Voltaire et de Mme de Pompadour. L'Encyclopédie connut un succès européen : la Suisse, l'Italie, l'Angleterre, la Russie l'acquirent.
En 1752 parut le tome II, qui fit scandale, et la publication fut suspendue. Diderot entreprit de se cacher. Voltaire proposa de continuer l'entreprise à Berlin, mais Diderot refusa. En 1753 parut le troisième tome!; il fit l'objet d'une condamnation du Conseil du Roi. Les tomes IV, V et VI parurent néanmoins en 1754, 1755 et 1756.

En 1757, l'Encyclopédie fit l'objet de 4.200 souscriptions.

Une "bataille" se déclencha alors à partir de l'article "Genève", rédigé par d'Alembert, qui suscita une réponse virulente de Rousseau. L'Encyclopédie fut l'objet de railleries : Moreau surnomma les encyclopédistes les "cacouacs", Palissot rédiga une Petite lettre sur de grands Philosophes, Voltaire la qualifia de "fatras". En 1759, l'Encyclopédie est interdite à la publication. Le privilège de 1748 fut annulé; ordre fut donné de rembourser les souscripteurs. Pour les dédommager, Le Breton édita deux volumes de planches séparées, qui bénéficièrent d'un privilège spécial et furent envoyés aux souscripteurs. D'Alembert, Marmontel et Duclos se retirèrent. Diderot poursuivit seul, durant sept années. En 1766 parurent les dix derniers volumes. Un dernier volume de planches parut en 1772. Mais les volumes, à partir du tome VIII, firent l'objet d'une censure de l'éditeur Le Breton, à l'insu de Diderot, qui laissa néanmoins paraître les volumes.

Postérité:

L'entreprise de Diderot et de ses collaborateurs donna un grand essor à la production encyclopédique. Elle restera également le symbole de l'esprit des Lumières. On tentera encore dans les milieux catholiques, au milieu du XIXe siècle, d'en effacer les traces par des monuments plus importants encore. Ainsi, l'abbé Jacques-Paul Migne (1800-1875), fondateur de la Bibliothèque universelle du clergé et éditeur des monumentales collections de textes de Pères de l'Église Patrologie grecque et Patrologie latine, fera-t-il paraître une Encyclopédie ecclésiastique (1851-1859) en soixante-six volumes afin de reléguer la "funeste" Encyclopédie de Diderot et d'Alembert à n'être qu'un pygmée de science et d'utilité!", pour montrer implicitement l'infériorité de celle-ci et de son inutilité.

La postérité de l'œuvre de Diderot eut aussi un autre versant : une autre encyclopédie philosophique. Synthèse des savoirs autant que du savoir philosophique, l'Encyclopédie de Diderot reste une œuvre unique.

 

LES LUMIERES, SOURCE DE REVOLUTION

      Vers la fin du XVIIIe siècle, des changements importants se produisirent dans la pensée des Lumières. Sous l'influence de Rousseau, le sentiment et l'émotion devinrent aussi respectables que la raison. Dans les années 1770, les écrivains étendirent le champ de leurs critiques aux questions politiques et économiques. La guerre de l'Indépendance américaine ne manqua pas de frapper les esprits. Aux yeux des Européens, la déclaration d'Indépendance et la guerre révolutionnaire représentaient, pour la première fois, la mise en œuvre des idées éclairées et encouragèrent les mouvements politiques dirigés contre les régimes établis en Europe. Cette constitution d'Amérique devient un modèle qui sera diffusé et admiré. Cela entraîne la remise en cause de l'absolutisme.

      De l'avis général, le siècle des Lumières aboutit à la Révolution française de 1789. Comme elle incarnait de nombreux idéaux des philosophes, la Révolution, dans ses phases de violence entre 1792 et 1794, discrédita provisoirement ces idéaux aux yeux de nombre de contemporains européens. Pourtant, les Lumières léguèrent un héritage durable aux XIXe et XXe siècles. Le XVIIIe siècle marqua le déclin de l'Église, ouvrit la voie au libéralisme politique et économique, et suscita des changements démocratiques dans le monde occidental du XIXe siècle. Le siècle des Lumières apparaît ainsi à la fois comme un mouvement intellectuel et une période historique marquée par des événements décisifs.

CONCLUSION

 

      Au XVIIIeme siècle, lors du règne de Louis XV et XVI,en raison de la dégradation du pays, des philosophes, savants, ou écrivais, dont les plus célèbres: D'Alembert, Diderot, Montesquieu, Rousseau et Voltaire réfléchissent sur les individus et la société qui les entourent.

C'est la démocratie, en Amérique, et la monarchie parlementaire en Angleterre, qui vont influencer les philosophes des lumières.

      Ils vont rédiger l'Encyclopédie, ouvrage de connaissances générales, et critiquent le pouvoir royale et manifeste leurs oppositions.

      L'encyclopédie s'adresse aux gens cultivés et instruits et influencent les intellectuels de la société.

Les philosophes veulent donc la séparation des 3 pouvoirs, pour qu'il y ait un système moins despotique. Ils veulent aussi une monarchie tempéré, une monarchie contrôlé par des lois ou le parlement.
En bref, tous ces philosophes ont de nouvelles idées qui influencent le peuple et les encouragent à se révolter.

 

 

 

EXTRAITS D'ARTICLES DE L'ENCYCLOPÉDIE

 AUTORITÉ POLITIQUE

            “Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance paternelle : mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l'état naturel elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d'une autre origine que de la nature. Qu'on examine bien, et on la fera toujours remonter à l'une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s'en est emparé ; ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux, et celui à qui ils ont déféré l'autorité.”


AZARECAH (Hist.Mod.),

            “Hérétiques musulmans qui ne reconnaissaient aucune puissance, ni spirituelle, ni temporelle. Ils se joignirent à toutes les sectes opposées au musulmanisme. Ils formèrent bientôt des troupes nombreuses, livrèrent des batailles, et défirent souvent les armées qu'on envoya contre eux. (...) Il n'était pas permis à une multitude aussi effrénée de se reposer un moment sans se détruire elle-même ; parce qu'un peuple formé d'hommes indépendants les uns des autres, et de toute loi, n'aura jamais pour la liberté une passion assez violente et assez continue, pour qu'elle puisse seule garantir des inconvénients d'une pareille société ; si toutefois on peut donner le nom de société à un nombre d'hommes ramassés à la vérité dans le plus petit espace possible, mais qui n'ont rien qui les lie entre eux. Cette assemblée ne compose non plus une société qu'une multitude infinie de cailloux mis à côté les uns des autres, et qui se toucheraient, ne formeraient un corps solide.”


BACCHIONITES, s. m. plur. (Hist nat.)

            C'étaient, à ce qu'on dit, des philosophes qui avaient un mépris si universel pour les choses de ce bas monde, qu'ils ne se réservaient qu'un vaisseau (1) pour boire.; encore ajoute-t-on qu'un d'entre eux ayant aperçu dans les champs un berger qui puisait dans un ruisseau de l'eau avec le creux de sa main, il jeta loin de lui sa tasse, comme un meuble incommode et superflu. C'est ce qu'on raconte aussi de Diogène. S'il y a eu jamais des hommes aussi désintéressés, il faut avouer que leur métaphysique et leur morale mériteraient bien d'être un peu plus connue. Après avoir banni d'entre eux les distinctions funestes du tien et du mien , il leur restait peu de choses à faire pour n'avoir plus aucun sujet de querelles, et se rendre aussi heureux qu'il est permis à l'homme de l'être. (1) récipient.

 


DICTIONNAIRE, s. m.

(Ordre Encycl. Entend. Raison. Philos. ou science de l'homme; Logiq. Art de communiquer, Grammaire, Dictionn.) ouvrage dans lequel les mots d'une langue sont distribués par ordre alphabétique, & expliqués avec plus ou moins de détail, selon l'objet qu'on se propose.

On peut distinguer trois sortes de dictionnaires de langues, dictionnaires historiques, & dictionnaires de sciences & d'Arts : division qu'on pourrait présenter sous un point de vue plus général, en cette sorte; dictionnaires de mots, dictionnaires de faits, & dictionnaires de choses : néanmoins nous retiendrons la première division, parce qu'elle nous paroît plus commode & même plus précise.

En effet, un dictionnaire de langues, qui paroît n'être qu'un dictionnaire de mots, doit être souvent un dictionnaire de choses quand il est bien fait : c'est alors un ouvrage très-philosophique. Voyez GRAMMAIRE.

Un dictionnaire de sciences ne peut & ne doit être qu'un dictionnaire de faits, toutes les fois que les causes nous sont inconnues, c'est-à-dire presque toujours. Voyez PHYSIQUE, METAPHYSIQUE, &c. Enfin un dictionnaire historique fait par un philosophe, sera souvent un dictionnaire de choses : fait par un écrivain ordinaire, par un compilateur de Mémoires & de dates, il ne sera guère qu'un dictionnaire de mots.

Quoi qu'il en soit, nous diviserons cet article en trois parties, relatives à la division que nous adoptons pour les différentes espèces de dictionnaire.

D'Alembert


ÉGALITÉ NATURELLE (Droit Nat.)

est celle qui est entre les hommes par la constitution de leur nature seulement. Cette égalité est le principe et le fondement de la liberté (...).

            Puisque la nature humaine se trouve la même dans tous les hommes, il est clair que, selon le droit naturel, chacun doit estimer et traiter les autres comme autant d’êtres qui lui sont naturellement égaux, c’est-à-dire, qui sont hommes aussi bien que lui. (...)

         Il résulte de ce principe, que tous les hommes sont naturellement libres, et que la raison n’a pu les rendre dépendants que pour leur bonheur.

         Que, malgré toutes les inégalités produites dans le gouvernement politique par la différence des conditions, par la noblesse, la puissance, les richesses, etc., ceux qui sont les plus élevés au-dessus des autres, doivent traiter leurs inférieurs comme leur étant naturellement égaux, en évitant tout outrage, en n’exigeant rien au-delà de ce qu’on leur doit et en exigeant avec humanité ce qui leur est dû le plus incontestablement.

         Que quiconque n’a pas acquis un droit particulier, en vertu duquel il puisse exiger quelque préférence, ne doit rien prétendre plus que les autres, mais au contraire les laisser jouir également des mêmes droits qu’il s’arroge à lui-même.

         Qu’une chose qui est de droit commun, doit être ou commune en jouissance, ou possédée alternativement, ou divisée par égales portions entre ceux qui ont le même droit, ou par compensation équitable et réglée. (...)

            Cependant qu’on ne me fasse pas le tort de supposer que, par un esprit de fanatisme, j’approuvasse dans un État cette chimère de l’égalité absolue, que peut à peine enfanter une république idéale; je ne parle ici que de l’égalité naturelle des hommes; je connais trop la nécessité des conditions différentes, des grades, des honneurs, des distinctions, des prérogatives, des subordinations qui doivent régner dans tous les gouvernements. (...) Dans l’état de nature, les hommes naissent bien dans l’égalité, mais ils n’y sauraient rester; la société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois. (...)

Jaucourt


ENCYCLOPEDIE

Encyclopédie, s.f., (Philosophie).

    Ce mot signifie enchaînement de connaissances; il est composé de la préposition grecque en, en, et des substantifs kuklos, cercle, et paideia, connaissance.

    En effet, le but d'une Encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre, d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous, afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont, que nos neveux devenant plus instruits deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourrions pas sans avoir bien mérité du genre humain.

    Une considération, surtout, qu'il ne faut point perdre de vue, c'est que si l'on bannit l'homme ou l'être pensant et contemplateur de dessus la surface de la terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n'est plus qu'une scène triste et muette. L'univers se tait; le silence et la nuit s'en emparent. Tout se passe en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d'une manière obscure et sourde. C'est la présence de l'homme qui rend l'existence des êtres intéressante; et que peut-on se proposer de mieux dans l'histoire des êtres, que de se soumettre à cette considération?

Diderot


INDUSTRIE

    Les occasions d'emploi pour les manufacturiers ne connaissent de bornes que celles de la consommation; la consommation n'en reçoit que du prix du travail. Donc la nation qui possédera la main-d'oeuvre au meilleur marché, et dont les négociants se contenteront du gain le plus modéré, fera le commerce le plus lucratif, toutes circonstances égales. Tel est le pouvoir de l'industrie, lorsqu'en même temps les voies du commerce intérieur et extérieur sont libres. Alors elle fait ouvrir à la consommation des marchés nouveaux, et forcer même l'entrée de ceux qui lui sont fermés. Qu'on ne vienne plus objecter contre l'utilité des inventions de l'industrie, que toute machine qui diminue la main-d'oeuvre de moitié, ôte à l'instant à la moitié des ouvriers du métier les moyens de subsister; que les ouvriers sans emploi deviendront plutôt des mendiants à charge à l'Etat. [...]

    Le caractère de pareilles objections est d'être dénué de bon sens et de lumières; elles ressemblent à celles que les bateliers de la Tamise alléguaient contre la construction du pont de Westminster. N'ont-ils pas trouvé, ces bateliers, de quoi s'occuper, tandis que la construction du pont dont il s'agit répandait de nouvelles commodités dans la ville de Londres? Vaut-il pas mieux prévenir l'industrie des autres peuples à se servir de machines, que d'attendre qu'ils nous forcent à en adopter l'usage, pour nous conserver la concurrence dans les mêmes marchés? Le profit le plus sûr sera toujours pour la nation qui aura été la première industrieuse; et, toutes choses égales, la nation dont l'industrie sera la plus libre sera la plus industrieuse. Nous ne voulons pas néanmoins désapprouver le soin qu'on aura dans un gouvernement de préparer avec quelque prudence l'usage des machines industrieuses, capables de faire subitement un trop grand tort dans les professions qui emploient les hommes.

Jaucourt


INOCULATION

Inoculation, s.f. (Chirurgie, Médecine, Morale, Politique)

    Ce nom synonyme d'insertion a prévalu pour désigner l'opération par laquelle on communique artificiellement la petite vérole, dans la vue de prévenir le danger et les ravages de cette maladie contractée naturellement.[...]
    Quand toute la France serait persuadée de l'importance et de l'utilité de cette pratique, elle ne peut s'introduire parmi nous sans la faveur du gouvernement; et le gouvernement se déterminera-t-il jamais à la favoriser sans consulter les témoignages les plus décisifs en pareille matière?

    C'est donc aux facultés de théologie et de médecine, c'est aux académies, c'est aux chefs de la magistrature, aux savants, aux gens de lettres, qu'il appartient de bannir des scrupules fomentés par l'ignorance, et de faire sentir au peuple que son utilité propre, que la charité chrétienne, que le bien de l'Etat, que la conservation des hommes sont intéressés à l'établissement de l'inoculation. Quand il s'agit du bien public, il est du devoir de la partie pensante de la nation d'éclairer ceux qui sont susceptibles de lumière, et d'entraîner par le poids de l'autorité cette foule sur qui l'évidence n'a point de prise.

Tronchin


PRESSE

Presse (Droit politique).

    On demande si la liberté de la presse est avantageuse ou préjudiciable à un Etat. La réponse n'est pas difficile. Il est de la plus grande importance de conserver cet usage dans tous les Etats fondés sur la liberté: je dis plus, les inconvénients de cette liberté sont si peu considérables vis-à-vis de ses avantages, que ce devrait être le droit commun de l'univers, et qu'il est à propos de l'autoriser dans tous les gouvernements. (...)
    Enfin, rien ne peut tant multiplier les séditions et les libelles dans un pays où le gouvernement subsiste dans un état d'indépendance, que de défendre cette impression non autorisée, ou de donner à quelqu'un des pouvoirs illimités de punir tout ce qui lui déplaît; de telles concessions de pouvoir dans un pays libre deviendraient un attentat contre la liberté; de sorte qu'on peut assurer que cette liberté serait perdue dans la Grande-Bretagne, par exemple, au moment que les tentatives de la gêne de la presse réussiraient; aussi n'a-t-on garde d'établir cette espèce d'inquisition.

Jaucourt


ESPRIT

            “Ce qu'on appelle ESPRIT, c'est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine ; ici, c'est l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on laisse entendre dans un autre ; là, un rapport délicat entre deux idées peu communes ; c'est une métaphore singulière ; c'est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais qui est, en effet, dans lui ; c'est l'art, ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre ; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner ; enfin je vous parlerais de toutes les différentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage...” (Voltaire)

                “Ce que nous avons aujourd'hui d'hommes d'esprit, tant à la Cour qu'à la ville, sont d'une malignité telle qu'ils ne prennent plaisir qu'au mal d'autrui et à la confusion du genre humain ; et s'il leur reste encore quelque franchise, c'est celle de ne pas mieux cacher leur malice. Le fait est que plus le siècle devient ignorant, plus il devient critique. Jamais on n'a si peu lu qu'aujourd'hui ; jamais on a tant parcouru de livres ; jamais on ne s'est appliqué moins sérieusement à l'étude des lettres et de l'histoire ; jamais on n'a été plus prompt à juger les hommes et les choses. Le savoir est curieux d'apprendre, l'ignorance est méprisante et inattentive. Nous rejetons ce qui nous condamne ; nous nous enorgueillissons d'un injuste mépris. Voilà donc où nous en sommes venus en France. La toile tombe, tout spectacle disparaît, il ne reste plus que des sifflets qui sifflent. Bientôt nous n'aurons plus ni beaux parleurs dans la société, ni auteurs tragiques et comiques, ni musique, ni peinture, ni palais bâtis, mais des critiques de tout et partout. Il paraît aujourd'hui plus de journaux périodiques que de livres nouveaux. La satire mâche à vide, mais mâche toujours.

D'Argenson, Mémoires


PHILOSOPHE

Il n'y a rien qui coûte moins à acquérir aujourd'hui que le nom de philosophe ; une vie obscure et retirée, quelque dehors de sagesse, avec un peu de lecture, suffisent pour attirer ce nom à des personnes qui s'en honorent sans le mériter.

D'autres, en qui la liberté de penser tient lieu de raisonnement, se regardent comme les seuls véritables philosophes, parce qu'ils ont osé renverser les bornes posées par la religion, et qu'ils ont brisé les entraves où la foi mettait leur raison. Fiers de s'être défaits des préjugés de l'éducation, en matière de religion, ils regardent avec mépris les autres comme des âmes faibles, des génies serviles, des esprits pusillanimes qui se laissent effrayer par les conséquences où conduit l'irreligion, et qui n'osant sortir un instant du cercle des vérités établies, ni marcher dans des routes nouvelles, s'endorment sous le joug de la superstition. [...]

L'homme n'est point un monstre qui ne doive vivre que dans les abîmes de la mer, ou dans le fond d'une forêt : les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaires ; et dans quelqu'état où il puisse se trouver, ses besoins et le bien-être l'engagent à vivre en société. Ainsi la raison exige de lui qu'il connaisse, qu'il étudie et qu'il travaille à acquérir les qualités sociables.

Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde; il ne croit point être en pays ennemi ; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre ; il veut trouver du plaisir avec les autres : et pour en trouver, il en faut faire ; ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre ; et il trouve en même temps ce qui lui convient : c'est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile.

Du Marsais


 

ECONOMIE ou ŒCONOMIE, (Morale & Politique.)

ce mot vient de oikos, maison, & de nómos, loi, & ne signifie originairement que le sage & légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille. Le sens de ce terme a été dans la suite étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l'état. Pour distinguer ces deux acceptions, on l'appelle dans ce dernier cas, économie générale, ou politique; & dans l'autre, économie domestique, ou particuliere. Ce n'est que de la premiere qu'il est question dans cet article. Sur l'économie domestique, voyez PERE DE FAMILLE.

Article de M. ROUSSEAU, citoyen de Genève


AGNUS SCYTHICUS (Hist. Nat. Bot. )

            Il faut considérer si les témoins sont oculaires ou non ; ce qu'ils ont risqué pour se faire croire ; quelle crainte ou quelles espérances ils avaient en annonçant aux autres des faits dont ils se disaient témoins oculaires : s'ils avaient exposé leur vie pour soutenir leur déposition, il faut convenir qu'elle acquerrait une grande force ; que serait-ce donc s'ils l'avaient sacrifiée et perdue? Il ne faut pas non plus confondre les faits qui se sont passés à la face de tout un peuple, avec ceux qui n'ont eu pour spectateurs qu'un petit nombre de personnes. Les faits clandestins, pour peu qu'ils soient merveilleux, ne méritent presque pas d'être crus : les faits publics, contre lesquels on n'a point réclamé dans le temps, ou contre lesquels il n'y a eu de réclamation que de la part de gens peu nombreux et mal intentionnés ou mal instruits, ne peuvent presque pas être contredits. Voilà une partie des principes d'après lesquels on accordera ou l'on refusera sa croyance, si l'on ne veut pas donner dans des rêveries, et si l'on aime sincèrement la vérité.


AGUAXIMA (Hist. Nat. Bot.)

            Plante du Brésil et des îles de l'Amérique méridionale. Voilà tout ce qu'on nous en dit ; et je demanderais volontiers pour qui de pareilles descriptions sont faites. Ce ne peut être pour les naturels du pays, qui vraisemblablement connaissent plus de caractères de l'Aguaxima, que cette description n'en renferme et à qui on n'a pas besoin d'apprendre que l'aguaxima naît dans leur pays ; c'est comme si l'on disait à un Français que le poirier est un arbre qui croît en France, en Allemagne, etc. Ce n'est pas non plus pour nous; car que nous importe qu'il y ait au Brésil un arbre appelé aguaxima, si nous n'en savons que le nom ? à quoi sert ce nom ? Il laisse les ignorants tels qu'ils sont; il n'apprend rien aux autres : s'il m'arrive donc de faire mention de cette plante, et de plusieurs autres aussi mal caractérisées, c'est par condescendance pour certains lecteurs, qui aiment mieux ne rien trouver dans un article de Dictionnaire, ou même n'y trouver qu'une sottise, que de ne point trouver l'article du tout.

 

ANALYSE DE TEXTES

 

 1. La Dent d’Or - Fontenelle

 

 ll serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux Démons, mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.

Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis m'empêcher d'en parler ici.

En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or, à la place d'une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à l'université de Helmstad, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eût examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.

Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux.

Fontenelle.

 

Commentaire

 

 

Dans l'histoire des oracles, Fontenelle met à jour un certain nombre de comportements irrationnels fondées sur les croyances, les préjugés, les a priori. Par un récapitulatif historique, parfois anecdotique, il s'efforce de démonter les mécanismes qui conduisent les hommes à accepter facilement ce qui les sécurise et à chercher de manière peu réfléchie la cause de phénomènes dont l'authenticité n'est même pas prouvée.

L'histoire de la dent d'or est à cet égard exemplaire.

Si le texte est exemplaire par l'épisode qu'il rapporte, il l'est aussi sur le plan de sa structure persuasive. Partant d'une recommandation, qui est la base même de la démarche scientifique, Fontenelle poursuit avec une illustration comportant force détails ironiques. Nous mettrons en évidence le processus de généralisation qui est la leçon ou la morale du texte

 

On pourra analyser successivement :

I. L'entrée en matière

II. L'annonce de l'anecdote

III. Le récit anecdotique

IV. La généralisation

I. L'Entrée en Matière

 

L'idée essentielle est donnée dans les premières lignes sous la forme d'une recommandation à l'impératif "assurons-nous" qui, par la personne choisie, englobe le narrateur.

Ce qui se trouve ainsi présenté est la démarche expérimentale et ses priorités: vérifier l'authenticité d'un événement avant de s'interroger sur les causes qui l'ont produit.

Vient immédiatement après une objection "il est vrai que", qui explique les raisons pour lesquelles les gens n'agissent en général pas de cette manière. Ils le font par précipitation ("bien lente", "courent", "passent par dessus") mais vont ainsi non seulement à l'erreur mais au ridicule.

II. L'Annonce de l'Anecdote

 

En deux lignes Fontenelle annonce un exemple présenté comme historique. L'événement est situé dans l'espace et dans le temps ("Allemagne", "fin du siècle").

Sa tonalité est également suggérée par l'adverbe "plaisamment" qui semble annoncer un récit fait de manière humoristique.

III. Le récit Anecdotique

 

Le récit de l'événement choisi par Fontenelle comme exemple est caractérisé par un certain nombre de traits spécifiques: La précision, l'insistance sur les étapes, la mise en relief d'une pseudoscience. Ces différents points ont pour effet de souligner le ridicule des comportements et d'attirer l'attention ironiquement sur le décalage entre l'activité intellectuelle mise en œuvre et la nature du fait.

On note également les interventions personnelles du narrateur qui laissent passer ses propres réactions à travers des interpellations.

 

1. La précision.

 

La précision apparaît dans l'énoncé du fait et dans les indications concernant son déroulement. On note en effet le phénomène en deux étapes "les dents étant tombées", il lui en était venu une d'or. Celui qui est atteint: un enfant, le lieu: la Silésie, la date: 1593.

On retrouve le même soucis de précision dans l'indication des étapes de l'étude et des personnages qui y sont mêlés ("en 1595", "en la même année", "deux ans après", "aussitôt")

Les savants qui sont intervenus sont tous cités à la fois par leur nom et par leur titre, ce qui permet d'insister sur un grand déploiement d'activités intellectuelles.

 

2. Les explications pseudo scientifiques.

 

Elles sont données dans le récit juste après la présentation de l'événement sans aucun intérêt comme pour souligner que les savants prennent le fait brut sans observation initiale. Le déploiement d'activités scientifiques est mis en relief avec une évidente ironie: les noms latins des savants, leurs titres impressionnants ("professeur en médecine à l'université de Hemstadt")

Le premier savant explique l'événement par des causes religieuses faisant du phénomène une sorte de miracle. Le second écrit l'histoire, ce qui ouvre une véritable polémique stérile entre deux savants.

L'ironie apparaît aussi également dans le ton faussement élogieux et admiratif du narrateur (emploi de verbes valorisants comme "belle", "docte", "grand homme")

Le décalage entre cette admiration apparente et le ridicule des démarches et des recherches attire l'attention du lecteur et doit le faire réfléchir.

 

3. Les interventions du narrateur.

 

Tout en étant celui qui raconte, le narrateur intervient à deux reprises dans son récit pour mettre l'accent sur ce qui est important: après l'évocation des explications avancées par le premier savant, une interpellation directe au lecteur ("figurez-vous quelle consolation…") doit attirer son attention sur l'absurdité que comporte cette explication.

L'emploi du "on" de généralisation montre que le narrateur lui même se situe dans le groupe de ceux qui peuvent commettre l'erreur.

 

IV. La généralisation

 

Une fois le récit terminé, on peut observer un changement de ton: il est plus doctoral, et a perdu la désinvolture ironique du récit. En trois phrases, Fontenelle énonce les dangers que comporte cette façon de raisonner lorsqu'elle est appliquée à des domaines autres.

 

1. Premier constat.

 

C'est celui d'une généralisation toujours possible et qu'il faut redouter.

L'erreur de la démarche mise en relief dans l'anecdote historique peut se retrouver dans le domaine de la morale ou dans celui de la justice. L'expression "toute sorte de matière englobe tous les domaines dans lesquels cette façon de raisonner peut entraîner de graves conséquences.

Le décalage entre cette admiration apparente et le ridicule des démarches et des recherches attire l'attention du lecteur et doit le faire réfléchir.

2. Deuxième constat.

 

Fontenelle donne ici de l'ignorance une définition peu insolite. Il s'agit d'une forme particulièrement dangereuse mise en relief par une formulation efficace.

Le jeu sur les négations et sur les affirmations fait apparaître le danger d'un raisonnement appliqué à ce qui n'existe pas.

Fontenelle met en parallèle deux sortes d'ignorances:

        ce que l'on pourrait appeler l'ignorance normale chez les êtres humains — ne pas connaître les causes de ce qui existe —, ignorance pardonnable sans doute;

        et l'ignorance relevant de l'erreur, celle qui consiste à mettre en œuvre toute une démarche de raisonnement à propos des choses n'existant pas.

Ainsi vaut-il mieux pour Fontenelle ignorer ce qui est que de raisonner sur ce qui n'est pas.

4. Troisième constat.

 

C'est la conclusion générale de l'extrait qui caractérise le raisonnement humain et souligne ses faiblesses. La structure alternée et aggravante ("non seulement… mais encore") met l'accent à ma fois sur les difficultés d'accéder au vrai et sur la manière dont l'homme est constamment vulnérable sur le plan du raisonnement. Fontenelle donne ici de l'homme une image assez pessimiste qui est celle de sa faiblesse intellectuelle.

L'utilisation du "nous" fait de lui comme les autres hommes les victimes potentielles de cette situation. à cela près que lui a conscience, ce qui lui permet d'analyser le phénomène, de le faire connaître et de donner quelques conseils.

Faire part de ces analyses et aider les autres à mieux raisonner fait partie de la tâche que se donne le philosophe.

 

2. « L’Autodafé » - VOLTAIRE

 

Comment on fit un bel auto-da- pour empêcher les tremblements de terre,et comment Candide fut fessé.

 

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel autodafé ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.

  On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

  Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui‑même : " Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares. Mais, ô mon chez Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu pendre sans que je sache pourquoi ! Ô mon cher anabaptiste ! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! Ô Mlle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le ventre ! "

            Il s'en retournait se soutenant à peine, prêché, fessé, absous et béni, lorsqu'une vieille l'aborda et lui dit : " Mon fils, prenez courage, suivez-moi. "

Voltaire, Candide, chapitre 6, 1759.

 

Commentaire

 

 

INTRODUCTION

 

Lorsqu'on arrive au chapitre 6 du conte, Candide à déjà été confronté à un certain nombre de situations douloureuses comme l’enrôlement, la guerre, la cruauté humaine, les retrouvailles avec un Pangloss défiguré, la tempête, le tremblement de terre de Lisbonne. On le retrouve ici aux prises avec l'inquisition. Le chapitre raconte avec une tonalité ironique une cérémonie, un autodafé dont Candide et Pangloss sont les involontaires victimes. Nous comprenons vite les objectifs de Voltaire qui sont la lutte contre l'intolérance, la dénonciation de la superstition et la dénonciation de l'optimisme.

Un autodafé est une cérémonie ou l'on brûlait les hérétiques (qui ne sont pas dans l'orthodoxie hérétique). L'inquisition est un tribunal religieux ou l'on proclamait les autodafés.

On pourra analyser successivement :

I. La tonalité ironique

II. Les cibles de la dénonciation

 

I. La Tonalité Ironique

Tout ce qui touche  à la décision d'organisation de la cérémonie est présentée de manière apparemment élogieuse, avec une instance particulièrement admirative sur ce qui précisément ne mérite aucune admiration. On peut ainsi remarquer l'insistance sur la sagesse et le savoir ("les sages", "moyen plus efficace", "université de Coimbre", "il était décidé", "secret infaillible").

Elle se révèle sur plusieurs plans différents. C'est d'abord la logique, par les mots uniquement, de l'articulation qui réunit les paragraphes 1 et 2. Elle apparaît aussi toujours de manière contestable dans les chefs d’accusation qui sont donnés à propos des condamnés. Les quatres raisons données ne sont pas acceptables mais s'intègrent dans un système de relation de cause à effets : après avoir épousé sa commère, avoir arraché le lard d'un poulet, avoir parlé et avoir écouté, sont présentés comme des raisons suffisantes pour condamner à mort les 5 victimes.

Comme dans le chapitre consacré à la guerre, Voltaire utilise ici un procédé de décalage ironique propre à attirer l'attention du lecteur. L'autodafé qui est une exécution est présentée sur le mode du spectacle. On peut relever l'utilisation d'un champs lexical d'esthétique : "bel autodafé", "spectacle", "grande cérémonie", "belle musique", "cadence". Il faut aussi remarquer tout ce qui relève du soucis de l'esthétique, dans la description qui est faite de l'apparence vestimentaire du condamné. Les précisions concernant les mitres (qui servent à orner), puis les san-benito insistent avec beaucoup de complaisance sur des détails présentés comme importants sur le plan visuel alors que leur signification est autre. Cette façon de procéder relève du processus de détournement : il consiste à valoriser ce qui est en réalité horrible en attirant l'attention sur ce qui n'est pas l'essentiel mais l'essentiel est également donné ("furent brûlés, fut pendus").

Enfin, l'ironie passe par la rupture des lignes. En effet,sur un ton très détaché, et comme en passant, avec beaucoup de désinvolture, Voltaire rappelle que tout le cérémonial n'a servi à rien ("le même jour, la terre trembla de nouveau". L'ironie Voltairienne correspond tout à fait à la définition qui la présente comme l'affirmation du contraire de ce que l'on veut faire entendre. Il est donc utile de se demander ce que Voltaire veut faire ici comprendre.

 

II. Les Cibles de la dénonciation

Dès le début du passage, Voltaire s'en prend aux croyances irraisonnées et irrationnelles qui établissent des liens entre des éléments qui n'ont rien à voir entre eux. Ainsi, le rapprochement entre le tremblement de terre, les sages, l'université, et la décision de condamner les gens au bûcher souligne un raisonnement faussement scientifique qui relève en réalité de la croyance magique. Il dénonce par là l'amalgame entre science et croyance, comme l'avait fait avant lui Bayle et Fontenelle. Dans le même ordre d'idée, on peut citer le rapprochement entre les termes "spectacles", "brûler à petit feu", "secret infaillible" et "tremblé". Il n'y a rien de logique et la démarche mise en relief relève de l'application de superstition. La critique menée ici s'inscrit tout à fait dans le combat philosophique de la superstition et des préjugés.

La dénonciation de l'intolérance porte sur la relation incohérente établie entre la cérémonie et sa raison officielle (1er paragraphe et liaison "logique" de "en conséquence"). La raison donnée cache en fait la lutte contre l'hérésie.

L'arbitraire des raisons invoquées pour chaque condamnation : on note la disproportion entre la châtiment (la mort) et le chef d'accusation : non respect d'une pratique imposée par le catholicisme, retour à des pratiques traditionnelles pour  deux Portugais issus du Judaïsme, propos prétendument dangereux tenus par Pangloss, attitude simplement attentive du disciple.

L'horreur du châtiment et le caractère spectaculaire donné à la cérémonie. Une condamnation à mort est transformée en sacrifice magique, lui-même organisé comme un spectacle.

L'optimisme est l'objectif essentiel du conte. Les aventures dans lesquelles Voltaire place son héros ont pour finalité de lui faire comprendre que tout n'est pas pour le mieux. La découverte de l'arbitraire religieux et l'absurdité destructrice des superstitions doivent conduire Candide vers le doute. Candide s'interroge sur l'absence de relation de cause à effet dans ce qui lui arrive.

 

Conclusion

Alors, ce chapitre 6 est important sur plusieurs plans :

            - l'histoire elle-même, son contexte.

- Voltaire prend le conte comme le support d'une double dénonciation, celle de l'intolérance et celle de la superstition qui s'inscrivent dans le combat philosophique et prenne tout leur sens et leur poids dans la bataille du 18ème siècle, pour les Droits de l'Homme, pour la tolérance et la raison.

 

3)« Prière à Dieu » - VOLTAIRE

 

Voltaire était anticlérical mais il n’était pas athée. Toute sa vie, il fut déiste, croyant en Dieu, être suprême, mais refusant les dogmes et les rites qui, pensait-il, divisent les hommes et favorisent le fanatisme. Une religion débarrassée de ses particularités et répondant à la raison universelle serait le remède à l’intolérance : «  Moins de dogmes, moins de disputes ; et moins de disputes, moins de malheurs : si cela n’est pas vrai, j’ai tort. »

 

Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures  perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à tes yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet[1], qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni envier, ni de quoi s’enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam[2] jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.

Voltaire, Traité sur la tolérance, Chapitre XXIII

Commentaire

 

 

INTRODUCTION

 

On peut être surpris de la part de Voltaire de trouver un texte qui prend le titre d'une véritable prière. Il est en effet étonnant que le philosophe qui a toujours affirmé son horreur des rites et des manifestations extérieures de piété utilise un mode d'expression qu'il réprouve. Mais la lecture de cette prière montre qu'en réalité, c'est aux hommes que s'adresse Voltaire. Une étude sous forme d'un commentaire composé nous permettra de le démontrer.

On pourra analyser successivement :

I. Une prière à Dieu

II. Une prière en réalité adressée aux hommes

III. Un manifeste déiste

I. Une prière à Dieu

 

Le titre d’abord, puis la forme adoptée font que le texte se présente comme une invocation suppliante adressée à Dieu :

L’interpellation à la deuxième personne « c’est à toi »,

L’utilisation de l’impératif et de formules soulignant la soumission, la supplication « s’il est permis » ; « daigne »

L’insistance sur les attributs et les qualités de Dieu « Dieu de tous les êtres, de tous les temps », la puissance, l’éternité, la connaissance totale. La puissance divine est mise en relief par l’insistance sur la faiblesse humaine : champs lexical de la fragilité et du néant humain « faibles créatures », « débiles corps », « langage insuffisant », « usages ridicules ».

Une constante demande d’aide « oser te demander » ce qui est demandé est présenté comme bénéfique à l’humanité entière (compréhension, fraternité)

Un ton solennel, la prière est conduite selon les règles de l’éloquence oratoire. On peut noter l’amplitude du rythme à trois temps (groupe ternaire).

 

Ä La prière est nettement caractérisée : on y retrouve tout ce qui fait la spécificité d’un texte oratoire dans lequel un croyant s’adresse à Dieu.

 

ò Pourtant, on peut remarquer que peu à peu, Voltaire semble surtout s’adresser aux hommes pour faire appel à leur sens de la fraternité et à leur capacité propre.

II. Une Prière en réalité adressée aux hommes

 

C’est la responsabilité des hommes qui se trouve peu à peu mise en cause et tout se passe comme si Voltaire s’adressait en réalité à eux et à leurs sens de la responsabilité et de la fraternité :

On note des formulations ambiguës : à partir d’un verbe à l’impératif « fais », la succession de demandes énoncées et leur caractère répétitif font progressivement oublier le verbe qui sert de point de départ. De cette façon, des expressions comme « que les petites différences ; que toutes les petites nuances ; que ceux qui [...] ; que ceux dont [...] » peuvent être perçues comme s’adressant directement aux hommes.

L’insistance sur des comportements inacceptables, criminels, et destructeurs appartenant spécifiquement aux hommes. On observe tout un champs lexical du fanatisme et de la violence : « erreur », « calamité », « haïr », « égorger », « haine et persécution », « déteste », « tyrannie », « brigandage ».

La prière évolue progressivement vers une interpellation adressée aux hommes par étapes. Ainsi le dernier paragraphe commence par un souhait qui les met en cause directement (utilisation de la troisième personne du pluriel). « Puissent tous les hommes se souvenir », « qu’ils aient en horreur ».

Enfin, l’utilisation de la première personne du pluriel « ne nous haïssons pas, employons » constitue la dernière exhortation qui s’adresse aux hommes et englobe en même temps Voltaire lui-même.

 

Ä La demande d’aide adressée initialement à Dieu s’est peu à peu transformée en exhortation adressée aux hommes : Voltaire les supplie de dépasser dissensions[3] et leurs conflits tous nés de la religion. Cette "mise à l’écart" de Dieu, pourtant omniprésent dans le texte, est restée tout à fait significative.

 

ò Dépassant les clivages[4] religieux, Voltaire ne s’adresse pas spécifiquement au Dieu des Chrétiens mais à une divinité qui illustre la forme de déisme à laquelle il croit.

III. Un Manifeste déiste

 

Dans le chapitre XVIII de Candide par la voix d’un sage vieillard (celui de l’Eldorado), Voltaire énonçait déjà ce qui lui paraissait essentiel sur le plan religieux. On retrouve ces mêmes idées dans La Prière à Dieu : une divinité indéterminée, le refus de la multiplicité des rites, une correspondance établie entre le sentiment religieux, la morale, et le comportement social.

Une divinité indéterminée, insistance sur certaines caractéristiques qui ne font pas de ce Dieu celui d’une religion particulière « de tous les êtres, de tous les temps ». Cette indétermination se révèle aussi dans les attributs accordés à Dieu : Ce sont ceux de toute religion (grandeur, majesté, éternité, puissance, connaissance, compréhension) et dans l’insistance sur la faiblesse humaine qui s’inscrit dans toutes les croyances.

Une prière qui souligne les limites même de la prière : de façon un peu paradoxale en utilisant la forme de la prière, Voltaire souligne qu’elle ne peut guère être efficace sur le plan religieux puisqu’il présente les décrets de Dieu comme « immuables ».

La condamnation de la multiplicité des rites : de la même façon que la prière est présentée comme un mode peu efficace, les différents rituels dans leur diversité sont cités comme des sources d’incompréhension et de haine. Le terme « différences » est développé par une énumération (« vêtements », « langage », « usage », « lois », « opinions »). Les différentes pratiques sont aussi évoquées (culte célébré à l’intérieur ou à l’extérieur, variété des vêtements sacerdotaux, utilisation du latin ou de le langue du pays) ainsi que l’existence de l’assemblée ecclésiastique (ceux qui s’habillent en rouge et les autres). Voltaire passe ainsi en revue toutes les diversités qui sont susceptibles d’engager la haine. Toutes ces pratiques sont associés à la division et à l’intolérance.

L’exigence de la compréhension : il est nettement mis en évidence que la compréhension et la fraternité ne se situent pas sur un plan strictement religieux mais sur un plan social. La fin du texte établit un parallèle significatif entre le rejet de l’intolérance religieuse et le refus du brigandage. Le rapprochement entre les deux met en lumière la nécessité d’une fraternité et d’une tolérance sur tous les plans.

 

Conclusion

 

Il est en effet étonnant que le philosophe qui a toujours affirmé son horreur des rites et des manifestations extérieures de piété utilise un mode d’expression qu’il réprouve. Mais la lecture de cette prière montre qu’en réalité, c’est aux hommes que s’adresse Voltaire.

 

 



[1] Allusion aux robes portées par les évêques.

[2] Le royaume de Siam correspond à la Thaïlande actuelle.

[3] Cause de disputes

[4] Séparations