SPLEEN
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées,
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
- et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
a) La
première séquence est formée de quatre strophes (v 1‑16), qui retracent
les étapes d'une crise de mélancolie maladive, dont nous sommes tous
susceptibles, dans certaines conditions. C'est ce que depuis un siècle déjà on
appelait spleen en français, à l'époque
où Baudelaire utilise ce mot. Les trois premières strophes, par l'anaphore
(répétition obsédante de quand..., en
début de vers) et l'accumulation de subordonnées temporelles (quand... et que...) qui imbriquent, à
leur tour, d'autres subordonnées (embrassant...: où... s’en va battant...; étalant...) évoquent un
paysage tout à fait singulier, où le ciel est un 'couvercle',' la terre un cachot, et la pluie imite les barreaux
d'une prison.
Le Poète parle au
nom de tous ceux qui partagent sa condition d'esprit gémissant en proie aux
longs ennuis » ‑ c'est‑à‑dire nous tous (cf. « Il nous
verse... ", « nos cerveaux ,,). La première comparaison, ciel/couvercle,
se fait métaphore: un immense 'pot', qui embrasse tout le cercle de l'horizon,
verse une lumière qui n'en est pas une. A remarquer l'oxymoron' un jour noir',.
La seconde comparaison, terre/cachot, introduit
la métaphore de la « chauve‑souris ", image de l'« Espérance,'
emprisonnée. Humiditè, ténèbres, espace clos caractérisent ce 'paysage' qu'une
troisième comparaison vient compléter (~'trainées,. de la pluie/« barreaux.,
d'une prison) insistant sur les mêmes caractéristiques. A la fin de la
troisième strophe s'ajoute la métaphore des « araignées », dont les toiles sont
des « filets » tendus dans « nos cerveaux » (à remarquer la rime interne avec «
cachot (au v. 5): il s'agit d'un «peuple" d'araignées (saturation de
l'espace clos), d'un peuple ..muet»: le silence auquel est réduit l'esprit
auparavant `. gémissant » (v. 1) prend toute sa signification par contraste
avec l'image suivante.
La quatrième
strophe contient la phrase principale, dont le sujet est « cloches ». C'est un
sujet inanimé, qui s'anime pourtant, s'animalise même (cf. « sautent », ..
hurlement''): une opposition s'établit entre le mouvement furieux des cloches
dans l'espace libre et le vol entravé de la chauve‑souris, à l'intérieur
du cachot. Il faut néanmoins se rappeler que le ciel est un 'couvercle': les
cris des cloches et les gémissements des « esprits ,, du v. 15 se heurtent à ce
nouveau 'plafond': la révolte n'a pas d'issue. La quatrième strophe s'enrichit
de l'image des esprits errants, exilés, qui tout à coup se plaignent à haute
voix de maux supportés en silence jusqu'à ce moment‑là: ces gémissements
rappellent l'expression «. esprit gémissant,' du v. 1, ce qui conclut
parfaitement la première séquence, dont le rythme et la structure syntaxique
traduisent la lenteur du processus des « longs ennuis,. jusqu'à la crise
finale.
b) La deuxième séquence, qu'un tiret sépare de la première, est formée d'une seule strophe, le dernier quatrain, où une scène métaphorique au mouvement lent (« de longs corbillards "; cf. les '' longs ennuis '' du v. 2) et tout à fait silencieux (« sans tambours ni musique ») traduit l'effet de la crise sur I'âme du Poète: l'Espoir ne bouge plus, il est vaincu et pleure, tandis que l'Angoisse sans pitié et tyrannique accomplit le geste typique du vainqueur; « drapeau noir" et 'crane ', (la tête inclinée du mourant) continuent la métaphore du cortège funèbre.