Paul Verlaine : Chanson d'automne
Les
sanglots longs
Tout
suffocant
Et je
m'en vais
Des violons
De l'automne
Blessent mon cœur
D'une langueur
Monotone.
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
feuille morte
Plan de commentaire
I-De la musique avant toute chose
- Un rythme propre à la chanson
Le rythme 4/4/3 qui sous-tend tout le poème fait sa spécificité et son
originalité. Les vers courts sont rares en poésie. En recourant au vers
court, Verlaine fait resurgir un rythme que l'inconscient reconnaît
comme une chanson " Au clair de la lune/Mon ami Pierrot (5/5) ".
- Une recherche de sonorités
Aux sonorités sourdes adoucies de nombreuses liquides " l ", "
m ", " n ", de la première strophe
- Un vocabulaire musical
Les violons au 2ème vers rappellent qu'il s'agit d'une chanson. Par delà
la musicalité des mots, le vocabulaire est simple, sans artifice comme
celui d'une chanson populaire.
II- Un poème emblématique
- La mélancolie
C'est l'automne qui sert de prétexte à la mélancolie du poète et tisse
un lien étroit entre le paysage et l'âme du poète. Le paysage extérieur
(l'automne) et le paysage intérieur (l'âme) finiront par se rejoindre au
dernier vers, " Pareil à la feuille morte ". La fusion est consommée.
- La fatalité
La dernière strophe est marquée par la disparition progressive du poète.
Le " je " du vers 13 qui commande l'action s'efface au vers 15 "
qui m'emporte ". Le poète se dissout dans le paysage pour ne faire plus
qu'un avec lui et disparaître sans bruit dans le souffle ultime du e
muet " feuille mort(e) ". Mais le départ du narrateur ne
résulte pas d'une décision volontaire, mais d'une volonté supérieure à
laquelle il se soumet. " Je m'en vais " ne signifie pas " je pars " mais
" je me laisse aller " où le vent me mène, je me laisse porter par le
courant, " le vent mauvais " qui m'emporte. La fatalité est un
thème cher à Verlaine qui a toujours l'impression d'être gouverné par
une mauvaise planète, Saturne, qui ne lui laisse aucune trêve et l'empêche
d'être heureux. " deçà, delà " peuvent donc apparaître comme les images
zigzagantes d'un homme ivre pour qui la boisson est hélas la fatalité.
- La fuite en avant
La 2ème strophe souligne la tentation de la mémoire et des souvenirs
comme remède à la fuite du temps.
III- Le paysage verlainien
Chanson d'automne est un poème en demi-teintes, tel que les
affectionnait Verlaine ou l'éphémère côtoie l'indéfini, où
les contours se diluent dans la brume des larmes et où le paysage s'efface
pour envoyer le reflet torturé d'une conscience tourmentée et indécise.
- L'impressionnisme
L'automne est ici dépeinte par l'impression qu'elle dégage plutôt que
par la réalités des couleurs de la nature en cette saison. Chanson d'automne
suggère le paysage plus qu'il ne le décrit, esquisse plus qu'il ne peint.
Chanson d'automne est un poème de la sensation, du non-dit, de l'inexprimable.
- Le paysage est un état d'âme
L'automne devient un paysage et un lien s'établit entre la saison
qui précède la fin de l'année et ce qui prélude à la fin d'une vie. Ce
n'est pas l'automne avec ses connotations positives de récoltes et de
flamboiement de la nature mais une fin mélancolique, angoissante comme
une mort.
- La rime : le miroir des sensations
Le poème se compose de trois strophes de six vers selon une combinaison
de rimes appelée rythmus tripertitus, la même rime
se répétant après un groupe de deux vers. Toute la subtilité du poème
réside dans ce côté répétitif de ce vers de trois syllabes dont l'isolement
reflète l'incertitude du poète, son angoisse et sa solitude. C'est une
musique trébuchante, une mélodie de fausses notes où la plainte se fait
peu à peu silence.
CONCLUSION
On retrouve dans chanson d'automne le thème du poète incompris ,
confronté à un sort qui lui est contraire et ballotté dans un monde qui
lui est hostile. Verlaine se cache ici derrière une saison pour nous
donner le reflet de son état d'âme.