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License ABU
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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT educati>
<IDENT_AUTEURS flaubertg>
<IDENT_COPISTES maretv>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE L'Education Sentimentale>
<GENRE prose>
<AUTEUR Flaubert, Gustave>
<COPISTE Vincent Maret>
<NOTESPROD>
Cette édition de _L'Education Sentimentale_ a pour origine la version html
mise en circulation par le site textuel « Alexandrie ». Après sa
disparition, dans le courant de 1998, on a pu regretter que la communauté
francophone ne dispose plus d'une version électronique de ce roman
L'ABU reprend, après l'avoir relu et corrigé, la version Alexandrie.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER educati1 --------------------------------
Flaubert
L'Education Sentimentale
PREMIERE PARTIE
------------------------------------------------------
Chapitre 1
------------------------------------------------------
Le 15 septembre
1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau , près de partir,
fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.
Des gens
arrivaient hors d'haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge
gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se
heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s'absorbait
dans le bruissement de la vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle,
enveloppait tout d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l'avant, tintait
sans discontinuer.
Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées
de magasins, de chantiers et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que
l'on déroule.
Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui
tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers
le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas
les noms ; puis il embrassa, dans un dernier coup d'oeil, l'île Saint-Louis, la
Cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir.
M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à
Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire
son droit . Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé au Havre
voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage ; il en était revenu la
veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la
capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.
Le
tumulte s'apaisait ; tous avaient pris leur place ; quelques-uns, debout, se
chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait avec un râle lent et
rythmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes de rosée coulaient sur
les cuivres ; le pont tremblait sous une petite vibration intérieure, et les
deux roues, tournant rapidement, battaient l'eau.
La rivière était
bordée par des grèves de sable. On rencontrait des trains de bois qui se
mettaient à onduler sous le remous des vagues, ou bien, dans un bateau sans
voiles, un homme assis pêchait ; puis les brumes errantes se fondirent, le
soleil parut, la colline qui suivait à droite le cours de la Seine peu à peu
s'abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.
Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits à
l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs,
des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de géraniums,
espacés régulièrement sur des terrasses où l'on pouvait s'accouder. Plus d'un,
en apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait d'en être le
propriétaire, pour vivre là jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard,
une chaloupe, une femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une
excursion maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient
leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits
verres.
Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan
d'un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le
bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des
vers mélancoliques ; il marchait sur le pont à pas rapides ; il s'avança
jusqu'au bout, du côté de la cloche ; -- et, dans un cercle de passagers et de
matelots, il vit un monsieur qui contait des galanteries à une paysanne, tout en
lui maniant la croix d'or qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard
d'une quarantaine d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une
jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et
son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir de
Russie, rehaussées de dessins bleus.
La présence de Frédéric ne le
dérangea pas. Il se tourna vers lui plusieurs fois, en l'interpellant par des
clins d'oeil ; ensuite il offrit des cigares à tous ceux qui l'entouraient.
Mais, ennuyé de cette compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin.
Frédéric le suivit.
La conversation roula d'abord sur les différentes
espèces de tabacs, puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en
bottes rouges donna des conseils au jeune homme ; il exposait des théories,
narrait des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d'un
ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.
Il était
républicain ; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des théâtres, des
restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu'il appelait
familièrement par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt ses projets ; il
les encouragea.
Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la
cheminée, puis il marmotta vite un long calcul, afin de savoir " combien chaque
coup de piston, à tant de fois par minute, devait, etc. " . -- Et, la somme
trouvée, il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux
affaires.
Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista
pas à l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine :
-- " Jacques Arnoux propriétaire de l'Art industriel , boulevard
Montmartre. "
Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui
dire :
-- " Si Monsieur voulait descendre ? Mademoiselle pleure. "
Il disparut.
L' Art industriel était un établissement
hybride, comprenant un journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric
avait vu ce titre- là, plusieurs fois, à l'étalage du libraire de son pays
natal, sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait
magistralement.
Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les
gabillots de fer autour des mâts, les plaques du bastingage et la surface de
l'eau ; elle se coupait à la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au
bord des prairies. A chaque détour de la rivière, on retrouvait le même rideau
de peupliers pâles. La campagne était toute vide. Il y avait dans le ciel de
petits nuages blancs arrêtés, et l'ennui, vaguement répandu, semblait alanguir
la marche du bateau et rendre l'aspect des voyageurs plus insignifiant encore.
A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers, des
gens de boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on avait coutume
alors de se vêtir sordidement en voyage, presque tous portaient de vieilles
calottes grecques ou des chapeaux déteints, de maigres habits noirs râpés par le
frottement du bureau, ou des redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour
avoir trop servi au magasin ; çà et là, quelque gilet à châle laissait voir une
chemise de calicot, maculée de café ; des épingles de chrysocale piquaient des
cravates en lambeaux ; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons de lisière
; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse de cuir lançaient des
regards obliques, et des pères de famille ouvraient de gros yeux, en faisant des
questions. Ils causaient debout, ou bien accroupis sur leurs bagages ; d'autres
dormaient dans des coins ; plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des
écales de noix, des bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de
charcuterie apportée dans du papier ; trois ébénistes, en blouse, stationnaient
devant la cantine ; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé sur son
instrument ; on entendait par intervalles le bruit du charbon de terre dans le
fourneau, un éclat de voix, un rire ; et le capitaine, sur la passerelle,
marchait d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter. Frédéric, pour rejoindre sa
place, poussa la grille des Premières, dérangea deux chasseurs avec leurs
chiens.
Ce fut comme une apparition :
Elle était assise, au
milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans
l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle
leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis
plus loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de
paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses
bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très
bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de
mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle
était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa
personne se découpait sur le fond de l'air bleu.
Comme elle gardait la
même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa
manoeuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc,
et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.
Jamais il
n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette
finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à
ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son
nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa
chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ;
et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus
profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
Une
négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite
fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de
s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. " Mademoiselle n'était pas sage,
quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui
pardonnait trop ses caprices. " Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces
choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.
Il la
supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles
cette négresse avec elle ?
Cependant, un long châle à bandes violettes
était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des
fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille,
s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il
glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le
rattrapa. Elle lui dit :
-- " Je vous remercie, monsieur. "
Leurs yeux se rencontrèrent.
-- " Ma femme, es-tu prête ? " cria
le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l'escalier.
Mlle Marthe
courut vers lui, et, cramponnée à son cou, elle tirait ses moustaches. Les sons
d'une harpe retentirent, elle voulut voir la musique ; et bientôt le joueur
d'instrument, amené par la négresse, entra dans les Premières. Arnoux le
reconnut pour un ancien modèle ; il le tutoya, ce qui surprit les assistants.
Enfin le harpiste rejeta ses longs cheveux derrière ses épaules, étendit les
bras et se mit à jouer.
C'était une romance orientale, où il était
question de poignards, de fleurs et d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela
d'une voix mordante ; les battements de la machine coupaient la mélodie à fausse
mesure ; il pinçait plus fort : les cordes vibraient, et leurs sons métalliques
semblaient exhaler des sanglots, et comme la plainte d'un amour orgueilleux et
vaincu. Des deux côtés de la rivière, des bois s'inclinaient jusqu'au bord de
l'eau ; un courant d'air frais passait ; Mme Arnoux regardait au loin d'une
manière vague. Quand la musique s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs
fois, comme si elle sortait d'un songe.
Le harpiste s'approcha d'eux,
humblement. Pendant qu'Arnoux cherchait de la monnaie, Frédéric allongea vers la
casquette sa main fermée, et, l'ouvrant avec pudeur, il y déposa un louis d'or.
Ce n'était pas la vanité qui le poussait à faire cette aumône devant elle, mais
une pensée de bénédiction où il l'associait, un mouvement de coeur presque
religieux.
Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea cordialement à
descendre. Frédéric affirma qu'il venait de déjeuner ; il se mourait de faim, au
contraire ; et il ne possédait plus un centime au fond de sa bourse.
Ensuite il songea qu'il avait bien le droit, comme un autre, de se tenir
dans la chambre.
Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un
garçon de café circulait ; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite ; il
s'assit sur la longue banquette de velours, ayant ramassé un journal qui se
trouvait là.
Ils devaient, à Montereau, prendre la diligence de Châlons.
Leur voyage en Suisse durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa
faiblesse pour son enfant. Il chuchota dans son oreille, une gracieuseté, sans
doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son cou le
rideau de la fenêtre.
Le plafond, bas et tout blanc, rabattait une
lumière crue. Frédéric, en face, distinguait l'ombre de ses cils. Elle trempait
ses lèvres dans son verre, cassait un peu de croûte entre ses doigts ; le
médaillon de lapis- lazuli, attaché par une chaînette d'or à son poignet, de
temps à autre sonnait contre son assiette. Ceux qui étaient là, pourtant,
n'avaient pas l'air de la remarquer.
Quelquefois, par les hublots, on
voyait glisser le flanc d'une barque qui accostait le navire pour prendre ou
déposer des voyageurs. Les gens attablés se penchaient aux ouvertures et
nommaient les pays riverains.
Arnoux se plaignait de la cuisine : il se
récria considérablement devant l'addition, et il la fit réduire. Puis il emmena
le jeune homme à l'avant du bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric s'en
retourna bientôt sous la tente, où Mme Arnoux était revenue. Elle lisait un
mince volume à couverture grise. Les deux coins de sa bouche se relevaient par
moments, et un éclair de plaisir illuminait son front. Il jalousa celui qui
avait inventé ces choses dont elle paraissait occupée. Plus il la contemplait,
plus il sentait entre elle et lui se creuser des abîmes. Il songeait qu'il
faudrait la quitter tout à l'heure, irrévocablement, sans en avoir arraché une
parole, sans lui laisser même un souvenir !
Une plaine s'étendait à
droite ; à gauche un herbage allait doucement rejoindre une colline, où l'on
apercevait des vignobles, des noyers, un moulin dans la verdure, et des petits
chemins au-delà, formant des zigzags sur la roche blanche qui touchait au bord
du ciel. Quel bonheur de monter côte à côte, le bras autour de sa taille,
pendant que sa robe balayerait les feuilles jaunies, en écoutant sa voix, sous
le rayonnement de ses yeux ! Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient qu'à
descendre ; et cette chose bien simple n'était pas plus facile, cependant, que
de remuer le soleil !
Un peu plus loin, on découvrit un château, à toit
pointu, avec des tourelles carrées. Un parterre de fleurs s'étalait devant sa
façade ; et des avenues s'enfonçaient, comme des voûtes noires, sous les hauts
tilleuls. Il se la figura passant au bord des charmilles. A ce moment, une jeune
dame et un jeune homme se montrèrent sur le perron, entre les caisses
d'orangers. Puis tout disparut.
La petite fille jouait autour de lui.
Frédéric voulut la baiser. Elle se cacha derrière sa bonne ; sa mère la gronda
de n'être pas aimable pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Etait-ce une
ouverture indirecte ?
-- " Va-t-elle enfin me parler ? " se
demandait-il.
Le temps pressait. Comment obtenir une invitation chez
Arnoux ? Et il n'imagina rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de
l'automne, en ajoutant :
-- " Voilà bientôt l'hiver, la saison des bals
et des dîners ! "
Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte
de Surville apparut, les deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie,
ensuite une rangée de maisons basses ; il y avait, en dessous, des marmites de
goudron, des éclats de bois ; et des gamins couraient sur le sable, en faisant
la roue. Frédéric reconnut un homme avec un gilet à manches, il lui cria :
-- " Dépêche-toi. "
On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux
dans la foule des passagers, et l'autre répondit en lui serrant la main :
-- " Au plaisir, cher monsieur ! "
Quand il fut sur le quai,
Frédéric se retourna. Elle était près du gouvernail, debout. Il lui envoya un
regard où il avait tâché de mettre toute son âme ; comme s'il n'eût rien fait,
elle demeura immobile. Puis, sans égard aux salutations de son domestique :
-- " Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici ? "
Le
bonhomme s'excusait.
-- " Quel maladroit ! Donne-moi de l'argent ! " Et
il alla manger dans une auberge.
Un quart d'heure après, il eut envie
d'entrer comme par hasard dans la cour des diligences. Il la verrait encore,
peut-être ?
-- " A quoi bon ? " se dit-il.
Et l'américaine
l'emporta. Les deux chevaux n'appartenaient pas à sa mère. Elle avait emprunté
celui de M. Chambrion, le receveur, pour l'atteler auprès du sien. Isidore,
parti la veille, s'était reposé à Bray jusqu'au soir et avait couché à
Montereau, si bien que les bêtes rafraîchies, trottaient lestement.
Des
champs moissonnés se prolongeaient à n'en plus finir. Deux lignes d'arbres
bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient ; et peu à peu,
Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et les autres pays, tout son
voyage lui revint à la mémoire, d'une façon si nette qu'il distinguait
maintenant des détails nouveaux, des particularités plus intimes ; sous le
dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de
couleur marron ; la tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les
petits glands rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.
Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n'aurait voulu
rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L'univers venait tout à coup de
s'élargir. Elle était le point lumineux où l'ensemble des choses convergeait ;
et, bercé par le mouvement de la voiture, les paupières à demi closes, le regard
dans les nuages, il s'abandonnait à une joie rêveuse et infinie.
A Bray,
il n'attendit pas qu'on eût donné l'avoine, il alla devant, sur la route, tout
seul. Arnoux l'avait appelée " Marie ! " Il cria très haut " Marie ! " Sa voix
se perdit dans l'air.
Une large couleur de pourpre enflammait le ciel à
l'occident. De grosses meules de blé, qui se levaient au milieu des chaumes,
projetaient des ombres géantes. Un chien se mit à aboyer dans une ferme, au
loin. Il frissonna, pris d'une inquiétude sans cause.
Quand Isidore
l'eut rejoint, il se plaça sur le siège pour conduire. Sa défaillance était
passée. Il était bien résolu à s'introduire, n'importe comment, chez les Arnoux,
et à se lier avec eux. Leur maison devait être amusante, Arnoux lui plaisait
d'ailleurs ; puis, qui sait ? Alors, un flot de sang lui monta au visage : ses
tempes bourdonnaient, il fit claquer son fouet, secoua les rênes, et il menait
les chevaux d'un tel train, que le vieux cocher répétait :
-- "
Doucement ! mais doucement ! vous les rendrez poussifs. "
Peu à peu
Frédéric se calma, et il écouta parler son domestique.
On attendait
Monsieur avec grande impatience. Mlle Louise avait pleuré pour partir dans la
voiture.
-- " Qu'est-ce donc, Mlle Louise ? "
-- " La petite à
M. Roque, vous savez ? "
-- " Ah ! j'oubliais ! " répliqua Frédéric,
négligemment.
Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils
boitaient l'un et l'autre ; et neuf heures sonnaient à Saint-Laurent lorsqu'il
arriva sur la place d'Armes, devant la maison de sa mère. Cette maison,
spacieuse, avec un jardin donnant sur la campagne, ajoutait à la considération
de Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.
Elle
sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte maintenant. Son mari, un
plébéien que ses parents lui avaient fait épouser, était mort d'un coup d'épée,
pendant sa grossesse, en lui laissant une fortune compromise. Elle recevait
trois fois la semaine et donnait de temps à autre un beau dîner. Mais le nombre
des bougies était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses fermages.
Cette gêne, dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant, sa vertu
s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses moindres charités
semblaient de grandes aumônes. On la consultait sur le choix des domestiques,
l'éducation des jeunes filles, l'art des confitures, et Monseigneur descendait
chez elle, dans ses tournées épiscopales.
Mme Moreau nourrissait une
haute ambition pour son fils. Elle n'aimait pas à entendre blâmer le
Gouvernement, par une sorte de prudence anticipée. Il aurait besoin de
protections d'abord ; puis, grâce à ses moyens, il deviendrait conseiller
d'Etat, ambassadeur, ministre. Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet
orgueil ; il avait remporté le prix d'honneur.
Quand il entra dans le
salon, tous se levèrent à grand bruit, on l'embrassa ; et avec les fauteuils et
les chaises on fit un large demi-cercle autour de la cheminée. M. Gamblin lui
demanda immédiatement son opinion sur Mme Lafarge. Ce procès, la fureur de
l'époque, ne manqua pas d'amener une discussion violente ; Mme Moreau l'arrêta,
au regret toutefois de M. Gamblin ; il la jugeait utile pour le jeune homme, en
sa qualité de futur jurisconsulte, et il sortit du salon, piqué.
Rien ne
devait surprendre dans un ami du père Roque ! A propos du père Roque, on parla
de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de la Fortelle. Mais le
Percepteur avait entraîné Frédéric à l'écart, pour savoir ce qu'il pensait du
dernier ouvrage de M. Guizot. Tous désiraient connaître ses affaires ; et Mme
Benoît s'y prit adroitement en s'informant de son oncle. Comment allait ce bon
parent ? Il ne donnait plus de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin
en Amérique ?
La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était
servi. On se retira, par discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls, dans la
salle, sa mère lui dit, à voix basse :
-- " Eh bien ? "
Le
vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer ses intentions.
Mme Moreau soupira.
-- " Où est-elle, à présent ? " songeait-il.
La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle sans doute, elle
appuyait contre le drap du coupé sa belle tête endormie.
Ils montaient
dans leurs chambres quand un garçon du Cygne de la Croix apporta un
billet.
-- " Qu'est-ce donc ? "
-- " C'est Deslauriers qui a
besoin de moi " , dit-il.
-- " Ah ! ton camarade ! " fit Mme Moreau avec
un ricanement de mépris. " L'heure est bien choisie, vraiment ! "
Frédéric hésitait. Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.
-- " Au moins, ne sois pas longtemps ! " lui dit sa mère.
Chapitre II. ------------------------------------------------------
Le père de Charles Deslauriers, ancien capitaine de ligne,
démissionnaire en 1818, était revenu se marier à Nogent, et, avec l'argent de la
dot, avait acheté une charge d'huissier, suffisant à peine pour le faire vivre.
Aigri par de longues injustices, souffrant de ses vieilles blessures, et
toujours regrettant l'Empereur, il dégorgeait sur son entourage les colères qui
l'étouffaient. Peu d'enfants furent plus battus que son fils. Le gamin ne cédait
pas, malgré les coups. Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était
rudoyée comme lui. Enfin le Capitaine le plaça dans son étude, et tout le long
du jour, il le tenait courbé sur son pupitre, à copier des actes, ce qui lui
rendit l'épaule droite visiblement plus forte que l'autre.
En 1833,
d'après l'invitation de M. le président, le Capitaine vendit son étude. Sa femme
mourut d'un cancer. Il alla vivre à Dijon ; ensuite il s'établit marchand
d'hommes à Troyes ; et, ayant obtenu pour Charles une demi-bourse, le mit au
collège de Sens, où Frédéric le reconnut. Mais l'un avait douze ans, l'autre
quinze ; d'ailleurs, mille différences de caractère et d'origine les séparaient.
Frédéric possédait dans sa commode toutes sortes de provisions, des
choses recherchées, un nécessaire de toilette, par exemple. Il aimait à dormir
tard le matin, à regarder les hirondelles, à lire des pièces de théâtre, et,
regrettant les douceurs de la maison, il trouvait rude la vie de collège.
Elle semblait bonne au fils de l'huissier. Il travaillait si bien, qu'au
bout de la seconde année, il passa dans la classe de Troisième. Cependant, à
cause de sa pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une sourde malveillance
l'entourait. Mais un domestique, une fois, l'ayant appelé enfant de gueux, en
pleine cour des Moyens, il lui sauta à la gorge et l'aurait tué, sans trois
maîtres d'études qui intervinrent. Frédéric, emporté d'admiration, le serra dans
ses bras. A partir de ce jour, l'intimité fut complète. L'affection d'un grand,
sans doute, flatta la vanité du petit, et l'autre accepta comme un bonheur ce
dévouement qui s'offrait.
Son père, pendant les vacances, le laissait au
collège. Une traduction de Platon ouverte par hasard l'enthousiasma. Alors il
s'éprit d'études métaphysiques ; et ses progrès furent rapides, car il les
abordait avec des forces jeunes et dans l'orgueil d'une intelligence qui
s'affranchit ; Jouffroy, Cousin, Laromiguière, Malebranche, les Ecossais, tout
ce que la bibliothèque contenait y passa. Il avait eu besoin d'en voler la clef
pour se procurer des livres.
Les distractions de Frédéric étaient moins
sérieuses. Il dessina dans la rue des Trois-Rois la généalogie du Christ,
sculptée sur un poteau, puis le portail de la cathédrale. Après les drames moyen
âge, il entama les mémoires : Froissart, Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.
Les images que ces lectures amenaient à son esprit l'obsédaient si fort,
qu'il éprouvait le besoin de les reproduire. Il ambitionnait d'être un jour le
Walter Scott de la France. Deslauriers méditait un vaste système de philosophie,
qui aurait les applications les plus lointaines.
Ils causaient de tout
cela, pendant les récréations, dans la cour, en face de l'inscription morale
peinte sous l'horloge ; ils en chuchotaient dans la chapelle, à la barbe de
saint Louis ; ils en rêvaient dans le dortoir, d'où l'on domine un cimetière.
Les jours de promenade, ils se rangeaient derrière les autres, et ils parlaient
interminablement.
Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand
ils seraient sortis du collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage
avec l'argent que Frédéric prélèverait sur sa fortune, à sa majorité. Puis ils
reviendraient à Paris, ils travailleraient ensemble, ne se quitteraient pas ; --
et, comme délassement à leurs travaux, ils auraient des amours de princesses,
dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes
illustres. Des doutes succédaient à leurs emportements d'espoir. Après des
crises de gaieté verbeuse, ils tombaient dans des silences profonds.
Les
soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins pierreux au bord
des vignes, ou sur la grande route en pleine campagne, et que les blés
ondulaient au soleil, tandis que des senteurs d'angélique passaient dans l'air,
une sorte d'étouffement les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis,
enivrés. Les autres, en manches de chemise, jouaient aux barres ou faisaient
partir des cerfs-volants. Le pion les appelait. On s'en revenait, en suivant les
jardins que traversaient de petits ruisseaux, puis les boulevards ombragés par
les vieux murs ; les rues désertes sonnaient sous leurs pas ; la grille
s'ouvrait, on remontait l'escalier ; et ils étaient tristes comme après de
grandes débauches.
M. le censeur prétendait qu'ils s'exaltaient
mutuellement. Cependant, si Frédéric travailla dans les hautes classes, ce fut
par les exhortations de son ami ; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa
mère.
Le jeune homme déplut à Mme Moreau. Il mangea extraordinairement,
il refusa d'assister le dimanche aux offices, il tenait des discours
républicains ; enfin, elle crut savoir qu'il avait conduit son fils dans des
lieux déshonnêtes. On surveilla leurs relations. Ils ne s'en aimèrent que
davantage : et les adieux furent pénibles, quand Deslauriers, l'année suivante,
partit du collège, pour étudier le droit à Paris.
Frédéric comptait bien
l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans ; et, leurs embrassades
étant finies, ils allèrent sur les ponts afin de causer plus à l'aise.
Le Capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était
fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et même lui
avait coupé les vivres, tout net. Mais comme il voulait concourir plus tard pour
une chaire de professeur à l'Ecole et qu'il n'avait pas d'argent, Deslauriers
acceptait à Troyes une place de maître clerc chez un avoué. A force de
privations, il économiserait quatre mille francs ; et, s'il ne devait rien
toucher de la succession maternelle, il aurait toujours de quoi travailler
librement, pendant trois années, en attendant une position. Il fallait donc
abandonner leur vieux projet de vivre ensemble dans la Capitale, pour le présent
du moins.
Frédéric baissa la tête. C'était le premier de ses rêves qui
s'écroulait.
-- " Console-toi " , dit le fils du capitaine, " la vie est
longue, nous sommes jeunes. Je te rejoindrai ! N'y pense plus ! "
Il le
secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des questions sur son
voyage.
Frédéric n'eut pas grand'chose à narrer. Mais, au souvenir de
Mme Arnoux, son chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une
pudeur. Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours, ses
manières, ses relations ; et Deslauriers l'engagea fortement à cultiver cette
connaissance.
Frédéric, dans ces derniers temps, n'avait rien écrit ;
ses opinions littéraires étaient changées : il estimait pardessus tout la
passion ; Werther, René, Frank, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres
l'enthousiasmaient presque également. Quelquefois, la musique lui semblait seule
capable d'exprimer ses troubles intérieurs ; alors, il rêvait des symphonies ;
ou bien la surface des choses l'appréhendait, et il voulait peindre. Il avait
composé des vers, pourtant ; Deslauriers les trouva fort beaux, mais sans
demander une autre pièce.
Quant à lui, il ne donnait plus dans la
métaphysique. L'économie sociale et la Révolution française le préoccupaient.
C'était, à présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec une large
bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-là, un mauvais paletot de lasting ; et
ses souliers étaient blancs de poussière, car il avait fait la route de
Villenauxe à pied, exprès pour voir Frédéric.
Isidore les aborda. Madame
priait Monsieur de revenir, et, craignant qu'il n'eût froid, elle lui envoyait
son manteau.
-- " Reste donc ! " dit Deslauriers.
Et ils
continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts qui s'appuient sur
l'île étroite, formée par le canal et la rivière.
Quand ils allaient du
côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté de maisons s'inclinant quelque peu
; à droite ; l'église apparaissait derrière les moulins de bois dont les vannes
étaient fermées ; et, à gauche, les haies d'arbustes, le long de la rive,
terminaient des jardins, que l'on distinguait à peine. Mais, du côté de Paris,
la grande route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient au
loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une clarté
blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'à eux ; la chute de
la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce gros bruit doux que font
les ondes dans les ténèbres.
Deslauriers s'arrêta, et il dit :
-- " Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle ! Patience !
un nouveau 89 se prépare ! On est las de constitutions, de chartes, de
subtilités, de mensonges ! Ah ! si j'avais un journal ou une tribune, comme je
vous secouerais tout cela ! Mais, pour entreprendre n'importe quoi, il faut de
l'argent ! Quelle malédiction que d'être le fils d'un cabaretier et de perdre sa
jeunesse à la quête de son pain ! "
Il baissa la tête, se mordit les
lèvres, et il grelottait sous son vêtement mince.
Frédéric lui jeta la
moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en enveloppèrent tous deux ; et, se
tenant par la taille, ils marchaient dessous, côte à côte.
-- " Comment
veux-tu que je vive là-bas, sans toi ? " disait Frédéric. (L'amertume de son ami
avait ramené sa tristesse. " ) J'aurais fait quelque chose avec une femme qui
m'eût aimé... Pourquoi ris-tu ? L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du
génie. Les émotions extraordinaires produisent les oeuvres sublimes. Quant à
chercher celle qu'il me faudrait, j'y renonce ! D'ailleurs, si jamais je la
trouve, elle me repoussera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai
avec un trésor qui était de strass ou de diamant, je n'en sais rien. "
L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils
entendirent ces mots :
-- " Serviteur, messieurs ! "
Celui qui
les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample redingote brune, et
coiffé d'une casquette laissant paraître sous la visière un nez pointu.
-- " M. Roque ? " dit Frédéric.
-- " Lui-même ! " reprit la
voix.
Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait
d'inspecter ses pièges à loup, dans son jardin, au bord de l'eau.
-- "
Et vous voilà de retour dans nos pays ? Très bien ! j'ai appris cela par ma
fillette. La santé est toujours bonne, j'espère ? Vous ne partez pas encore ? "
Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.
Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas ; le père Roque vivait en
concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il fût le
croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.
-- " Le banquier qui
demeure rue d'Anjou ? " reprit Deslauriers. " Sais-tu ce que tu devrais faire,
mon brave ? "
Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de
ramener Frédéric, définitivement. Madame s'inquiétait, de son absence.
-- " Bien, bien ! on y va " , dit Deslauriers ; " il ne découchera pas.
"
Et, le domestique étant parti :
-- " Tu devrais prier ce vieux
de t'introduire chez les Dambreuse ; rien n'est utile comme de fréquenter une
maison riche ! Puisque tu as un habit noir et des gants blancs, profites-en ! Il
faut que tu ailles dans ce monde-là ! Tu m'y mèneras plus tard. Un homme à
millions, pense donc ! Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme aussi. Deviens
son amant ! "
Frédéric se récriait.
-- " Mais je te dis là des
choses classiques, il me semble ? Rappelle-toi Rastignac dans la Comédie
humaine ! Tu réussiras, j'en suis sûr ! "
Frédéric avait tant de
confiance en Deslauriers, qu'il se sentit ébranlé, et oubliant Mme Arnoux, ou la
comprenant dans la prédiction faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de
sourire.
Le clerc ajouta :
-- " Dernier conseil : passe tes
examens ! Un titre est toujours bon ; et lâche-moi franchement tes poètes
catholiques et sataniques, aussi avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe
siècle. Ton désespoir est bête. De très grands particuliers ont eu des
commencements plus difficiles, à commencer par Mirabeau. D'ailleurs, notre
séparation ne sera pas si longue. Je ferai rendre gorge à mon filou de père. Il
est temps que je m'en retourne, adieu ! " As-tu cent sous pour que je paye mon
dîner ? "
Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le
matin à Isidore.
Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive gauche,
une lumière brillait dans la lucarne d'une maison basse.
Deslauriers
l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant son chapeau :
-- " Vénus, reine des cieux, serviteur ! Mais la Pénurie est la mère de
la Sagesse. Nous a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde ! "
Cette
allusion à une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très haut, dans les
rues.
Puis, ayant soldé sa dépense à l'auberge, Deslauriers reconduisit
Frédéric jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu ; -- et, après une longue étreinte,
les deux amis se séparèrent.
Chapitre III.
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Deux mois plus
tard, Frédéric, débarqué un matin rue Coq-Héron, songea immédiatement à faire sa
grande visite.
Le hasard l'avait servi. Le père Roque était venu lui
apporter un rouleau de papiers, en le priant de les remettre lui-même chez M.
Dambreuse ; et il accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où il présentait
son jeune compatriote.
Mme Moreau parut surprise de cette démarche.
Frédéric dissimula le plaisir qu'elle lui causait.
M. Dambreuse
s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse ; mais, dès 1825, abandonnant peu
à peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné vers l'industrie ; et,
l'oreille dans tous les bureaux, la main dans toutes les entreprises, à l'affût
des bonnes occasions, subtil comme un Grec et laborieux comme un Auvergnat, il
avait amassé une fortune que l'on disait considérable ; de plus, il était
officier de la Légion d'honneur, membre du conseil général de l'Aube, député,
pair de France un de ces jours ; complaisant du reste, il fatiguait le ministre
par ses demandes continuelles de secours, de croix, de bureaux de tabac ; et,
dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au centre gauche. Sa femme,
la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de modes, présidait les
assemblées de charité. En cajolant les duchesses, elle apaisait les rancunes du
noble faubourg et laissait croire que M. Dambreuse pouvait encore se repentir et
rendre des services.
Le jeune homme était troublé en allant chez eux.
-- " J'aurais mieux fait de prendre mon habit. On m'invitera sans doute
au bal pour la semaine prochaine ? Que va-t-on me dire ? "
L'aplomb lui
revint en songeant que M. Dambreuse n'était qu'un bourgeois, et il sauta
gaillardement de son cabriolet sur le trottoir de la rue d'Anjou.
Quand
il eut poussé une des deux portes cochères, il traversa la cour, gravit le
perron et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.
Un double
escalier droit, avec un tapis rouge à baguettes de cuivre, s'appuyait contre les
hautes murailles en stuc luisant. Il y avait, au bas des marches, un bananier
dont les feuilles larges retombaient sur le velours de la rampe. Deux
candélabres de bronze tenaient des globes de porcelaine suspendus à des
chaînettes ; les soupiraux des calorifères béants exhalaient un air lourd ; et
l'on n'entendait que le tic-tac d'une grande horloge, dressée à l'autre bout du
vestibule, sous une panoplie.
Un timbre sonna ; un valet parut, et
introduisit Frédéric dans une petite pièce, où l'on distinguait deux
coffres-forts, avec des casiers remplis de cartons. M. Dambreuse écrivait au
milieu, sur un bureau à cylindre.
Il parcourut la lettre du père Roque,
ouvrit avec son canif la toile qui enfermait les papiers, et les examina.
De loin, à cause de sa taille mince, il pouvait sembler jeune encore.
Mais ses rares cheveux blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur
extraordinaire de son visage accusaient un tempérament délabré. Une énergie
impitoyable reposait dans ses yeux glauques, plus froids que des yeux de verre.
Il avait les pommettes saillantes, et des mains à articulations noueuses.
Enfin, s'étant levé, il adressa au jeune homme quelques questions sur
des personnes de leur connaissance, sur Nogent, sur ses études ; puis il le
congédia en s'inclinant. Frédéric sortit par un autre corridor, et se trouva
dans le bas de la cour, auprès des remises.
Un coupé bleu, attelé d'un
cheval noir, stationnait devant le perron. La portière s'ouvrit, une dame y
monta, et la voiture, avec un bruit sourd, se mit à rouler sur le sable.
Frédéric, en même temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte
cochère. L'espace n'étant pas assez large, il fut contraint d'attendre. La jeune
femme, penchée en dehors du vasistas, parlait tout bas au concierge. Il
n'apercevait que son dos, couvert d'une mante violette. Cependant, il plongeait
dans l'intérieur de la voiture, tendue de reps bleu, avec des passementeries et
des effilés de soie. Les vêtements de la dame l'emplissaient ; il s'échappait de
cette petite boîte capitonnée un parfum d'iris, et comme une vague senteur
d'élégances féminines. Le cocher lâcha les rênes, le cheval frôla la borne
brusquement, et tout disparut.
Frédéric s'en revint à pied, en suivant
les boulevards.
Il regrettait de n'avoir pu distinguer Mme Dambreuse.
Un peu plus haut que la rue Montmartre, un embarras de voitures lui fit
tourner la tête ; et, de l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de marbre
:
JACQUES ARNOUX
Comment n'avait-il pas songé à elle, plus tôt ?
La faute venait de Deslauriers, et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas,
cependant, il attendit qu'elle parût.
Les hautes glaces transparentes
offraient aux regards, dans une disposition habile, des statuettes, des dessins,
des gravures, des catalogues, des numéros de l'Art industriel ; et les
prix de l'abonnement étaient répétés sur la porte, que décoraient, à son milieu,
les initiales de l'éditeur. On apercevait, contre les murs, de grands tableaux
dont le vernis brillait, puis, dans le fond, deux bahuts, chargés de
porcelaines, de bronzes, de curiosités alléchantes ; un petit escalier les
séparait, fermé dans le haut par une portière de moquette ; et un lustre en
vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une table en marqueterie,
donnaient à cet intérieur plutôt l'apparence d'un salon que d'une boutique.
Frédéric faisait semblant d'examiner les dessins. Après des hésitations
infinies, il entra.
Un employé souleva la portière, et répondit que
Monsieur ne serait pas " au magasin " avant cinq heures. Mais si la commission
pouvait se transmettre...
-- " Non ! je reviendrai " , répliqua
doucement Frédéric.
Les jours suivants furent employés à se chercher un
logement ; et il se décida pour une chambre au second étage, dans un hôtel
garni, rue Saint-Hyacinthe.
En portant sous son bras un buvard tout
neuf, il se rendit à l'ouverture des cours. Trois cents jeunes gens, nu-tête,
emplissaient un amphithéâtre où un vieillard en robe rouge dissertait d'une voix
monotone ; des plumes grinçaient sur le papier. Il retrouvait dans cette salle
l'odeur poussiéreuse des classes, une chaire de forme pareille, le même ennui !
Pendant quinze jours, il y retourna. Mais on n'était pas encore à l'article 3,
qu'il avait lâché le Code civil, et il abandonna les Institutes à la Summa
divisio personarum .
Les joies qu'il s'était promises n'arrivaient
pas ; et, quand il eut épuisé un cabinet de lecture, parcouru les collections du
Louvre, et plusieurs fois de suite été au spectacle, il tomba dans un
désoeuvrement sans fond.
Mille choses nouvelles ajoutaient à sa
tristesse. Il lui fallait compter son linge et subir le concierge, rustre à
tournure d'infirmier, qui venait le matin retaper son lit, en sentant l'alcool
et en grommelant. Son appartement, orné d'une pendule d'albâtre, lui déplaisait.
Les cloisons étaient minces ; il entendait les étudiants faire du punch, rire,
chanter.
Las de cette solitude, il rechercha un de ses anciens camarades
nommé Baptiste Martinon ; et il le découvrit dans une pension bourgeoise de la
rue Saint-Jacques, bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de terre.
En face de lui, une femme en robe d'indienne reprisait des chaussettes.
Martinon était ce qu'on appelle un fort bel homme : grand, joufflu, la
physionomie régulière et des yeux bleuâtres à fleur de tête ; son père, un gros
cultivateur, le destinait à la magistrature, -- et, voulant déjà paraître
sérieux, il portait sa barbe taillée en collier.
Comme les ennuis de
Frédéric n'avaient point de cause raisonnable et qu'il ne pouvait arguer d'aucun
malheur, Martinon ne comprit rien à ses lamentations sur l'existence. Lui, il
allait tous les matins à l'Ecole, se promenait ensuite dans le Luxembourg,
prenait le soir sa demi-tasse au café, et, avec quinze cents francs par an et
l'amour de cette ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.
-- "
Quel bonheur ! " exclama intérieurement Frédéric.
Il avait fait à
l'Ecole une autre connaissance, celle de M. de Cisy, enfant de grande famille et
qui semblait une demoiselle, à la gentillesse de ses manières.
M. de
Cisy s'occupait de dessin, aimait le gothique.
Plusieurs fois ils
allèrent ensemble admirer la Sainte-Chapelle et Notre- Dame. Mais la distinction
du jeune patricien recouvrait une intelligence des plus pauvres. Tout le
surprenait ; il riait beaucoup à la moindre plaisanterie, et montrait une
ingénuité si complète, que Frédéric le prit d'abord pour un farceur, et
finalement le considéra comme un nigaud.
Les épanchements n'étaient donc
possibles avec personne ; et il attendait toujours l'invitation des Dambreuse.
Au jour de l'an, il leur envoya des cartes de visite, mais il n'en reçut
aucune.
Il était retourné à l'Art industriel.
Il y
retourna une troisième fois, et il vit enfin Arnoux qui se disputait au milieu
de cinq à six personnes et répondit à peine à son salut ; Frédéric en fut
blessé. Il n'en chercha pas moins comment parvenir jusqu'à elle.
Il eut
d'abord l'idée de se présenter souvent, pour marchander des tableaux. Puis il
songea à glisser dans la boîte du journal quelques articles " très forts " , ce
qui amènerait des relations. Peut-être valait-il mieux courir droit au but,
déclarer son amour ? Alors, il composa une lettre de douze pages, pleine de
mouvements lyriques et d'apostrophes ; mais il la déchira, et ne fit rien, ne
tenta rien, -- immobilisé par la peur de l'insuccès.
Au-dessus de la
boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois fenêtres, éclairées chaque
soir. Des ombres circulaient par derrière, une surtout, c'était la sienne ; --
et il se dérangeait de très loin pour regarder ces fenêtres et contempler cette
ombre.
Une négresse, qu'il croisa un jour dans les Tuileries, tenant une
petite fille par la main, lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y
venir comme les autres ; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries, son
coeur battait, espérant la rencontrer. Les jours de soleil, il continuait sa
promenade jusqu'au bout des Champs-Elysées.
Des femmes, nonchalamment
assises dans des calèches, et dont les voiles flottaient au vent, défilaient
près de lui, au pas ferme de leurs chevaux, avec un balancement insensible qui
faisait craquer les cuirs vernis. Les voitures devenaient plus nombreuses, et,
se ralentissant à partir du Rond-Point, elles occupaient toute la voie. Les
crinières étaient près des crinières, les lanternes près des lanternes ; les
étriers d'acier, les gourmettes d'argent, les boucles de cuivre, jetaient çà et
là des points lumineux entre les culottes courtes, les gants blancs, et les
fourrures qui retombaient sur le blason des portières. Il se sentait comme perdu
dans un monde lointain. Ses yeux erraient sur les têtes féminines ; et de vagues
ressemblances amenaient à sa mémoire Mme Arnoux. Il se la figurait, au milieu
des autres, dans un de ces petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse. --
Mais le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons de
poussière. Les cochers baissaient le menton dans leurs cravates, les roues se
mettaient à tourner plus vite, le macadam grinçait ; et tous les équipages
descendaient au grand trot la longue avenue, en se frôlant, se dépassant,
s'écartant les uns des autres, puis, sur la place de la Concorde, se
dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel prenait la teinte des ardoises.
Les arbres du jardin formaient deux masses énormes, violacées par le sommet. Les
becs de gaz s'allumaient ; et la Seine, verdâtre dans toute son étendue, se
déchirait en moires d'argent contre les piles des ponts.
Il allait
dîner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un restaurant, rue de la
Harpe.
Il regardait avec dédain le vieux comptoir d'acajou, les
serviettes tachées, l'argenterie crasseuse et les chapeaux suspendus contre la
muraille. Ceux qui l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils causaient
de leurs professeurs, de leurs maîtresses. Il s'inquiétait bien des professeurs
! Est- ce qu'il avait une maîtresse ! Pour éviter leurs joies, il arrivait le
plus tard possible. Des restes de nourriture couvraient toutes les tables. Les
deux garçons fatigués dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de
quinquet et de tabac emplissait la salle déserte.
Puis il remontait
lentement les rues. Les réverbères se balançaient, en faisant trembler sur la
boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres glissaient au bord des trottoirs,
avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait, et il lui semblait
que les ténèbres humides, l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son
coeur.
Un remords le prit. Il retourna aux cours. Mais comme il ne
connaissait rien aux matières élucidées, des choses très simples
l'embarrassèrent.
Il se mit à écrire un roman intitulé : Sylvio, le
fils du pêcheur . La chose se passait à Venise. Le héros, c'était lui-même ;
l'héroïne, Mme Arnoux. Elle s'appelait Antonia ; -- et, pour l'avoir, il
assassinait plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait
sous son balcon, où palpitaient à la brise les rideaux en damas rouge du
boulevard Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses dont il s'aperçut le
découragèrent ; il n'alla pas plus loin, et son désoeuvrement redoubla.
Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils
s'arrangeraient pour vivre avec ses deux mille francs de pension ; tout valait
mieux que cette existence intolérable. Deslauriers ne pouvait encore quitter
Troyes. Il l'engageait à se distraire, et à fréquenter Sénécal.
Sénécal
était un répétiteur de mathématiques, homme de forte tête et de convictions
républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc. Frédéric avait monté trois
fois ses cinq étages, sans en recevoir aucune visite. Il n'y retourna plus.
Il voulut s'amuser. Il se rendit aux bals de l'Opéra. Ces gaietés
tumultueuses le glaçaient dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par la
crainte d'un affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper avec un domino
entraînait à des frais considérables, était une grosse aventure.
Il lui
semblait, cependant, qu'on devait l'aimer ! Quelquefois, il se réveillait le
coeur plein d'espérance, s'habillait soigneusement comme pour un rendez-vous, et
il faisait dans Paris des courses interminables. A chaque femme qui marchait
devant lui, ou qui s'avançait à sa rencontre, il se disait : " La voilà ! "
C'était, chaque fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux fortifiait
ces convoitises. Il la trouverait peut-être sur son chemin ; et il imaginait,
pour l'aborder, des complications du hasard, des périls extraordinaires dont il
la sauverait.
Ainsi les jours s'écoulaient, dans la répétition des mêmes
ennuis et des habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous les
arcades de l'Odéon, allait lire la Revue des Deux Mondes au café ,
entrait dans une salle du Collège de France, écoutait pendant une heure une
leçon de chinois ou d'économie politique. Toutes les semaines, il écrivait
longuement à Deslauriers, dînait de temps en temps avec Martinon, voyait
quelquefois M. de Cisy.
Il loua un piano, et composa des valses
allemandes.
Un soir, au théâtre du Palais-Royal, il aperçut, dans une
loge d'avant- scène, Arnoux près d'une femme. Etait-ce elle ? L'écran de
taffetas vert, tiré au bord de la loge, masquait son visage. Enfin la toile se
leva ; l'écran s'abattit. C'était une longue personne, de trente ans environ,
fanée, et dont les grosses lèvres découvraient, en riant, des dents splendides.
Elle causait familièrement avec Arnoux et lui donnait des coups d'éventail sur
les doigts. Puis une jeune fille blonde, les paupières un peu rouges comme si
elle venait de pleurer, s'assit entre eux. Arnoux resta dès lors à demi penché
sur son épaule, en lui tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre.
Frédéric s'ingéniait à découvrir la condition de ces femmes, modestement
habillées de robes sombres, à cols plats rabattus.
A la fin du
spectacle, il se précipita dans les couloirs. La foule les remplissait. Arnoux,
devant lui, descendait l'escalier, marche à marche, donnant le bras aux deux
femmes.
Tout à coup, un bec de gaz l'éclaira. Il avait un crêpe à son
chapeau. Elle était morte, peut-être ? Cette idée tourmenta Frédéric si
fortement, qu'il courut le lendemain à l'Art industriel, et, payant vite
une des gravures étalées devant la montre, il demanda au garçon de boutique
comment se portait M. Arnoux.
Le garçon répondit :
-- " Mais
très bien ! "
Frédéric ajouta en pâlissant :
-- " Et Madame ? "
-- " Madame, aussi ! "
Frédéric oublia d'emporter sa gravure.
L'hiver se termina. Il fut moins triste au printemps, se mit à préparer
son examen, et, l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite pour Nogent.
Il n'alla point à Troyes voir son ami, afin d'éviter les observations de
sa mère. Puis, à la rentrée, il abandonna son logement et prit, sur le quai
Napoléon, deux pièces, qu'il meubla. L'espoir d'une invitation chez les
Dambreuse l'avait quitté ; sa grande passion pour Mme Arnoux commençait à
s'éteindre.
Chapitre IV.
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Un matin du mois
de décembre, en se rendant au cours de procédure, il crut remarquer dans la rue
Saint-Jacques plus d'animation qu'à l'ordinaire. Les étudiants sortaient
précipitamment des cafés, ou, par les fenêtres ouvertes, ils s'appelaient d'une
maison à l'autre ; les boutiquiers, au milieu du trottoir, regardaient d'un air
inquiet ; les volets se fermaient ; et, quand il arriva dans la rue Soufflot, il
aperçut un grand rassemblement autour du Panthéon.
Des jeunes gens, par
bandes inégales de cinq à douze, se promenaient en se donnant le bras et
abordaient les groupes plus considérables qui stationnaient çà et là ; au fond
de la place, contre les grilles, des hommes en blouse péroraient, tandis que, le
tricorne sur l'oreille et les mains derrière le dos, des sergents de ville
erraient le long des murs, en faisant sonner les dalles sous leurs fortes
bottes. Tous avaient un air mystérieux, ébahi ; on attendait quelque chose
évidemment ; chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.
Frédéric se trouvait auprès d'un jeune homme blond, à la figure
avenante, et portant moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis
XIII. Il lui demanda la cause du désordre.
-- " Je n'en sais rien, "
reprit l'autre, " ni eux non plus ! C'est leur mode à présent ! Quelle bonne
farce ! "
Et il éclata de rire.
Les pétitions pour la Réforme,
que l'on faisait signer dans la garde nationale, jointes au recensement Humann,
d'autres événements encore, amenaient depuis six mois, dans Paris,
d'inexplicables attroupements ; et même, ils se renouvelaient si souvent, que
les journaux n'en parlaient plus.
-- " Cela manque de galbe et de
couleur " , continua le voisin de Frédéric. " Le cuyde, messire, que nous avons
dégénéré ! A la bonne époque de Loys onzième, voire de Benjamin Constant, il y
avait plus de mutinerie parmi les escholiers. Je les trouve pacifiques comme
moutons, bêtes comme cornichons, et idoines à estre épiciers, Pasque-Dieu ! Et
voilà ce qu'on appelle la Jeunesse des écoles ! "
Il écarta les bras,
largement, comme Frédéric Lemaître dans Robert Macaire .
-- "
Jeunesse des écoles, je te bénis ! "
Ensuite, apostrophant un
chiffonnier, qui remuait des écailles d'huîtres contre la borne d'un marchand de
vin :
-- " En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse des écoles ? "
Le vieillard releva une face hideuse, où l'on distinguait, au milieu
d'une barbe grise, un nez rouge, et deux yeux avinés stupides.
-- " Non
! tu me parais plutôt un de ces hommes à figure patibulaire que l'on voit,
dans divers groupes, semant l'or à pleines mains... Oh ! sème, mon
patriarche, sème ! Corromps-moi avec les trésors d'Albion ! Are you English ?
Je ne repousse pas les présents d'Artaxerxès ! Causons un peu de l'union
douanière. "
Frédéric sentit quelqu'un lui toucher à l'épaule ; il se
retourna. C'était Martinon, prodigieusement pâle.
-- " Eh bien ! "
fit-il en poussant un gros soupir, encore une émeute ! "
Il avait peur
d'être compromis, se lamentait. Des hommes en blouse, surtout, l'inquiétaient,
comme appartenant à des sociétés secrètes.
-- " Est-ce qu'il y a des
sociétés secrètes, " dit le jeune homme à moustaches. " C'est une vieille blague
du Gouvernement, pour épouvanter les bourgeois ! "
Martinon l'engagea à
parler plus bas, dans la crainte de la police.
-- " Vous croyez encore à
la police, vous ? Au fait, que savez-vous, monsieur, si je ne suis pas moi-même
un mouchard ? "
Et il le regarda d'une telle manière, que Martinon, fort
ému, ne comprit point d'abord la plaisanterie. La foule les poussait, et ils
avaient été forcés, tous les trois, de se mettre sur le petit escalier
conduisant, par un couloir, dans le nouvel amphithéâtre.
Bientôt la
multitude se fendit d'elle-même ; plusieurs têtes se découvrirent ; on saluait
l'illustre professeur Samuel Rondelot, qui, enveloppé de sa grosse redingote,
levant en l'air ses lunettes d'argent, et soufflant de son asthme, s'avançait à
pas tranquilles, pour faire son cours. Cet homme était une des gloires
judiciaires du XIXe siècle, le rival des Zacharie, des Ruhdorff. Sa dignité
nouvelle de pair de France n'avait modifié en rien ses allures. On le savait
pauvre, et un grand respect l'entourait.
Cependant, du fond de la place,
quelques-uns crièrent :
-- " A bas Guizot ! "
-- " A bas
Pritchard ! "
-- " A bas les vendus ! "
-- " A bas
Louis-Philippe ! "
La foule oscilla, et, se pressant contre la porte de
la cour qui était fermée, elle empêchait le professeur d'aller plus loin. Il
s'arrêta devant l'escalier. On l'aperçut bientôt sur la dernière des trois
marches. Il parla ; un bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on l'aimât tout à
l'heure, on le haïssait maintenant, car il représentait l'Autorité. Chaque fois
qu'il essayait de se faire entendre, les cris recommençaient. Il fit un grand
geste pour engager les étudiants à le suivre. Une vocifération universelle lui
répondit. Il haussa les épaules dédaigneusement et s'enfonça dans le couloir.
Martinon avait profité de sa place pour disparaître en même temps.
-- "
Quel lâche ! " dit Frédéric.
-- " Il est prudent ! " reprit l'autre.
La foule éclata en applaudissements. Cette retraite du professeur
devenait une victoire pour elle. A toutes les fenêtres, des curieux regardaient.
Quelques-uns entonnaient la Marseillaise ; d'autres proposaient d'aller
chez Béranger.
-- " Chez Laffite ! "
-- " Chez Chateaubriand ! "
-- " Chez Voltaire ! " hurla le jeune homme à moustaches blondes.
Les sergents de ville tâchaient de circuler, en disant le plus doucement
qu'ils pouvaient :
-- " Partez, messieurs, partez, retirez-vous ! "
Quelqu'un cria :
-- " A bas les assommeurs ! "
C'était
une injure usuelle depuis les troubles du mois de septembre. Tous la répétèrent.
On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre public ; ils commençaient à pâlir
; un d'eux n'y résista plus, et, avisant un petit jeune homme qui s'approchait
de trop près, en lui riant au nez, il le repoussa si rudement, qu'il le fit
tomber cinq pas plus loin, sur le dos, devant la boutique du marchand de vin.
Tous s'écartèrent ; mais presque aussitôt il roula lui-même, terrassé par une
sorte d'Hercule dont la chevelure, telle qu'un paquet d'étoupes, débordait sous
une casquette en toile cirée.
Arrêté depuis quelques minutes au coin de
la rue Saint-Jacques, il avait lâché bien vite un large carton qu'il portait
pour bondir vers le sergent de ville et, le tenant renversé sous lui, il
labourait sa face à grands coups de poing. Les autres sergents accoururent. Le
terrible garçon était si fort, qu'il en fallut quatre, au moins, pour le
dompter. Deux le secouaient par le collet, deux autres le tiraient par les bras,
un cinquième lui donnait, avec le genou, des bourrades dans les reins, et tous
l'appelaient brigand, assassin, émeutier. La poitrine nue et les vêtements en
lambeaux, il protestait de son innocence ; il n'avait pu, de sang-froid, voir
battre un enfant.
-- " Je m'appelle Dussardier ! chez MM. Valinçart
frères, dentelles et nouveautés, rue de Cléry. Où est mon carton ? Je veux mon
carton ! " Il répétait : " Dussardier !... rue de Cléry. Mon carton ! "
Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque, se laissa conduire vers le
poste de la rue Descartes. Un flot de monde le suivit. Frédéric et le jeune
homme à moustaches marchaient immédiatement par derrière, pleins d'admiration
pour le commis et révoltés contre la violence du Pouvoir.
A mesure que
l'on avançait, la foule devenait moins grosse.
Les sergents de ville, de
temps à autre, se retournaient d'un air féroce ; et les tapageurs n'ayant plus
rien à faire, les curieux rien à voir, tous s'en allaient peu à peu. Des
passants, que l'on croisait, considéraient Dussardier et se livraient tout haut
à des commentaires outrageants. Une vieille femme, sur sa porte, s'écria même
qu'il avait volé un pain ; cette injustice augmenta l'irritation des deux amis.
Enfin on arriva devant le corps de garde. Il ne restait qu'une vingtaine de
personnes. La vue des soldats suffit pour les disperser.
Frédéric et son
camarade réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de mettre en prison. Le
factionnaire les menaça, s'ils insistaient, de les y fourrer eux-mêmes. Ils
demandèrent le chef du poste, et déclinèrent leur nom avec leur qualité d'élèves
en droit, affirmant que le prisonnier était leur condisciple.
On les fit
entrer dans une pièce toute nue, où quatre bancs s'allongeaient contre les murs
de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet s'ouvrit. Alors parut le robuste visage
de Dussardier, qui, dans le désordre de sa chevelure, avec ses petits yeux
francs et son nez carré du bout, rappelait confusément la physionomie d'un bon
chien.
-- " Tu ne nous reconnais pas ? " dit Hussonnet.
C'était
le nom du jeune homme à moustaches.
-- " Mais... " , balbutia
Dussardier.
-- " Ne fais donc plus l'imbécile, reprit l'autre ; on sait
que tu es, comme nous, élève en droit. "
Malgré leurs clignements de
paupières, Dussardier ne devinait rien. Il parut se recueillir, puis tout à coup
:
-- " A-t-on trouvé mon carton ? "
Frédéric leva les yeux,
découragé. Hussonnet répliqua. :
-- " Ah ! ton carton, où tu mets tes
notes de cours ? Oui, oui ! rassure-toi ! "
Ils redoublaient leur
pantomime. Dussardier comprit enfin qu'ils venaient pour le servir ; et il se
tut, craignant de les compromettre. D'ailleurs, il éprouvait une sorte de honte
en se voyant haussé au rang social d'étudiant et le pareil de ces jeunes hommes
qui avaient des mains si blanches.
-- " Veux-tu faire dire quelque chose
à quelqu'un ? " demanda Frédéric.
-- " Non, merci, à personne. "
-- " Mais ta famille ? "
Il baissa la tête sans répondre : le
pauvre garçon était bâtard. Les deux amis restaient étonnés de son silence.
-- " As-tu de quoi fumer ? " reprit Frédéric.
Il se palpa, puis
retira du fond de sa poche les débris d'une pipe, -- une belle pipe en écume de
mer, avec un tuyau en bois noir, un couvercle d'argent et un bout d'ambre.
Depuis trois ans, il travaillait à en faire un chef-d'oeuvre. Il avait
eu soin d'en tenir le fourneau constamment serré dans une gaine de chamois, de
la fumer le plus lentement possible, sans jamais la poser sur du marbre, et,
chaque soir, de la suspendre au chevet de son lit. A présent, il en secouait les
morceaux dans sa main dont les ongles saignaient ; et, le menton sur la
poitrine, les prunelles fixes, béant, il contemplait ces ruines de sa joie avec
un regard d'une ineffable tristesse.
-- " Si nous lui donnions des
cigares, hein ? " dit tout bas Hussonnet, en faisant le geste d'en atteindre.
Frédéric avait déjà posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.
-- " Prends donc ! Adieu, bon courage ! "
Dussardier se jeta sur
les deux mains qui s'avançaient. Il les serrait frénétiquement, la voix
entrecoupée par des sanglots.
-- " Comment ?. à moi ! à moi ! "
Les deux amis se dérobèrent à sa reconnaissance, sortirent, et allèrent
déjeuner ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.
Tout en
séparant le beefsteak, Hussonnet apprit à son compagnon qu'il travaillait dans
des journaux de modes et fabriquait des réclames pour l'Art industriel .
-- " Chez Jacques Arnoux " , dit Frédéric.
-- " Vous le
connaissez ? " .
-- " Oui ! non !... C'est-à-dire je l'ai vu, je l'ai
rencontré. "
Il demanda négligemment à Hussonnet s'il voyait quelquefois
sa femme.
-- " De temps à autre " , reprit le bohème.
Frédéric
n'osa poursuivre ses questions ; cet homme venait de prendre une place démesurée
dans sa vie ; il paya la note du déjeuner, sans qu'il y eût de la part de
l'autre aucune protestation.
La sympathie était mutuelle ; ils
échangèrent leurs adresses, et Hussonnet l'invita cordialement à l'accompagner
jusqu'à la rue de Fleurus.
Ils étaient au milieu du jardin quand
l'employé d'Arnoux, retenant son haleine, contourna son visage dans une grimace
abominable et se mit à faire le coq. Alors tous les coqs qu'il y avait aux
environs lui répondirent par des cocoricos prolongés.
-- " C'est un
signal " , dit Hussonnet.
Ils s'arrêtèrent près du théâtre Bobino,
devant une maison où l'on pénétrait par une allée. Dans la lucarne d'un grenier,
entre des capucines et des pois de senteur, une jeune femme se montra, nu-tête,
en corset, et appuyant ses deux bras contre le bord de la gouttière.
--
" Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche " , fit Hussonnet, en lui envoyant des
baisers.
Il ouvrit la barrière d'un coup de pied, et disparut.
Frédéric l'attendit toute la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour
n'avoir point l'air impatient de se faire rendre à déjeuner ; mais il le chercha
par tout le quartier latin. Il le rencontra un soir, et l'emmena dans sa chambre
sur le quai Napoléon.
La causerie fut longue ; ils s'épanchèrent.
Hussonnet ambitionnait la gloire et les profits du théâtre. Il collaborait à des
vaudevilles non reçus, " avait des masses de plans " , tournait le couplet ; il
en chanta quelques- uns. Puis, remarquant dans l'étagère un volume de Hugo et un
autre de Lamartine, il se répandit en sarcasmes sur l'école romantique. Ces
poètes-là n'avaient ni bon sens ni correction, et n'étaient pas Français,
surtout ! Il se vantait de savoir sa langue et épluchait les phrases les plus
belles avec cette sévérité hargneuse, ce goût académique qui distinguent les
personnes d'humeur folâtre quand elles abordent l'art sérieux.
Frédéric
fut blessé dans ses prédilections ; il avait envie de rompre. Pourquoi ne pas
hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur dépendait ? Il demanda au
garçon de lettres s'il pouvait le présenter chez Arnoux.
La chose était
facile, et ils convinrent du jour suivant.
Hussonnet manqua le
rendez-vous ; il en manqua trois autres. Un samedi, vers quatre heures, il
apparut. Mais, profitant de la voiture, il s'arrêta d'abord au Théâtre Français
pour avoir un coupon de loge ; il se fit descendre chez un tailleur, chez une
couturière ; il écrivait des billets chez les concierges. Enfin ils arrivèrent
boulevard Montmartre. Frédéric traversa la boutique, monta l'escalier. Arnoux le
reconnut dans la glace placée devant son bureau ; et, tout en continuant à
écrire, lui tendit la main par-dessus l'épaule.
Cinq ou six personnes,
debout, emplissaient l'appartement étroit, qu'éclairait une seule fenêtre
donnant sur la cour ; un canapé en damas de laine brune occupait au fond
l'intérieur d'une alcôve, entre deux portières d'étoffe semblable. Sur la
cheminée couverte de paperasses, il y avait une Vénus en bronze ; deux
candélabres, garnis de bougies roses, la flanquaient parallèlement. A droite,
près d'un cartonnier, un homme dans un fauteuil lisait le journal, en gardant
son chapeau sur sa tête ; les murailles disparaissaient sous des estampes et des
tableaux, gravures précieuses ou esquissées de maîtres contemporains, ornées de
dédicaces, qui témoignaient pour Jacques Arnoux de l'affection la plus sincère.
-- " Cela va toujours bien ? " fit-il en se tournant vers Frédéric.
Et, sans attendre sa réponse, il demanda bas à Hussonnet :
-- "
Comment l'appelez-vous, votre ami ? "
Puis tout haut :
-- "
Prenez donc un cigare, sur le cartonnier, dans la boîte. "
L' Art
industriel , posé au point central de Paris, était un lieu de rendez-vous
commode, un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient familièrement. On y
voyait, ce jour-là, Anténor Braive, le portraitiste des rois, Jules Burrieu, qui
commençait à populariser par ses dessins les guerres d'Algérie ; le
caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres encore, et aucun ne
répondait aux préjugés de l'étudiant. Leurs manières étaient simples, leurs
propos libres. Le mystique Lovarias débita un conte obscène ; et l'inventeur du
paysage oriental, le fameux Dittmer, portait une camisole de tricot sous son
gilet, et prit l'omnibus pour s'en retourner.
Il fut d'abord question
d'une nommée Apollonie, un ancien modèle, que Burrieu prétendait avoir reconnue
sur le boulevard, dans une daumont. Hussonnet expliqua cette métamorphose par la
série de ses entreteneurs.
-- " Comme ce gaillard-là connaît les filles
de Paris ! " , dit Arnoux.
-- " Après vous, s'il en reste, sire " ,
répliqua le bohème, avec un salut militaire, pour imiter le grenadier offrant sa
gourde à Napoléon.
Puis on discuta quelques toiles, où la tête
d'Apollonie avait servi. Les confrères absents furent critiqués. On s'étonnait
du prix de leurs oeuvres ; et tous se plaignaient de ne point gagner
suffisamment, lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé par un
seul bouton, les yeux vifs, l'air un peu fou.
-- " Quel tas de bourgeois
vous êtes ! " dit-il. " Qu'est-ce que cela fait, miséricorde ! Les vieux qui
confectionnaient des chefs-d'oeuvre ne s'inquiétaient pas du million. Corrège,
Murillo... "
-- " Ajoutez Pellerin " , dit Sombaz.
Mais sans
relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de véhémence, qu'Arnoux
fut contraint de lui répéter deux fois :
-- " Ma femme a besoin de vous,
jeudi. N'oubliez pas ! "
Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur
Mme Arnoux. Sans doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan ?
Arnoux, pour prendre un mouchoir, venait de l'ouvrir ; Frédéric avait aperçu,
dans le fond, un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du coin de la
cheminée ; c'était le personnage qui lisait son journal, dans le fauteuil. Il
avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un peu tombantes, la chevelure
grise, l'air majestueux, -- et s'appelait Regimbart.
-- " Qu'est-ce
donc, citoyen ? " dit Arnoux.
-- " Encore une nouvelle canaillerie du
Gouvernement ! "
Il s'agissait de la destitution d'un maître d'école.
Pellerin reprit son parallèle entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en
allait. Arnoux le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque.
Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable :
-- " Vous ne pourriez
pas m'avancer, mon cher patron ?... "
Mais Arnoux s'était rassis et
gourmandait un vieillard d'aspect sordide, en lunettes bleues.
-- " Ah !
vous êtes joli, père Isaac ! Voilà trois oeuvres décriées, perdues ! Tout le
monde se fiche de moi ! On les connaît maintenant ! Que voulez-vous que j'en
fasse ? Il faudra que je les envoie en Californie !... au diable ! Taisez-vous !
"
La spécialité de ce bonhomme consistait à mettre au bas de ses
tableaux des signatures de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer ; il le
congédia brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur décoré,
gourmé, avec favoris et cravate blanche.
Le coude sur l'espagnolette de
la fenêtre, il lui parla pendant longtemps, d'un air mielleux. Enfin il éclata :
-- " Eh ! je ne suis pas embarrassé d'avoir des courtiers, monsieur le
comte ! "
Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq
louis, et, dès qu'il fut dehors :
-- " Sont-ils assommants, ces grands
seigneurs ! "
-- " Tous des misérables ! " murmura Regimbart.
A
mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient ; il classait
des articles, décachetait des lettres, alignait des comptes ; au bruit du
marteau dans le magasin, sortait pour surveiller les emballages, puis reprenait
sa besogne ; et, tout en faisant courir sa plume de fer sur le papier, il
ripostait aux plaisanteries. Il devait dîner le soir chez son avocat, et partait
le lendemain pour la Belgique.
Les autres causaient des choses du jour :
le portrait de Cherubini, l'hémicycle des Beaux-Arts l'Exposition prochaine.
Pellerin déblatérait contre l'Institut. Les cancans, les discussions
s'entrecroisaient. L'appartement, bas de plafond, était si rempli, qu'on ne
pouvait remuer ; et la lumière des bougies roses passait dans la fumée des
cigares comme des rayons de soleil dans la brume.
La porte, près du
divan, s'ouvrit, et une grande femme mince entra, avec des gestes brusques qui
faisaient sonner sur sa robe en taffetas noir toutes les breloques de sa montre.
C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais-Royal. Quelques-uns,
l'appelant par son nom, échangèrent avec elle des poignées de main. Hussonnet
avait enfin arraché une cinquantaine de francs ; la pendule sonna sept heures ;
tous se retirèrent.
Arnoux dit à Pellerin de rester, et conduisit Mlle
Vatnaz dans le cabinet.
Frédéric n'entendait pas leurs paroles ; ils
chuchotaient. Cependant, la voix féminine s'éleva :
-- " Depuis six mois
que l'affaire est faite, j'attends toujours ! "
Il y eut un long
silence. Mlle Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore promis quelque chose.
-- " Oh ! oh ! plus tard, nous verrons ! "
-- " Adieu, homme
heureux ! " dit-elle, en s'en allant.
Arnoux rentra vivement dans le
cabinet, écrasa du cosmétique sur ses moustaches, haussa ses bretelles pour
tendre ses sous-pieds ; et, tout en se lavant les mains :
-- " Il me
faudrait deux dessus de porte, à deux cent cinquante la pièce, genre Boucher,
est-ce convenu ? "
-- " Soit " , dit l'artiste, devenu rouge.
--
" Bon ! et n'oubliez pas ma femme ! "
Frédéric accompagna Pellerin
jusqu'au haut du faubourg Poissonnière, et lui demanda la permission de venir le
voir quelquefois, faveur qui fut accordée gracieusement.
Pellerin lisait
tous les ouvrages d'esthétique pour découvrir la véritable théorie du Beau,
convaincu, quand il l'aurait trouvée, de faire des chefs- d'oeuvre. Il
s'entourait de tous les auxiliaires imaginables, dessins, plâtres, modèles,
gravures ; et il cherchait, se rongeait ; il accusait le temps, ses nerfs, son
atelier, sortait dans la rue pour rencontrer l'inspiration, tressaillait de
l'avoir saisie, puis abandonnait son oeuvre et en rêvait une autre qui devait
être plus belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses
jours en discussions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux critiques, à
l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière d'art, il n'avait, à
cinquante ans, encore produit que des ébauches. Son orgueil robuste l'empêchait
de subir aucun découragement, mais il était toujours irrité, et dans cette
exaltation à la fois factice et naturelle qui constitue les comédiens.
On remarquait en entrant chez lui deux grands tableaux, où les premiers
tons, posés çà et là, faisaient sur la toile blanche des taches de brun, de
rouge et de bleu. Un réseau de lignes à la craie s'étendait par-dessus, comme
les mailles vingt fois reprises d'un filet ; il était même impossible d'y rien
comprendre. Pellerin expliqua le sujet de ces deux compositions en indiquant
avec le pouce les parties qui manquaient. L'une devait représenter la Démence
de Nabuchodonosor , l'autre l'Incendie de Rome par Néron . Frédéric
les admira.
Il admira des académies de femmes échevelées, des paysages
où les troncs d'arbres tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des
caprices à la plume, souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya, dont il ne
connaissait pas les modèles. Pellerin n'estimait plus ces travaux de sa jeunesse
; maintenant, il était pour le grand style ; il dogmatisa sur Phidias et
Winckelmann éloquemment. Les choses autour de lui renforçaient la puissance de
sa parole : on voyait une tête de mort sur un prie-Dieu, des yatagans, une robe
de moine ; Frédéric l'endossa.
Quand il arrivait de bonne heure, il le
surprenait dans son mauvais lit de sangle, que cachait un lambeau de tapisserie
; car Pellerin se couchait tard, fréquentant les théâtres avec assiduité. Il
était servi par une vieille femme en haillons, dînait à la gargote et vivait
sans maîtresse. Ses connaissances, ramassées pêle-mêle, rendaient ses paradoxes
amusants. Sa haine contre le commun et le bourgeois débordait en sarcasmes d'un
lyrisme superbe, et il avait pour les maîtres une telle religion, qu'elle le
montait presque jusqu'à eux.
Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Mme
Arnoux ? Quant à son mari, tantôt il l'appelait un bon garçon, d'autres fois un
charlatan. Frédéric attendait ses confidences.
Un jour en feuilletant un
de ses cartons, il trouva dans le portrait d'une bohémienne quelque chose de
Mlle Vatnaz, et, comme cette personne l'intéressait, il voulut savoir sa
position.
Elle avait été, croyait Pellerin, d'abord institutrice en
province ; maintenant, elle donnait des leçons et tâchait d'écrire dans les
petites feuilles.
D'après ses manières avec Arnoux, on pouvait, selon
Frédéric, la supposer sa maîtresse.
-- " Ah ! bah ! il en a d'autres ! "
Alors, le jeune homme, en détournant son visage qui rougissait de honte
sous l'infamie de sa pensée, ajouta d'un air crâne :
-- " Sa femme le
lui rend, sans doute ? "
-- " Pas du tout ! elle est honnête ! "
Frédéric eut un remords, et se montra plus assidu au journal.
Les grandes lettres composant le nom d'Arnoux sur la plaque de marbre,
au haut de la boutique, lui semblaient toutes particulières et grosses de
significations, comme une écriture sacrée. Le large trottoir, descendant,
facilitait sa marche, la porte tournait presque d'elle-même ; et la poignée,
lisse au toucher, avait la douceur et comme l'intelligence d'une main dans la
sienne. Insensiblement, il devint aussi ponctuel que Regimbart.
Tous les
jours, Regimbart s'asseyait au coin du feu, dans son fauteuil, s'emparait du
National , ne le quittait plus, et exprimait sa pensée par des
exclamations ou de simples haussements d'épaules. De temps à autre, il
s'essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en boudin, et qu'il portait
sur sa poitrine, entre deux boutons de sa redingote verte. Il avait un pantalon
à plis, des souliers-bottes, une cravate longue ; et son chapeau à bords
retroussés le faisait reconnaître, de loin, dans les foules.
A huit
heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre, pour prendre le vin
blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son déjeuner, que suivaient
plusieurs parties de billard, le conduisait jusqu'à trois heures. Il se
dirigeait alors vers le passage des Panoramas, pour prendre l'absinthe. Après la
séance chez Arnoux, il entrait à l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermouth
; puis, au lieu de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un
petit café de la place Gaillon, où il voulait qu'on lui servît " des plats de
ménage, des choses naturelles " ! Enfin, il se transportait dans un autre
billard, et y restait jusqu'à minuit, jusqu'à une heure du matin, jusqu'au
moment où, le gaz éteint et les volets fermés, le maître de l'établissement,
exténué, le suppliait de sortir.
Et ce n'était pas l'amour des boissons
qui attirait dans ces endroits le citoyen Regimbart, mais l'habitude ancienne
d'y causer politique ; avec l'âge, sa verve était tombée, il n'avait plus qu'une
morosité silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de son visage, qu'il
roulait le monde dans sa tête. Rien n'en sortait ; et personne, même de ses
amis, ne lui connaissait d'occupations, bien qu'il se donnât pour tenir un
cabinet d'affaires.
Arnoux paraissait l'estimer infiniment. Il dit un
jour à Frédéric :
-- " Celui-là en sait long, allez ! C'est un homme
fort " !
Une autre fois, Regimbart étala sur son pupitre des papiers
concernant des mines de kaolin en Bretagne ; Arnoux s'en rapportait à son
expérience.
Frédéric se montra plus cérémonieux pour Regimbart, --
jusqu'à lui offrir l'absinthe de temps à autre ; et quoiqu'il le jugeât stupide,
souvent il demeurait dans sa compagnie pendant une grande heure, uniquement
parce que c'était l'ami de Jacques Arnoux.
Après avoir poussé dans leurs
débuts des maîtres contemporains, le marchand de tableaux, homme de progrès,
avait tâché, tout en conservant des allures artistiques, d'étendre ses profits
pécuniaires. Il recherchait l'émancipation des arts, le sublime à bon marché.
Toutes les industries du luxe parisien subirent son influence, qui fut bonne
pour les petites choses, et funeste pour les grandes. Avec sa rage de flatter
l'opinion, il détourna de leur voie les artistes habiles, corrompit les forts,
épuisa les faibles, et illustra les médiocres ; il en disposait par ses
relations et par sa revue. Les rapins ambitionnaient de voir leurs oeuvres à sa
vitrine et les tapissiers prenaient chez lui des modèles d'ameublement. Frédéric
le considérait à la fois comme millionnaire, comme dilettante, comme homme
d'action. Bien des choses, pourtant, l'étonnaient, car le sieur Arnoux était
malicieux dans son commerce.
Il recevait du fond de l'Allemagne ou de
l'Italie une toile achetée à Paris quinze cents francs, et, exhibant une facture
qui la portait à quatre mille, la revendait trois mille cinq cents, par
complaisance. Un de ses tours ordinaires avec les peintres était d'exiger comme
pot-de-vin une réduction de leur tableau, sous prétexte d'en publier la gravure
; il vendait toujours la réduction et jamais la gravure ne paraissait. A ceux
qui se plaignaient d'être exploités, il répondait par une tape sur le ventre.
Excellent d'ailleurs, il prodiguait les cigares, tutoyait les inconnus,
s'enthousiasmait pour une oeuvre ou pour un homme, et, s'obstinant alors, ne
regardant à rien, multipliait les courses, les correspondances, les réclames. Il
se croyait fort honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait naïvement
ses indélicatesses.
Une fois, pour vexer un confrère qui inaugurait un
autre journal de peinture par un grand festin, il pria Frédéric d'écrire sous
ses yeux, un peu avant l'heure du rendez-vous, des billets où l'on désinvitait
les convives.
-- " Cela n'attaque pas l'honneur, vous comprenez ? "
Et le jeune homme n'osa lui refuser ce service.
Le lendemain, en
entrant avec Hussonnet dans son bureau, Frédéric vit par la porte (celle qui
s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe disparaître.
-- " Mille
excuses ! " dit Hussonnet. " Si j'avais cru qu'il y eût des femmes. "
--
" Oh ! pour celle-là c'est la mienne " , reprit Arnoux. " Elle montait me faire
une petite visite, en passant. "
-- " Comment ? " dit Frédéric.
-- " Mais oui ! elle s'en retourne chez elle, à la maison. "
Le
charme des choses ambiantes se retira tout à coup. Ce qu'il y sentait
confusément épandu venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait jamais été. Il
éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d'une trahison.
Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui ?
Le commis déposa sur la table une liasse de papiers humides.
-- " Ah !
les affiches ! " s'écria le marchand. " Je ne suis pas près de dîner ce soir ! "
Regimbart prenait son chapeau.
-- " Comment, vous me quittez ? "
-- " Sept heures ! " dit Regimbart.
Frédéric le suivit.
Au coin de la rue Montmartre, il se retourna ; il regarda les fenêtres
du premier étage ; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se
rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées ! Où donc
vivait-elle ? Comment la rencontrer maintenant ? La solitude se rouvrait autour
de son désir plus immense que jamais !
-- " Venez-vous la prendre ? "
dit Regimbart.
-- " Prendre qui ? "
-- " L'absinthe ! "
Et, cédant à ses obsessions, Frédéric se laissa conduire à l'estaminet
Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur, le coude, considérait la carafe,
il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut le profil de Pellerin
sur le trottoir ; il cogna vivement contre le carreau, et le peintre n'était pas
assis que Regimbart lui demanda pourquoi on ne le voyait plus à l'Art
industriel .
-- " Que je crève, si j'y retourne ! C'est une brute,
un bourgeois, un misérable, un drôle ! "
Ces injures flattaient la
colère de Frédéric. Il en était blessé cependant, car il lui semblait qu'elles
atteignaient un peu Mme Arnoux.
-- " Qu'est-ce donc qu'il vous a fait ?
" dit Regimbart.
Pellerin battit le sol avec son pied, et souffla
fortement, au lieu de répondre.
Il se livrait à des travaux clandestins,
tels que portraits aux deux crayons ou pastiches de grands maîtres pour les
amateurs peu éclairés ; et, comme ces travaux l'humiliaient, il préférait se
taire, généralement. Mais " la crasse d'Arnoux " l'exaspérait trop. Il se
soulagea.
D'après une commande, dont Frédéric avait été le témoin, il
lui avait apporté deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des
critiques ! Il avait blâmé la composition, la couleur et le dessin, le dessin
surtout, bref, à aucun prix n'en avait voulu. Mais, forcé par l'échéance d'un
billet, Pellerin les avait cédés au juif Isaac ; et, quinze jours plus tard,
Arnoux, lui-même les vendait à un Espagnol, pour deux mille francs.
-- "
Pas un sou de moins ! Quelle gredinerie ! et il en fait bien d'autres, parbleu !
Nous le verrons, un de ces matins, en cour d'assises. "
-- " Comme vous
exagérez ! " dit Frédéric d'une voix timide.
-- " Allons ! bon !
j'exagère ! " s'écria l'artiste, en donnant sur la table un grand coup de poing.
Cette violence rendit au jeune homme tout son aplomb. Sans doute, on
pouvait se conduire plus gentiment ; cependant, si Arnoux trouvait ces deux
toiles...
-- " Mauvaises ! lâchez le mot ! Les connaissez-vous ? Est-ce
votre métier ? Or, vous savez, mon petit, moi, je n'admets pas cela, les
amateurs ! "
-- " Eh ! ce ne sont pas mes affaires ! " dit Frédéric.
-- " Quel intérêt avez-vous donc à le défendre ? " reprit froidement
Pellerin.
Le jeune homme balbutia :
-- " Mais... parce que je
suis son ami. "
-- " Embrassez-le de ma part ! bonsoir ! "
Et le
peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa consommation.
Frédéric s'était convaincu lui-même, en défendant Arnoux. Dans
l'échauffement de son éloquence, il fut pris de tendresse pour cet homme
intelligent et bon, que ses amis calomniaient et qui maintenant travaillait tout
seul, abandonné. Il ne résista pas au singulier besoin de le revoir
immédiatement. Dix minutes après, il poussait la porte du magasin.
Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres, pour une
exposition de tableaux.
-- " Tiens ! qui vous ramène ? "
Cette
question bien simple embarrassa Frédéric ; et, ne sachant que répondre, il
demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son calepin, un petit calepin en
cuir bleu.
-- " Celui où vous mettez vos lettres de femmes ? " dit
Arnoux.
Frédéric, en rougissant comme une vierge, se défendit d'une
telle supposition.
-- " Vos poésies, alors ? " répliqua le marchand.
Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur, la
bordure ; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air de
méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les affiches, - - de
grosses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin Arnoux se leva ; et, en
disant : " C'est fait ! " il lui passa la main sous le menton, familièrement.
Cette privauté déplut à Frédéric, il se recula ; puis il franchit le seuil du
bureau, pour la dernière fois de son existence, croyait-il. Mme Arnoux,
elle-même, se trouvait comme diminuée par la vulgarité de son mari.
Il
reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait qu'il
arriverait à Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta violemment sur cette
affection plus solide et plus haute. Un pareil homme valait toutes les femmes.
Il n'aurait plus besoin de Regimbart, de Pellerin, d'Hussonnet, de personne !
Afin de mieux loger son ami, il acheta une couchette de fer, un second fauteuil,
dédoubla sa literie ; et, le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant de
Deslauriers quand un coup de sonnette retentit à sa porte. Arnoux entra.
-- " Un mot, seulement ! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite
; nous comptons sur vous, tantôt, à sept heures juste... C'est rue de Choiseul,
24 bis. N'oubliez pas ! "
Frédéric fut obligé de s'asseoir. Ses genoux
chancelaient. Il se répétait : " Enfin ! enfin ! " Puis il écrivit à son
tailleur, à son chapelier, à son bottier ; et il fit porter ces trois billets
par trois commissionnaires différents. La clef tourna dans la serrure et le
concierge parut, avec une malle sur l'épaule.
Frédéric, en apercevant
Deslauriers, se mit à trembler comme une femme adultère sous le regard de son
époux.
-- " Qu'est-ce donc qui te prend ? " dit Deslauriers, " tu dois
cependant avoir reçu de moi une lettre ? "
Frédéric n'eut pas la force
de mentir.
Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.
Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre
ses comptes de tutelle, s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient par dix
ans. Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché tout l'héritage de
sa mère, sept mille francs nets, qu'il tenait là, sur lui, dans un vieux
portefeuille.
-- " C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que
j'avise à les placer et à me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui,
vacance complète, et tout à toi, mon vieux ! "
-- " Oh ! ne te gêne pas
! " dit Frédéric. " Si tu avais ce soir quelque chose d'important... "
-- " Allons donc ! Je serais un fier misérable. " ..
Cette
épithète, lancée au hasard, toucha Frédéric en plein coeur, comme une allusion
outrageante.
Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des
côtelettes, de la galantine, une langouste, un dessert, et deux bouteilles de
vin de Bordeaux. Une réception si bonne émut Deslauriers.
-- " Tu me
traites comme un roi, ma parole ! "
Ils causèrent de leur passé, de
l'avenir ; et, de temps à autre, ils se prenaient les mains par-dessus la table,
en se regardant une minute avec attendrissement. Mais un commissionnaire apporta
un chapeau neuf. Deslauriers remarqua, tout haut, combien la coiffe était
brillante.
Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il
avait donné un coup de fer.
-- " On croirait que tu vas te marier " ,
dit Deslauriers.
Une heure après, un troisième individu survint et
retira d'un grand sac noir une paire de bottes vernies, splendides. Pendant que
Frédéric les essayait, le bottier observait narquoisement la chaussure du
provincial.
-- " Monsieur n'a besoin de rien ? "
-- " Merci " ,
répliqua le Clerc, en rentrant sous sa chaise ses vieux souliers à cordons.
Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait à faire son aveu. Enfin, il
s'écria, comme saisi par une idée :
-- " Ah ! saprelotte, j'oubliais ! "
-- " Quoi donc ? "
-- " Ce soir, je dîne en ville ! "
--
" Chez les Dambreuse ? Pourquoi ne m'en parles-tu jamais dans tes lettres ? "
Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.
-- " Tu
aurais dû m'avertir ! " dit Deslauriers. " Je serais venu un jour plus tard. "
-- " Impossible ! " répliqua brusquement Frédéric. " On ne m'a invité
que ce matin, tout à l'heure. "
Et, pour racheter sa faute et en
distraire son ami, il dénoua les cordes emmêlées de sa malle, il arrangea dans
la commode toutes ses affaires, il voulait lui donner son propre lit, coucher
dans le cabinet au bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs de
sa toilette.
-- " Tu as bien le temps ! " dit l'autre.
Enfin, il
s'habilla, il partit.
-- " Voilà les riches ! " pensa Deslauriers.
Et il alla dîner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il
connaissait.
Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escalier, tant son
coeur battait fort. Un de ses gants trop juste éclata ; et, tandis qu'il
enfonçait la déchirure sous la manchette de sa chemise, Arnoux, qui montait par
derrière, le saisit au bras et le fit entrer.
L'antichambre, décorée à
la chinoise, avait une lanterne peinte, au plafond, et des bambous dans les
coins. En traversant le salon, Frédéric trébucha contre une peau de tigre. On
n'avait point allumé les flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir
tout au fond.
Mlle Marthe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux
l'enleva jusqu'à la hauteur de sa bouche pour la baiser ; puis, voulant choisir
lui-même dans la cave certaines bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec
l'enfant.
Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses
cheveux bruns descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe,
plus bouffante que le jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets roses, et
toute sa gentille personne sentait frais comme un bouquet. Elle reçut les
compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa sur lui ses yeux
profonds, puis, se coulant parmi les meubles, disparut comme un chat.
Il
n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts d'une dentelle
en papier, envoyaient un jour laiteux et qui attendrissait la couleur des
murailles, tendues de satin mauve. A travers les lames du garde-feu, pareil à un
gros éventail, on apercevait les charbons dans la cheminée ; il y avait, contre
la pendule, un coffret à fermoirs d'argent. Çà et là, des choses intimes
traînaient : une poupée au milieu de la causeuse, un fichu contre le dossier
d'une chaise, et, sur la table à ouvrage, un tricot de laine d'où pendaient en
dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas. C'était un endroit paisible,
honnête et familier tout ensemble.
Arnoux rentra ; et, par l'autre
portière, Mme Arnoux parut. Comme elle se trouvait enveloppée d'ombre, il ne
distingua d'abord que sa tête. Elle avait une robe de velours noir et, dans les
cheveux, une longue bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'entortillant
à son peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.
Arnoux présenta Frédéric.
-- " Oh ! je reconnais Monsieur parfaitement " , répondit-elle.
Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps : Dittmer,
Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris, deux
critiques d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant de papier, et enfin
l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant de la grande peinture,
qui portait gaillardement avec sa gloire, ses quatre-vingts années et son gros
ventre.
Lorsqu'on passa dans la salle à manger, Mme Arnoux prit son
bras. Une chaise était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait tout en
l'exploitant. D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue -- si bien que, pour
l'attendrir, il avait publié dans l'Art industriel son portrait
accompagné d'éloges hyperboliques ; et Pellerin, plus sensible à la gloire qu'à
l'argent, apparut vers huit heures, tout essoufflé. Frédéric s'imagina qu'ils
étaient réconciliés depuis longtemps.
La compagnie, les mets, tout lui
plaisait. La salle, telle qu'un parloir moyen âge, était tendue de cuir battu ;
une étagère hollandaise se dressait devant un râtelier de chibouques ; et,
autour de la table, les verres de Bohême diversement colorés, faisaient au
milieu des fleurs et des fruits comme une illumination dans un jardin.
Il eut à choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio,
du cari, du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines ; il but des
vins extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux se piquait effectivement
de bien recevoir. Il courtisait en vue des comestibles tous les conducteurs de
malles-poste, et il était lié avec des cuisiniers de grandes maisons qui lui
communiquaient des sauces.
Mais la causerie surtout amusait Frédéric.
Son goût pour les voyages fut caressé par Dittmer, qui parla de l'Orient ; il
assouvit sa curiosité des choses du théâtre en écoutant Rosenwald causer de
l'Opéra ; et l'existence atroce de la bohème lui parut drôle, à travers la
gaieté d'Hussonnet, lequel narra, d'une manière pittoresque, comment il avait
passé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage de Hollande. Puis,
une discussion entre Lovarias et Burrieu, sur l'école florentine, lui révéla des
chefs-d'oeuvre, lui ouvrit des horizons, et il eut du mal à contenir son
enthousiasme quand Pellerin s'écria :
-- " Laissez-moi tranquille avec
votre hideuse réalité ! Qu'est-ce que cela veut dire, la réalité ? Les uns
voient noir, d'autres bleu, la multitude voit bête. Rien de moins naturel que
Michel-Ange, rien de plus fort ! Le souci de la vérité extérieure dénote la
bassesse contemporaine ; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle
rocambole au-dessous de la religion comme poésie, et de la politique comme
intérêt. Vous n'arriverez pas à son but, -- oui, son but ! -- qui est de nous
causer une exaltation impersonnelle, avec de petites oeuvres, malgré toutes vos
finasseries d'exécution. Voilà les tableaux de Bassolier, par exemple : c'est
joli, coquet, propret, et pas lourd ! Ça peut se mettre dans la poche, se
prendre en voyage ! Les notaires achètent ça vingt mille francs ; il y a pour
trois sous d'idées ; mais, sans l'idée, rien de grand ! sans grandeur, pas de
beau ! L'Olympe est une montagne ! Le plus crâne monument, ce sera toujours les
Pyramides. Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un
sauvage qu'un coiffeur ! "
Frédéric, en écoutant ces choses, regardait
Mme Arnoux. Elles tombaient dans son esprit comme des métaux dans une fournaise,
s'ajoutaient à sa passion et faisaient de l'amour.
Il était assis trois
places au-dessous d'elle, sur le même côté. De temps à autre, elle se penchait
un peu, en tournant la tête pour adresser quelques mots à sa petite fille ; et,
comme elle souriait alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui donnait
à son visage un air de bonté plus délicate.
Au moment des liqueurs, elle
disparut. La conversation devint très libre ; M. Arnoux y brilla, et Frédéric
fut étonné du cynisme de ces hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme
établissait entre eux et lui comme une égalité, qui le haussait dans sa propre
estime.
Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traînant
sur la table. Les grands artistes de l'époque l'avaient illustré de dessins, y
avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures ; parmi les
noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les pensées curieuses
n'apparaissaient que sous un débordement de sottises. Toutes contenaient un
hommage plus ou moins direct à Mme Arnoux. Frédéric aurait eu peur d'écrire une
ligne à côté.
Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoirs
d'argent qu'il avait remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari, un
ouvrage de la Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa femme le
remerciait ; il fut pris d'attendrissement, et lui donna devant le monde un
baiser.
Ensuite, tous causèrent çà et là, par groupes ; le bonhomme
Meinsius était avec Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu ; elle se penchait
vers son oreille, leurs têtes se touchaient ; -- et Frédéric aurait accepté
d'être sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des cheveux blancs, enfin
pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans une intimité pareille. Il se
rongeait le coeur, furieux contre sa jeunesse.
Mais elle vint dans
l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il connaissait quelques-uns des
convives, s'il aimait la peinture, depuis combien de temps il étudiait à Paris.
Chaque mot qui sortait de sa bouche semblait à Frédéric être une chose nouvelle,
une dépendance exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés
de sa coiffure, caressant par le bout son épaule nue ; et il n'en détachait pas
ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair féminine ;
cependant, il n'osait lever ses paupières, pour la voir plus haut, face à face.
Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque
chose. Il préluda, elle attendait ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un son pur,
long, filé, monta dans l'air.
Frédéric ne comprit rien aux paroles
italiennes.
Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant
d'église, puis, s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait
tout à coup ; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large
et paresseuse.
Elle se tenait debout, près du clavier, les bras
tombants, le regard perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses
paupières en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans
les cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle tête,
aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule ; sa poitrine se gonflait, ses
bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des roulades se renversait
mollement comme sous des baisers aériens ; elle lança trois notes aiguës,
redescendit, en jeta une plus haute encore, et, après un silence, termina par un
point d'orgue.
Rosenwald n'abandonna pas le piano. Il continua de jouer,
pour lui- même. De temps à autre, un des convives disparaissait. A onze heures,
comme les derniers s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin, sous prétexte de
le reconduire. Il était de ces gens qui se disent malades quand ils n'ont pas
fait leur tour après dîner.
Mme Arnoux s'était avancée dans
l'antichambre ; Dittmer et Hussonnet la saluaient, elle leur tendit la main ;
elle la tendit également à Frédéric ; et il éprouva comme une pénétration à tous
les atomes de sa peau.
Il quitta ses amis ; il avait besoin d'être seul.
Son coeur débordait. Pourquoi cette main offerte ? Etait-ce un geste irréfléchi,
ou un encouragement ? " Allons donc ! je suis fou ! " Qu'importait d'ailleurs,
puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans son
atmosphère.
Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde
passait, en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades
grises, leurs fenêtres closes ; et il songeait dédaigneusement à tous ces êtres
humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont pas un
même ne se doutait qu'elle vécût ! Il n'avait plus conscience du milieu, de
l'espace, de rien ; et, battant le sol du talon, en frappant avec sa canne les
volets des boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu,
entraîné. Un air humide l'enveloppa ; il se reconnut au bord des quais.
Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de
longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était de
couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les
grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve.
Des
édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des redoublements d'obscurité. Un
brouillard lumineux flottait au-delà, sur les toits ; tous les bruits se
fondaient en un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait.
Il s'était
arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait
l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose
d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait, comme le mouvement des
ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement,
pareille à une voix qui l'eût appelé.
Alors, il fut saisi par un de ces
frissons de l'âme où il vous semble qu'on est transporté dans un monde
supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était
venue. Il se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand
poète ; -- et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le
rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa vocation ! Le but de son
existence était clair maintenant, et l'avenir infaillible.
Quand il eut
refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait dans le cabinet noir, près
de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait plus.
Son visage
s'offrait à lui dans la glace. Il se trouva beau, et resta une minute à se
regarder.
Chapitre V.
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Le lendemain,
avant midi, il s'était acheté une boîte de couleurs, des pinceaux, un chevalet.
Pellerin consentit à lui donner des leçons, et Frédéric l'emmena dans son
logement pour voir si rien ne manquait parmi ses ustensiles de peinture.
Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil. Le
clerc dit en le montrant :
-- " C'est lui ! le voilà ! Sénécal ! "
Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de
ses cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait dans ses
yeux gris ; et sa longue redingote noire, tout son costume sentait le pédagogue
et l'ecclésiastique.
D'abord, on causa des choses du jour, entre autres
du Stabat de Rossini ; Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais
au théâtre. Pellerin ouvrit la boîte de couleurs.
-- " Est-ce pour toi,
tout cela ? " dit le clerc.
-- " Mais sans doute ! "
-- " Tiens
! quelle idée ! "
Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de
mathématiques feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même,
et lisait à voix basse des passages, tandis que Pellerin et Frédéric examinaient
ensemble la palette, le couteau, les vessies, puis ils vinrent à s'entretenir du
dîner chez Arnoux.
-- " Le marchand de tableaux ? " demanda Sénécal. "
Joli monsieur, vraiment ! "
-- " Pourquoi donc ? " dit Pellerin.
Sénécal répliqua :
-- " Un homme qui bat monnaie avec des
turpitudes politiques ! "
Et il se mit à parler d'une lithographie
célèbre, représentant toute la famille royale livrée à des occupations
édifiantes : Louis-Philippe tenait un code, la reine un paroissien, les
princesses brodaient, le duc de Nemours ceignait un sabre ; M. de Joinville
montrait une carte géographique à ses jeunes frères ; on apercevait, dans le
fond, un lit à deux compartiments. Cette image, intitulée Une bonne famille
, avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes.
Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit que toutes les
opinions se valaient ; Sénécal protesta. L'Art devait exclusivement viser à la
moralisation des masses ! Il ne fallait reproduire que des sujets poussant aux
actions vertueuses ; les autres étaient nuisibles.
-- " Mais ça dépend
de l'exécution ! " cria Pellerin. " Je peux faire des chefs-d'oeuvre ! "
-- " Tant pis pour vous, alors ! on n'a pas le droit.... "
-- "
Comment ? "
-- " Non ! monsieur, vous n'avez pas le droit de
m'intéresser à des choses que je réprouve !. Qu'avons-nous besoin de laborieuses
bagatelles, dont il est impossible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par
exemple, avec tous vos paysages ? Je ne vois pas là d'enseignement pour le
peuple ! Montrez-nous ses misères, plutôt ! enthousiasmez-nous pour ses
sacrifices ! Eh ! bon Dieu, les sujets ne manquent pas : la ferme, l'atelier....
"
Pellerin en balbutiait d'indignation, et, croyant avoir trouvé un
argument :
-- " Molière, l'acceptez-vous ? "
-- " Soit ! " dit
Sénécal. " Je l'admire comme précurseur de la Révolution française. "
--
" Ah ! la Révolution ! Quel art ! Jamais il n'y a eu d'époque plus pitoyable ! "
-- " Pas de plus grande, monsieur ! "
Pellerin se croisa les
bras, et, le regardant en face :
-- " Vous m'avez l'air d'un fameux
garde national ! "
Son antagoniste, habitué aux discussions, répondit :
-- " Je n' en suis pas ! et je la déteste autant que vous. Mais,
avec des principes pareils, on corrompt les foules ! Ça fait le compte du
Gouvernement, du reste ! il ne serait pas si fort sans la complicité d'un tas de
farceurs comme celui-là. "
Le peintre prit la défense du marchand, car
les opinions de Sénécal l'exaspéraient. Il osa même soutenir que Jacques Arnoux
était un véritable coeur d'or, dévoué à ses amis, chérissant sa femme.
-- " Oh ! oh ! si on lui offrait une bonne somme, il ne la refuserait
pas pour servir de modèle. "
Frédéric devint blême.
-- " Il vous
a donc fait bien du tort, monsieur ? "
-- " A moi ? non ! Je l'ai vu,
une fois, au café, avec un ami. Voilà tout. "
Sénécal disait vrai. Mais
il se trouvait agacé, quotidiennement, par les réclames de l' Art industriel
. Arnoux était, pour lui, le représentant d'un monde qu'il jugeait funeste à
la démocratie. Républicain austère, il suspectait de corruption toutes les
élégances, n'ayant d'ailleurs aucun besoin, et étant d'une probité inflexible.
La conversation eut peine à reprendre. Le peintre se rappela bientôt son
rendez-vous, le répétiteur ses élèves ; et, quand ils furent sortis, après un
long silence, Deslauriers fit différentes questions sur Arnoux.
-- " Tu
m'y présenteras plus tard, n'est-ce pas, mon vieux ? "
-- " Certainement
" , dit Frédéric.
Puis ils avisèrent à leur installation. Deslauriers
avait obtenu, sans peine, une place de second clerc chez un avoué, pris à
l'Ecole de droit son inscription, acheté les livres indispensables, -- et la vie
qu'ils avaient tant rêvée commença.
Elle fut charmante, grâce à la
beauté de leur jeunesse. Deslauriers, n'ayant parlé d'aucune convention
pécuniaire, Frédéric n'en parla pas. Il subvenait à toutes les dépenses,
rangeait l'armoire, s'occupait du ménage ; mais, s'il fallait donner une
mercuriale au concierge, le Clerc s'en chargeait, continuant, comme au collège,
son rôle de protecteur et d'aîné.
Séparés tout le long du jour, ils se
retrouvaient le soir. Chacun prenait sa place au coin du feu et se mettait à la
besogne. Ils ne tardaient pas à l'interrompre. C'étaient des épanchements sans
fin, des gaietés sans cause, et des disputes quelquefois, à propos de la lampe
qui filait, ou d'un livre égaré, colères d'une minute, que des rires apaisaient.
La porte du cabinet au bois restant ouverte, ils bavardaient de loin,
dans leur lit.
Le matin, ils se promenaient en manches de chemise sur
leur terrasse ; le soleil se levait, des brumes légères passaient sur le fleuve,
on entendait un glapissement dans le marché aux fleurs à côté ; -- et les fumées
de leurs pipes tourbillonnaient dans l'air pur, qui rafraîchissait leurs yeux
encore bouffis ; ils sentaient, en l'aspirant, un vaste espoir épandu.
Quand il ne pleuvait pas, le dimanche, ils sortaient ensemble ; et, bras
dessus bras dessous, ils s'en allaient par les rues. Presque toujours la même
réflexion leur survenait à la fois, ou bien, ils causaient, sans rien voir
autour d'eux. Deslauriers ambitionnait la richesse, comme moyen de puissance sur
les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup de monde, faire beaucoup de bruit,
avoir trois secrétaires sous ses ordres, et un grand dîner politique une fois
par semaine. Frédéric se meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur
des divans de cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres ;
-- et ces choses rêvées devenaient à la fin tellement précises, qu'elles le
désolaient comme s'il les avait perdues.
-- " A quoi bon causer de tout
cela " , disait-il, " puisque jamais nous ne l'aurons ! "
-- " Qui sait
? " reprenait Deslauriers.
Malgré ses opinions démocratiques, il
l'engageait à s'introduire chez les Dambreuse. L'autre objectait ses tentatives.
-- " Bah ! retournes-y ! On t'invitera ! "
Ils reçurent, vers le
milieu du mois de mars, parmi des notes assez lourdes, celles du restaurateur
qui leur apportait à dîner. Frédéric, n'ayant point la somme suffisante,
emprunta cent écus à Deslauriers ; quinze jours plus tard, il réitéra la même
demande, et le Clerc le gronda pour les dépenses auxquelles il se livrait chez
Arnoux.
Effectivement, il n'y mettait point de modération. Une vue de
Venise, une vue de Naples et une autre de Constantinople occupant le milieu des
trois murailles, des sujets équestres d'Alfred de Dreux çà et là, un groupe de
Pradier sur la cheminée, des numéros de l'Art industriel sur le piano, et
des cartonnages par terre dans les angles, encombraient le logis d'une telle
façon, qu'on avait peine à poser un livre, à remuer les coudes. Frédéric
prétendait qu'il lui fallait tout cela pour sa peinture.
Il travaillait
chez Pellerin. Mais souvent Pellerin était en courses, -- ayant coutume
d'assister à tous les enterrements et événements dont les journaux devaient
rendre compte ; -- et Frédéric passait des heures entièrement seul dans
l'atelier. Le calme de cette grande pièce, où l'on n'entendait que le
trottinement des souris, la lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au
ronflement du poêle, tout le plongeait d'abord dans une sorte de bien-être
intellectuel. Puis ses yeux, abandonnant son ouvrage, se portaient sur les
écaillures de la muraille, parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses
où la poussière amassée faisait comme des lambeaux de velours ; et, tel un
voyageur perdu au milieu d'un bois et que tous les chemins ramènent à la même
place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée le souvenir de Mme
Arnoux.
Il se fixait des jours pour aller chez elle ; arrivé au second
étage, devant sa porte, il hésitait à sonner. Des pas se rapprochaient ; on
ouvrait, et, à ces mots : " Madame est sortie " , c'était une délivrance, et
comme un fardeau de moins sur son coeur.
Il la rencontra, pourtant. La
première fois, il y avait trois dames avec elle ; une autre après-midi, le
maître d'écriture de Mlle Marthe survint. D'ailleurs, les hommes que recevait
Mme Arnoux ne lui faisaient point de visites. Il n'y retourna plus, par
discrétion.
Mais il ne manquait pas, pour qu'on l'invitât aux dîners du
jeudi, de se présenter à l'Art industriel , chaque mercredi,
régulièrement ; et il y restait après tous les autres, plus longtemps que
Regimbart, jusqu'à la dernière minute, en feignant de regarder une gravure, de
parcourir un journal. Enfin Arnoux lui disait :
-- " Etes-vous libre,
demain soir ? " Il acceptait avant que la phrase fût achevée. Arnoux semblait le
prendre en affection. Il lui montra l'art de reconnaître les vins, à brûler le
punch, à faire des salmis de bécasses ; Frédéric suivait docilement ses
conseils, -- aimant tout ce qui dépendait de Mme Arnoux, ses meubles, ses
domestiques, sa maison, sa rue.
Il ne parlait guère pendant ces dîners ;
il la contemplait. Elle avait à droite, contre la tempe, un petit grain de
beauté ; ses bandeaux étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et
toujours comme un peu humides sur les bords ; elle les flattait de temps à
autre, avec deux doigts seulement. Il connaissait la forme de chacun de ses
ongles, il se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle
passait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son mouchoir ;
son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses particulières,
importantes comme des oeuvres d'art, presque animées comme des personnes ;
toutes lui prenaient le coeur et augmentaient sa passion.
Il n'avait pas
eu la force de la cacher à Deslauriers. Quand il revenait de chez Mme Arnoux, il
le réveillait comme par mégarde, afin de pouvoir causer d'elle.
Deslauriers, qui couchait dans le cabinet au bois, près de la fontaine,
poussait un long bâillement. Frédéric s'asseyait au pied de son lit. D'abord il
parlait du dîner, puis il racontait mille détails insignifiants, où il voyait
des marques de mépris ou d'affection. Une fois, par exemple, elle avait refusé
son bras, pour prendre celui de Dittmer, et Frédéric se désolait.
-- "
Ah ! quelle bêtise ! "
Ou bien elle l'avait appelé son " ami " .
-- " Vas-y gaiement, alors ! "
-- " Mais je n'ose pas " disait
Frédéric.
-- " Eh bien, n'y pense plus Bonsoir. " .
Deslauriers
se retournait vers la ruelle et s'endormait. Il ne comprenait rien à cet amour,
qu'il regardait comme une dernière faiblesse d'adolescence ; et, son intimité ne
lui suffisant plus, sans doute, il imagina de réunir leurs amis communs une fois
la semaine.
Ils arrivaient le samedi, vers neuf heures. Les trois
rideaux d'algérienne étaient soigneusement tirés ; la lampe et quatre bougies
brûlaient ; au milieu de la table, le pot à tabac, tout plein de pipes,
s'étalait entre les bouteilles de bière, la théière, un flacon de rhum et des
petits fours. On discutait sur l'immortalité de l'âme, on faisait des parallèles
entre les professeurs.
Hussonnet, un soir, introduisit un grand jeune
homme habillé d'une redingote trop courte des poignets, et la contenance
embarrassée. C'était le garçon qu'ils avaient réclamé au poste, l'année
dernière.
N'ayant pu rendre à son maître le carton de dentelles perdu
dans la bagarre, celui-ci l'avait accusé de vol, menacé des tribunaux ;
maintenant, il était commis dans une maison de roulage. Hussonnet, le matin,
l'avait rencontré au coin d'une rue ; et il l'amenait, car Dussardier, par
reconnaissance, voulait voir " l'autre " .
Il tendit à Frédéric le
porte-cigares encore plein, et qu'il avait gardé religieusement avec l'espoir de
le rendre. Les jeunes gens l'invitèrent à revenir. Il n'y manqua pas.
Tous sympathisaient. D'abord, leur haine du Gouvernement avait la
hauteur d'un dogme indiscutable. Martinon seul tâchait de défendre
Louis-Philippe. On l'accablait sous les lieux communs traînant dans les journaux
: l'embastillement de Paris, les lois de septembre, Pritchard, lord Guizot, --
si bien que Martinon se taisait, craignant d'offenser quelqu'un. En sept ans de
collège, il n'avait pas mérité de pensum, et, à l'Ecole de droit, il savait
plaire aux professeurs. Il portait ordinairement une grosse redingote couleur
mastic, avec des claques en caoutchouc ; mais il apparut un soir dans une
toilette de marié : gilet de velours à châle, cravate blanche, chaîne d'or.
L'étonnement redoubla quand on sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse.
En effet, le banquier Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une partie de
bois considérable ; le bonhomme lui ayant présenté son fils, il les avait
invités à dîner tous les deux.
-- " Y avait-il beaucoup de truffes " ,
demanda Deslauriers, " et as-tu pris la taille à son épouse, entre deux portes,
sicut decet ? "
Alors, la conversation s'engagea sur les femmes.
Pellerin n'admettait pas qu'il y eût de belles femmes (il préférait les tigres)
; d'ailleurs, la femelle de l'homme était une créature inférieure dans la
hiérarchie esthétique.
-- " Ce qui vous séduit est particulièrement ce
qui la dégrade comme idée ; je veux dire les seins, les cheveux. " ..
--
" Cependant " , objecta Frédéric, " de longs cheveux noirs, avec de grands yeux
noirs... "
-- " Oh ! connu ! " s'écria Hussonnet. " Assez d'Andalouses
sur la pelouse ! des choses antiques ? serviteur ! Car enfin, voyons, pas de
blagues ! une lorette est plus amusante que la Vénus de Milo ! Soyons Gaulois,
nom d'un petit bonhomme ! et Régence si nous pouvons !
-- " Coulez, bons
vins ; femmes, daignez sourire !
-- " Il faut passer de la brune à la
blonde ! -- Est-ce votre avis, père Dussardier ? "
Dussardier ne
répondit pas. Tous le pressèrent pour connaître ses goûts.
-- " Eh bien
" , fit-il en rougissant, " moi, je voudrais aimer la même, toujours ! "
Cela fut dit d'une telle façon, qu'il y eut un moment de silence, les
uns étant surpris de cette candeur, et les autres y découvrant, peut-être, la
secrète convoitise de leur âme.
Sénécal posa sur le chambranle sa chope
de bière et déclara dogmatiquement que, la prostitution étant une tyrannie et le
mariage une immoralité, il valait mieux s'abstenir. Deslauriers prenait les
femmes comme une distraction, rien de plus. M. de Cisy avait à leur endroit
toute espèce de crainte.
Elevé sous les yeux d'une grand-mère dévote, il
trouvait la compagnie de ces jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et
instructive comme une Sorbonne. On ne lui ménageait pas les leçons ; et il se
montrait plein de zèle, jusqu'à vouloir fumer, en dépit des maux de coeur qui le
tourmentaient chaque fois, régulièrement. Frédéric l'entourait de soins. Il
admirait la nuance de ses cravates, la fourrure de son paletot et surtout ses
bottes, minces comme des gants et qui semblaient insolentes de netteté et de
délicatesse ; sa voiture l'attendait en bas dans la rue.
Un soir qu'il
venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se mit à plaindre son cocher.
Puis il déclama contre les gants jaunes, le Jockey- Club. Il faisait plus de cas
d'un ouvrier que de ces messieurs.
-- " Moi, je travaille, au moins ! je
suis pauvre ! "
-- " Cela se voit " , dit à la fin Frédéric, impatienté.
Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole.
Mais,
Regimbart ayant dit qu'il connaissait un peu Sénécal, Frédéric, voulant faire
une politesse à l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux réunions du samedi, et la
rencontre fut agréable aux deux patriotes.
Ils différaient cependant.
Sénécal -- qui avait un crâne en pointe -- ne considérait que les
systèmes. Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits. Ce
qui l'inquiétait principalement, c'était la frontière du Rhin. Il prétendait se
connaître en artillerie, et se faisait habiller par le tailleur de l'Ecole
polytechnique.
Le premier jour, quand on lui offrit des gâteaux, il leva
les épaules dédaigneusement, en disant que cela convenait aux femmes ; et il ne
parut guère plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées
atteignaient une certaine hauteur, il murmurait : " Oh ! pas d'utopies, pas de
rêves ! " En fait d'art (bien qu'il fréquentât les ateliers, où quelquefois il
donnait, par complaisance, une leçon d'escrime), ses opinions n'étaient point
transcendantes. Il comparait le style de M. Marrast à celui de Voltaire et Mlle
Vatnaz à Mme de Staël, à cause d'une ode sur la Pologne, " où il y avait du
coeur " . Enfin, Regimbart assommait tout le monde et particulièrement
Deslauriers, car le Citoyen était un familier d'Arnoux. Or, le clerc
ambitionnait de fréquenter cette maison, espérant y faire des connaissances
profitables. " Quand donc m'y mèneras-tu ? " disait-il. Arnoux se trouvait
surchargé de besogne, ou bien il partait en voyage ; puis, ce n'était pas la
peine, les dîners allaient finir.
S'il avait fallu risquer sa vie pour
son ami, Frédéric l'eût fait. Mais comme il tenait à se montrer le plus
avantageusement possible, comme il surveillait son langage, ses manières et son
costume jusqu'à venir au bureau de l'Art industriel toujours
irréprochablement ganté, il avait peur que Deslauriers, avec son vieil habit
noir, sa tournure de procureur et ses discours outrecuidants, ne déplût à Mme
Arnoux, ce qui pouvait le compromettre, le rabaisser lui-même auprès d'elle. Il
admettait bien les autres, mais celui-là, précisément, l'aurait gêné mille fois
plus. Le Clerc s'apercevait qu'il ne voulait pas tenir sa promesse, et le
silence de Frédéric lui semblait une aggravation d'injure.
Il aurait
voulu le conduire absolument, le voir se développer d'après l'idéal de leur
jeunesse ; et sa fainéantise le révoltait, comme une désobéissance et comme une
trahison. D'ailleurs Frédéric, plein de l'idée de Mme Arnoux, parlait de son
mari souvent ; et Deslauriers commença une intolérable scie, consistant à
répéter son nom cent fois par jour, à la fin de chaque phrase, comme un tic
d'idiot. Quand on frappait à sa porte, il répondait : " Entrez, Arnoux ! " Au
restaurant, il demandait un fromage de Brie " à l'instar d'Arnoux " ; et, la
nuit, feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait son compagnon en hurlant : "
Arnoux ! Arnoux ! " Enfin, un jour, Frédéric, excédé, lui dit d'une voix
lamentable :
-- " Mais laisse-moi tranquille avec Arnoux ! "
--
" Jamais ! " répondit le clerc.
Toujours lui ! lui partout ! ou brûlante
ou glacée ! L'image de l'Arnoux...
-- " Tais-toi donc ! s'écria Frédéric
en levant le poing.
Il reprit doucement :
-- " C'est un sujet
qui m'est pénible, tu sais bien. "
-- " Oh ! pardon, mon bonhomme " ,
répliqua Deslauriers en s'inclinant très bas, " on respectera désormais les
nerfs de Mademoiselle ! Pardon encore une fois ! Mille excuses ! "
Ainsi
fut terminée la plaisanterie.
Mais trois semaines après, un soir, il lui
dit :
-- " Eh bien, je l'ai vue tantôt, Mme Arnoux ! "
-- " Où
donc ? "
-- " Au Palais, avec Balandard, avoué ; une femme brune,
n'est-ce pas, de taille moyenne ? "
Frédéric fit un signe d'assentiment.
Il attendait que Deslauriers parlât. Au moindre mot d'admiration, il se serait
épanché largement, était tout prêt à le chérir ; l'autre se taisait toujours ;
enfin, n'y tenant plus, il lui demanda d'un air indifférent ce qu'il pensait
d'elle.
Deslauriers la trouvait " pas mal, sans avoir pourtant rien
d'extraordinaire " .
-- " Ah ! tu trouves " , dit Frédéric.
Arriva le mois d'août, époque de son deuxième examen. D'après l'opinion
courante, quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières. Frédéric,
ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée les quatre premiers livres du Code
de procédure, les trois premiers du Code pénal, plusieurs morceaux d'Instruction
criminelle et une partie du Code civil, avec les annotations de M. Poncelet. La
veille, Deslauriers lui fit faire une récapitulation qui se prolongea jusqu'au
matin ; et, pour mettre à profit le dernier quart d'heure, il continua à
l'interroger sur le trottoir, tout en marchant.
Comme plusieurs examens
se passaient simultanément, il y avait beaucoup de monde dans la cour, entre
autres Hussonnet et Cisy ; on ne manquait pas de venir à ces épreuves quand il
s'agissait des camarades. Frédéric endossa la robe noire traditionnelle ; puis
il entra suivi de la foule, avec trois autres étudiants, dans une grande pièce,
éclairée par des fenêtres sans rideaux et garnie de banquettes, le long des
murs. Au milieu, des chaises de cuir entouraient une table, décorée d'un tapis
vert. Elle séparait les candidats de MM. les examinateurs en robe rouge, tous
portant des chausses d'hermine sur l'épaule, avec des toques à galons d'or sur
le chef.
Frédéric se trouvait l'avant-dernier dans la série, position
mauvaise. A la première question sur la différence entre une convention et un
contrat, il définit l'une pour l'autre ; et le professeur, un brave homme, lui
dit : -- " Ne vous troublez pas, monsieur, remettez-vous ! " puis, ayant fait
deux demandes faciles, suivies de réponses obscures, il passa enfin au
quatrième. Frédéric fut démoralisé par ce piètre commencement. Deslauriers, en
face, dans le public, lui faisait signe que tout n'était pas encore perdu ; et à
la deuxième interrogation sur le droit criminel, il se montra passable. Mais,
après la troisième, relative au testament mystique, l'examinateur étant resté
impassible tout le temps, son angoisse redoubla ; car Hussonnet joignait les
mains comme pour applaudir, tandis que Deslauriers prodiguait des haussements
d'épaules. Enfin le moment arriva où il fallut répondre sur la Procédure ! Il
s'agissait de la tierce opposition. Le professeur, choqué d'avoir entendu des
théories contraires aux siennes, lui demanda d'un ton brutal :
-- " Et
vous, monsieur, est-ce votre avis ? Comment conciliez-vous le principe de
l'article 1351 du Code civil avec cette voie d'attaque extraordinaire ! "
Frédéric se sentait un grand mal de tête, pour avoir passé la nuit sans
dormir. Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une jalousie, le frappait
au visage. Debout derrière sa chaise, il se dandinait et tirait sa moustache.
-- " J'attends toujours votre réponse ! " reprit l'homme à la toque
d'or.
Et, comme le geste de Frédéric l'agaçait sans doute :
-- "
Ce n'est pas dans votre barbe que vous la trouverez ! "
Ce sarcasme
causa un rire dans l'auditoire ; le professeur, flatté, s'amadoua. Il lui fit
deux questions encore sur l'ajournement et sur l'affaire sommaire, puis baissa
la tête en signe d'approbation ; l'acte public était fini. Frédéric rentra dans
le vestibule.
Pendant que l'huissier le dépouillait de sa robe, pour la
repasser à un autre immédiatement, ses amis l'entourèrent, en achevant de
l'ahurir avec leurs opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On le
proclama bientôt d'une voix sonore, à l'entrée de la salle : " Le troisième
était... ajourné ! "
-- Emballé ! dit Hussonnet, allons-nous-en !
Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent Martinon, rouge, ému,
avec un sourire dans les yeux et l'auréole du triomphe sur le front. Il venait
de subir sans encombre son dernier examen. Restait seulement la thèse. Avant
quinze jours, il serait licencié. Sa famille connaissait un ministre, " une
belle carrière " s'ouvrait devant lui.
-- " Celui-là t'enfonce tout de
même " , dit Deslauriers.
Rien n'est humiliant comme de voir les sots
réussir dans les entreprises où l'on échoue. Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en
moquait. Ses prétentions étaient plus hautes ; et, comme Hussonnet faisait mine
de s'en aller, il le prit à l'écart pour lui dire :
-- " Pas un mot de
tout cela, chez eux, bien entendu !
Le secret était facile, puisque
Arnoux, le lendemain, partait en voyage pour l'Allemagne.
Le soir, en
rentrant, le Clerc trouva son ami singulièrement changé : il pirouettait,
sifflait ; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric déclara qu'il
n'irait pas chez sa mère ; il emploierait ses vacances à travailler.
A
la nouvelle du départ d'Arnoux, une joie l'avait saisi. Il pouvait se présenter
là-bas, tout à son aise, sans crainte d'être interrompu dans ses visites. La
conviction d'une sécurité absolue lui donnerait du courage. Enfin il ne serait
pas éloigné, ne serait pas séparé d'Elle ! Quelque chose de plus fort qu'une
chaîne de fer l'attachait à Paris, une voix intérieure lui criait de rester.
Des obstacles s'y opposaient. Il les franchit en écrivant à sa mère ; il
confessait d'abord son échec, occasionné par des changements faits dans le
programme, -- un hasard, une injustice ; -- d'ailleurs, tous les grands avocats
(il citait leurs noms) avaient été refusés à leurs examens. Mais il comptait se
présenter de nouveau au mois de novembre. Or, n'ayant pas de temps à perdre, il
n'irait point à la maison cette année ; et il demandait, outre l'argent d'un
trimestre, deux cent cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort
utiles ; -- le tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et
protestations d'amour filial.
Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain,
fut chagrinée doublement. Elle cacha la mésaventure de son fils, et lui répondit
" de venir tout de même " . Frédéric ne céda pas. Une brouille s'ensuivit. A la
fin de la semaine, néanmoins, il reçut l'argent du trimestre avec la somme
destinée aux répétitions, et qui servit à payer un pantalon gris perle, un
chapeau de feutre blanc et une badine à pomme d'or.
Quand tout cela fut
en sa possession :
-- " C'est peut-être une idée de coiffeur que j'ai
eue ? " songea-t-il.
Et une grande hésitation le prit.
Pour
savoir s'il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans l'air, des
pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux. Donc, la fatalité
l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de Choiseul.
Il monta
vivement l'escalier, tira le cordon de la sonnette ; elle ne sonna pas ; il se
sentait près de défaillir.
Puis il ébranla, d'un coup furieux, le lourd
gland de soie rouge. Un carillon retentit, s'apaisa par degrés ; et l'on
n'entendait plus rien. Frédéric eut peur.
Il colla son oreille contre la
porte ; pas un souffle ! Il mit son oeil au trou de la serrure, et il
n'apercevait dans l'antichambre que deux pointes de roseau, sur la muraille,
parmi les fleurs du papier. Enfin, il tournait les talons quand il se ravisa.
Cette fois, il donna un petit coup, léger. La porte s'ouvrit ; et, sur le seuil,
les cheveux ébouriffés, la face cramoisie et l'air maussade, Arnoux lui-même
parut.
-- " Tiens ! Qui diable vous amène ? Entrez ! "
Il
l'introduisit, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la salle à
manger, où l'on voyait sur la table une bouteille de vin de Champagne avec deux
verres ; et, d'un ton brusque :
-- " Vous avez quelque chose à me
demander, cher ami ? "
-- " Non ! rien ! rien ! " balbutia le jeune
homme, cherchant un prétexte à sa visite.
Enfin, il dit qu'il était venu
savoir de ses nouvelles, car il le croyait en Allemagne, sur le rapport
d'Hussonnet.
-- " Nullement ! " reprit Arnoux. " Quelle linotte que ce
garçon-là, pour entendre tout de travers ! "
Afin de dissimuler son
trouble, Frédéric marchait de droite et de gauche, dans la salle. En heurtant le
pied d'une chaise, il fit tomber une ombrelle posée dessus ; le manche d'ivoire
se brisa.
-- " Mon Dieu ! " s'écria-t-il, " comme je suis chagrin
d'avoir brisé l'ombrelle de Mme Arnoux ! "
A ce mot, le marchand releva
la tête, et eut un singulier sourire. Frédéric, prenant l'occasion qui s'offrait
de parler d'elle, ajouta timidement :
-- " Est-ce que je ne pourrai pas
la voir ? "
Elle était dans son pays, près de sa mère malade.
Il
n'osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda seulement
quel était le pays de Mme Arnoux.
-- " Chartres ! Cela vous étonne ? "
-- " Moi ? non ! pourquoi ? Pas le moins du monde ! "
Ils ne
trouvèrent, ensuite, absolument rien à se dire. Arnoux, qui s'était fait une
cigarette, tournait autour de la table, en soufflant. Frédéric, debout contre le
poêle, contemplait les murs, l'étagère, le parquet ; et des images charmantes
défilaient dans sa mémoire, devant ses yeux plutôt. Enfin il se retira.
Un morceau de journal, roulé en boule, traînait par terre, dans
l'antichambre ; Arnoux le prit, et, se haussant sur la pointe des pieds, il
l'enfonça dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste interrompue. Puis,
en lui donnant une poignée de main :
-- " Avertissez le concierge, s'il
vous plaît, que je n'y suis pas ! "
Et il referma la porte sur son dos,
violemment.
Frédéric descendit l'escalier marche à marche. L'insuccès de
cette première tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors
commencèrent trois mois d'ennui. Comme il n'avait aucun travail, son
désoeuvrement renforçait sa tristesse.
Il passait des heures à regarder,
du haut de son balcon, la rivière qui coulait entre les quais grisâtres,
noircis, de place en place, par la bavure des égouts, avec un ponton de
blanchisseuses amarré contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient,
dans la vase, à faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant à gauche le pont
de pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se dirigeaient toujours vers
le quai aux Ormes, sur un massif de vieux arbres, pareils aux tilleuls du port
de Montereau. La tour Saint-Jacques, l'Hôtel de Ville, Saint-Gervais,
Saint-Louis, Saint- Paul se levaient en face, parmi les toits confondus, -- et
le génie de la colonne de Juillet resplendissait à l'orient comme une large
étoile d'or, tandis qu'à l'autre extrémité le dôme des Tuileries arrondissait,
sur le ciel, sa lourde masse bleue. C'était par-derrière, de ce côté-là, que
devait être la maison de Mme Arnoux.
Il rentrait dans sa chambre ; puis,
couché sur son divan, s'abandonnait à une méditation désordonnée : plans
d'ouvrages, projets de conduite, élancements vers l'avenir. Enfin, pour se
débarrasser de lui-même, il sortait.
Il remontait, au hasard, le
Quartier latin, si tumultueux d'habitude, mais désert à cette époque, car les
étudiants étaient partis dans leurs familles. Les grands murs des collèges,
comme allongés par le silence, avaient un aspect plus morne encore ; on
entendait toutes sortes de bruits paisibles, des battements d'ailes dans des
cages, le ronflement d'un tour, le marteau d'un savetier ; et les marchands
d'habits, au milieu des rues, interrogeaient de l'oeil chaque fenêtre,
inutilement. Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre
ses carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des
cabinets de lecture ; dans l'atelier des repasseuses, des linges frissonnaient
sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il s'arrêtait à l'étalage
d'un bouquiniste ; un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir, le faisait
se retourner ; et, parvenu devant le Luxembourg, il n'allait pas plus loin.
Quelquefois, l'espoir d'une distraction l'attirait vers les boulevards.
Après de sombres ruelles exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait sur de
grandes places désertes, éblouissantes de lumière, et où les monuments
dessinaient au bord du pavé des dentelures d'ombre noire. Mais les charrettes,
les boutiques recommençaient, et la foule l'étourdissait, -- le dimanche
surtout, -- quand, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, c'était un immense
flot ondulant sur l'asphalte, au milieu de la poussière, dans une rumeur
continue ; il se sentait tout écoeuré par la bassesse des figures, la niaiserie
des propos, la satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur !
Cependant, la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de
les regarder.
Il allait tous les jours à l'Art industriel ; -- et
pour savoir quand reviendrait Mme Arnoux, il s'informait de sa mère très
longuement. La réponse d'Arnoux ne variait pas ; " le mieux se continuait " , sa
femme, avec la petite, serait de retour la semaine prochaine. Plus elle tardait
à revenir, plus Frédéric témoignait d'inquiétude, -- si bien qu'Arnoux, attendri
par tant d'affection, l'emmena cinq ou six fois dîner au restaurant.
Frédéric, dans ces longs tête-à-tête, reconnut que le marchand de
peinture n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir de ce
refroidissement ; et puis c'était l'occasion de lui rendre, un peu, ses
politesses.
Voulant donc faire les choses très bien, il vendit à un
brocanteur tous ses habits neufs, moyennant la somme de quatre-vingts francs ;
et, l'ayant grossie de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux le
prendre pour dîner. Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent aux Trois-Frères-
Provençaux.
Le Citoyen commença par retirer sa redingote, et, sûr de la
déférence des deux autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter
dans la cuisine pour parler lui-même au chef, descendre à la cave dont il
connaissait tous les coins, et faire monter le maître de l'établissement, auquel
il " donna un savon " , il ne fut content ni des mets, ni des vins, ni du
service ! A chaque plat nouveau, à chaque bouteille différente, dès la première
bouchée, la première gorgée, il laissait tomber sa fourchette, ou repoussait au
loin son verre ; puis s'accoudant sur la nappe de toute la longueur de son bras,
il s'écriait qu'on ne pouvait plus dîner à Paris ! Enfin, ne sachant qu'imaginer
pour sa bouche, Regimbart se commanda des haricots à l'huile, " tout bonnement "
, lesquels, bien qu'à moitié réussis, l'apaisèrent un peu. Puis il eut, avec le
garçon, un dialogue, roulant sur les anciens garçons des Provençaux : " Qu'était
devenu Antoine ? Et un nommé Eugène ? Et Théodore, le petit, qui servait
toujours en bas ? Il y avait dans ce temps-là une chère autrement distinguée, et
des têtes de Bourgogne comme on n'en reverra plus ! "
Ensuite, il fut
question de la valeur des terrains dans la banlieue, une spéculation d'Arnoux,
infaillible. En attendant, il perdait ses intérêts. Puisqu'il ne voulait vendre
à aucun prix, Regimbart lui découvrirait quelqu'un ; et ces deux messieurs
firent, avec un crayon, des calculs jusqu'à la fin du dessert.
On s'en
alla prendre le café, passage du Saumon, dans un estaminet, à l'entresol.
Frédéric assista, sur ses jambes, à d'interminables parties de billard,
abreuvées d'innombrables chopes ; -- et il resta là, jusqu'à minuit, sans savoir
pourquoi, par lâcheté, par bêtise, dans l'espérance confuse d'un événement
quelconque favorable à son amour.
Quand donc la reverrait-il ? Frédéric
se désespérait. Mais, un soir, vers la fin de novembre, Arnoux lui dit :
-- " Ma femme est revenue hier, vous savez ! "
Le lendemain, à
cinq heures, il entrait chez elle.
Il débuta par des félicitations, à
propos de sa mère, dont la maladie avait été si grave.
-- " Mais non !
Qui vous l'a dit ? "
-- " Arnoux ! "
Elle fit un " ah " léger,
puis ajouta qu'elle avait eu d'abord, des craintes sérieuses, maintenant
disparues.
Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapisserie. Il
était sur le canapé, avec son chapeau entre ses genoux ; et l'entretien fut
pénible, elle l'abandonnait à chaque minute ; il ne trouvait pas de joint pour y
introduire ses sentiments. Mais, comme il se plaignait d'étudier la chicane,
elle répliqua : -- " Oui..., je conçois..., les affaires !... " en baissant la
figure, absorbée tout à coup par des réflexions.
Il avait soif de les
connaître, et même ne songeait pas à autre chose. Le crépuscule amassait de
l'ombre autour d'eux.
Elle se leva, ayant une course à faire, puis
reparut avec une capote de velours, et une mante noire, bordée de petit-gris. Il
osa offrir de l'accompagner.
On n'y voyait plus ; le temps était froid,
et un lourd brouillard, estompant la façade des maisons, puait dans l'air.
Frédéric le humait avec délices ; car il sentait à travers la ouate du vêtement
la forme de son bras ; et sa main, prise dans un gant chamois à deux boutons, sa
petite main qu'il aurait voulu couvrir de baisers, s'appuyait sur sa manche. A
cause du pavé glissant, ils oscillaient un peu ; il lui semblait qu'ils étaient
tous les deux comme bercés par le vent, au milieu d'un nuage.
L'éclat
des lumières sur le boulevard, le remit dans la réalité. L'occasion était bonne,
le temps pressait. Il se donna jusqu'à la rue de Richelieu pour déclarer son
amour. Mais, presque aussitôt, devant un magasin de porcelaines, elle s'arrêta
net, en lui disant :
-- " Nous y sommes, je vous remercie ! A jeudi,
n'est-ce pas, comme d'habitude ? "
Les dîners recommencèrent ; et plus
il fréquentait Mme Arnoux, plus ses langueurs augmentaient.
La
contemplation de cette femme l'énervait, comme l'usage d'un parfum trop fort.
Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une
manière générale de sentir, un mode nouveau d'exister.
Les prostituées
qu'il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les
écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes à
leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou
par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les
cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant
drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa
chevelure noire. A l'éventaire des marchandes, les fleurs s'épanouissaient pour
qu'elle les choisît en passant ; dans la montre des cordonniers, les petites
pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les
rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places
que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande
ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre, autour d'elle.
Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait
vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous
le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des archipels bleus,
ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes
contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de
vieux tableaux ; et son amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il
la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à
deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des
Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines
à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au
milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche, dans une robe de
brocart. D'autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins
d'un harem ; -- et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles,
certains airs de musique, l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa
pensée d'une façon brusque et insensible.
Quant à essayer d'en faire sa
maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine.
Un soir,
Dittmer, qui arrivait, la baisa sur le front ; Lovarias fit de même, en disant :
-- " Vous permettez, n'est-ce pas, selon le privilège des amis ? "
Frédéric balbutia :
-- " Il me semble que nous sommes tous des
amis ? "
-- " Pas tous des vieux ! " reprit-elle.
C'était le
repousser d'avance, indirectement.
Que faire, d'ailleurs ? Lui dire
qu'il l'aimait ? Elle l'éconduirait sans doute : ou bien, s'indignant, le
chasserait de sa maison ! Or, il préférait toutes les douleurs à l'horrible
chance de ne plus la voir.
Il enviait le talent des pianistes, les
balafres des soldats. Il souhaitait une maladie dangereuse, espérant de cette
façon l'intéresser.
Une chose l'étonnait, c'est qu'il n'était plus
jaloux d'Arnoux ; et il ne pouvait se la figurer autrement que vêtue, -- tant sa
pudeur semblait naturelle, et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.
Cependant, il songeait au bonheur de vivre avec elle, de la tutoyer, de
lui passer la main sur les bandeaux longuement, ou de se tenir par terre, à
genoux, les deux bras autour de sa taille, à boire son âme dans ses yeux ! Il
aurait fallu, pour cela, subvertir la destinée ; et, incapable d'action,
maudissant Dieu et s'accusant d'être lâche, il tournait dans son désir, comme un
prisonnier dans son cachot. Une angoisse permanente l'étouffait. Il restait
pendant des heures immobile, ou bien, il éclatait en larmes ; et, un jour qu'il
n'avait pas eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit :
-- " Mais,
saprelotte ! qu'est-ce que tu as ? "
Frédéric souffrait des nerfs.
Deslauriers n'en crut rien. Devant une pareille douleur, il avait senti se
réveiller sa tendresse, et il le réconforta. Un homme comme lui se laisser
abattre, quelle sottise ! Passe encore dans la jeunesse, mais plus tard, c'est
perdre son temps.
-- " Tu me gâtes mon Frédéric ! Je redemande l'ancien.
Garçon, toujours du même ! Il me plaisait ! Voyons, fume une pipe, animal !
Secoue-toi un peu, tu me désoles ! "
-- " C'est vrai " , dit Frédéric, "
je suis fou ! "
Le Clerc reprit :
-- " Ah ! vieux troubadour, je
sais bien ce qui t'afflige ! Le petit coeur ? Avoue-le ! Bah ! une de perdue,
quatre de trouvées ! On se console des femmes vertueuses avec les autres.
Veux-tu que je t'en fasse connaître, des femmes ? Tu n'as qu'à venir à
l'Alhambra. " (C'était un bal public ouvert récemment au haut des
Champs-Elysées, et qui se ruina, dès la seconde saison, par un luxe prématuré
dans ce genre d'établissements. ) " On s'y amuse à ce qu'il paraît. Allons-y !
Tu prendras tes amis, si tu veux ; je te passe même Regimbart ! "
Frédéric n'invita pas le Citoyen. Deslauriers se priva de Sénécal. Ils
emmenèrent seulement Hussonnet et Cisy avec Dussardier ; et le même fiacre les
descendit tous les cinq à la porte de l'Alhambra.
Deux galeries
moresques s'étendaient à droite et à gauche, parallèlement. Le mur d'une maison,
en face, occupait tout le fond, et le quatrième côté (celui du restaurant)
figurait un cloître gothique à vitraux de couleurs. Une sorte de toiture
chinoise abritait l'estrade où jouaient les musiciens ; le sol autour était
couvert d'asphalte, et des lanternes vénitiennes accrochées à des poteaux
formaient, de loin, sur les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un
piédestal, çà et là, supportait une cuvette de pierre, d'où s'élevait un mince
filet d'eau. On apercevait dans les feuillages des statues en plâtre, Hébés ou
Cupidons tout gluants de peinture à l'huile ; et les allées nombreuses, garnies
d'un sable très jaune soigneusement ratissé, faisaient paraître le jardin
beaucoup plus vaste qu'il ne l'était.
Des étudiants promenaient leurs
maîtresses ; des commis en nouveautés se pavanaient, une canne entre les doigts
; des collégiens fumaient des régalias ; de vieux célibataires caressaient avec
un peigne leur barbe teinte ; il y avait des Anglais, des Russes, des gens de
l'Amérique du Sud, trois Orientaux en tarbouch. Des lorettes, des grisettes et
des filles étaient venues là, espérant trouver un protecteur, un amoureux, une
pièce d'or, ou simplement pour le plaisir de la danse ; et leurs robes à tunique
vert d'eau, bleue, cerise, ou violette, passaient, s'agitaient entre les
ébéniers et les lilas. Presque tous les hommes portaient des étoffes à carreaux,
quelques-uns des pantalons blancs, malgré la fraîcheur du soir. On allumait les
becs de gaz.
Hussonnet, par ses relations avec les journaux de modes et
les petits théâtres, connaissait beaucoup de femmes ; il leur envoyait des
baisers par le bout des doigts, et de temps à autre, quittant ses amis, allait
causer avec elles.
Deslauriers fut jaloux de ces allures. Il aborda
cyniquement une grande blonde, vêtue de nankin. Après l'avoir considéré d'un air
maussade, elle dit : -- " Non ! pas de confiance, mon bonhomme ! " et tourna les
talons.
Il recommença près d'une grosse brune, qui était folle sans
doute, car elle bondit dès le premier mot, en le menaçant, s'il continuait,
d'appeler les sergents de ville. Deslauriers s'efforça de rire ; puis,
découvrant une petite femme assise à l'écart sous un réverbère, il lui proposa
une contredanse.
Les musiciens, juchés sur l'estrade, dans des postures
de singe, raclaient et soufflaient, impétueusement. Le chef d'orchestre, debout,
battait la mesure d'une façon automatique. On était tassé, on s'amusait ; les
brides dénouées des chapeaux effleuraient les cravates, les bottes s'enfonçaient
sous les jupons ; tout cela sautait en cadence ; Deslauriers pressait contre lui
la petite femme, et, gagné par le délire du cancan, se démenait au milieu des
quadrilles comme une grande marionnette. Cisy et Dussardier continuaient leur
promenade ; le jeune aristocrate lorgnait les filles, et, malgré les
exhortations du commis, n'osait leur parler, s'imaginant qu'il y avait toujours
chez ces femmes-là " un homme caché dans l'armoire avec un pistolet, et qui en
sort pour vous faire souscrire des lettres de change " .
Ils revinrent
près de Frédéric. Deslauriers ne dansait plus ; et tous se demandaient comment
finir la soirée, quand Hussonnet s'écria :
-- " Tiens ! la marquise
d'Amaëgui ! "
C'était une femme pâle, à nez retroussé, avec des mitaines
jusqu'aux coudes et de grandes boucles noires qui pendaient le long de ses
joues, comme deux oreilles de chien. Hussonnet lui dit :
-- " Nous
devrions organiser une petite fête chez toi, un raout oriental ? Tâche
d'herboriser quelques-unes de tes amies pour ces chevaliers français ! Eh bien,
qu'est-ce qui te gêne ? Attendrais-tu ton hidalgo ? "
L'Andalouse
baissait la tête ; sachant les habitudes peu luxueuses de son ami, elle avait
peur d'en être pour ses rafraîchissements. Enfin, au mot d'argent lâché par
elle, Cisy proposa cinq napoléons, toute sa bourse ; la chose fut décidée. Mais
Frédéric n'était plus là.
Il avait cru reconnaître la voix d'Arnoux,
avait aperçu un chapeau de femme, et il s'était enfoncé bien vite dans le
bosquet à côté.
Mlle Vatnaz se trouvait seule avec Arnoux.
-- "
Excusez-moi ! je vous dérange ? "
-- " Pas le moins du monde ! " reprit
le marchand.
Frédéric, aux derniers mots de leur conversation, comprit
qu'il était accouru à l'Alhambra pour entretenir Mlle Vatnaz d'une affaire
urgente ; et sans doute Arnoux n'était pas complètement rassuré, car il lui dit
d'un air inquiet :
-- " Vous êtes bien sûre ? "
-- " Très sûre !
on vous aime ! Ah ! quel homme ! "
Et elle lui faisait la moue, en
avançant ses grosses lèvres, presque sanguinolentes à force d'être rouges. Mais
elle avait d'admirables yeux, fauves avec des points d'or dans les prunelles,
tout pleins d'esprit, d'amour et de sensualité. Ils éclairaient, comme des
lampes, le teint un peu jaune de sa figure maigre. Arnoux semblait jouir de ses
rebuffades. Il se pencha de son côté en lui disant :
-- " Vous êtes
gentille, embrassez-moi ! "
Elle le prit par les deux oreilles, et le
baisa sur le front.
A ce moment, les danses s'arrêtèrent ; et, à la
place du chef d'orchestre, parut un beau jeune homme, trop gras et d'une
blancheur de cire. Il avait de longs cheveux noirs disposés à la manière du
Christ, un gilet de velours azur à grandes palmes d'or, l'air orgueilleux comme
un paon, bête comme un dindon ; et quand il eut salué le public, il entama une
chansonnette. C'était un villageois narrant lui-même son voyage dans la Capitale
; l'artiste parlait bas-normand, faisait l'homme soûl ; le refrain :
Ah ! j'ai t'y ri, j'ai t'y ri,
Dans ce gueusard de
Paris !
soulevait des trépignements d'enthousiasme. Delmas, "
chanteur expressif " , était trop malin pour le laisser refroidir. On lui passa
vivement une guitare, et il gémit une romance intitulée le Frère de l'
Albanaise .
Les paroles rappelèrent à Frédéric celles que
chantait l'homme en haillons, entre les tambours du bateau. Ses yeux
s'attachaient involontairement sur le bas de la robe étalée devant lui. Après
chaque couplet, il y avait une longue pause, -- et le souffle du vent dans les
arbres ressemblait au bruit des ondes.
Mlle Vatnaz, en écartant d'une
main les branches d'un troène qui lui masquait la vue de l'estrade, contemplait
le chanteur, fixement, les narines ouvertes, les cils rapprochés, et comme
perdue dans une joie sérieuse.
-- " Très bien ! " dit Arnoux. " Je
comprends pourquoi vous êtes ce soir à l'Alhambra ! Delmas vous plaît, ma chère.
"
Elle ne voulut rien avouer.
-- " Ah ! quelle pudeur ! "
Et, montrant Frédéric :
-- " Est-ce à cause de lui ? Vous auriez
tort. Pas de garçon plus discret ! "
Les autres, qui cherchaient leur
ami, entrèrent dans la salle de verdure. Hussonnet les présenta. Arnoux fit une
distribution de cigares et régala de sorbets la compagnie.
Mlle Vatnaz
avait rougi en apercevant Dussardier.
Elle se leva bientôt, et, lui
tendant la main :
-- " Vous ne me remettez pas, monsieur Auguste ? "
-- " Comment la connaissez-vous ? " demanda Frédéric.
-- " Nous
avons été dans la même maison ! " reprit-il.
Cisy le tirait par la
manche, ils sortirent ; et, à peine disparu, Mlle Vatnaz commença l'éloge de son
caractère. Elle ajouta même qu'il avait le génie du coeur .
Puis
on causa de Delmas, qui pourrait, comme mime, avoir des succès au théâtre ; et
il s'ensuivit une discussion, où l'on mêla Shakespeare, la Censure, le Style, le
Peuple, les recettes de la Porte-Saint-Martin, Alexandre Dumas, Victor Hugo et
Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs actrices célèbres ; les jeunes gens se
penchaient pour l'écouter. Mais ses paroles étaient couvertes par le tapage de
la musique ; et, sitôt le quadrille ou la polka terminés, tous s'abattaient sur
les tables, appelaient le garçon, riaient ; les bouteilles de bière et de
limonade gazeuse détonaient dans les feuillages, des femmes criaient comme des
poules ; quelquefois, deux messieurs voulaient se battre ; un voleur fut arrêté.
Au galop, les danseurs envahirent les allées. Haletant, souriants, et la
face rouge, ils défilaient dans un tourbillon qui soulevait les robes avec les
basques des habits ; les trombones rugissaient plus fort ; le rythme
s'accélérait ; derrière le cloître moyen âge, on entendit des crépitations, des
pétards éclatèrent ; des soleils se mirent à tourner ; la lueur des feux de
Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une minute tout le jardin ; -- et,
à la dernière fusée, la multitude exhala un grand soupir.
Elle s'écoula
lentement. Un nuage de poudre à canon flottait dans l'air. Frédéric et
Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas à pas, quand un spectacle les
arrêta : Martinon se faisait rendre de la monnaie au dépôt des parapluies ; et
il accompagnait une femme d'une cinquantaine d'années, laide, magnifiquement
vêtue, et d'un rang social problématique.
-- " Ce gaillard-là " , dit
Deslauriers, " est moins simple qu'on ne suppose. Mais où est donc Cisy ? "
Dussardier leur montra l'estaminet, où ils aperçurent le fils des preux,
devant un bol de punch, en compagnie d'un chapeau rose.
Hussonnet, qui
s'était absenté depuis cinq minutes, reparut au même moment.
Une jeune
fille s'appuyait sur son bras, en l'appelant tout haut " mon petit chat " .
-- " Mais non ! " lui disait-il. " Non ! pas en public ! Appelle-moi
Vicomte, plutôt ! Ça vous donne un genre cavalier ; Louis XIII et bottes molles,
qui me plaît ! Oui, mes bons, une ancienne ! N'est-ce pas qu'elle est gentille ?
"
-- Il lui prenait le menton.
-- " Salue ces messieurs ! ce
sont tous des fils de pairs de France ! je les fréquente pour qu'ils me nomment
ambassadeur ! "
-- " Comme vous êtes fou ! " soupira Mlle Vatnaz.
Elle pria Dussardier de la reconduire jusqu'à sa porte.
Arnoux
les regarda s'éloigner, puis, se tournant vers Frédéric :
-- " Vous
plairait-elle, la Vatnaz ? Au reste, vous n'êtes pas franc là- dessus ! Je crois
que vous cachez vos amours ? "
Frédéric, devenu blême, jura qu'il ne
cachait rien.
-- " C'est qu'on ne vous connaît pas de maîtresse " ,
reprit Arnoux.
Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais
l'histoire pouvait lui être racontée. Il répondit qu'effectivement, il n'avait
pas de maîtresse.
Le marchand l'en blâma.
-- " Ce soir,
l'occasion était bonne ! Pourquoi n'avez-vous pas fait comme les autres, qui
s'en vont tous avec une femme ? "
-- " Eh bien, et vous ? " dit
Frédéric, impatienté d'une telle persistance.
-- " Ah ! moi ! mon petit
! c'est différent ! Je m'en retourne auprès de la mienne ! "
Il appela
un cabriolet et disparut.
Les deux amis s'en allèrent à pied. Un vent
d'est soufflait. Ils ne parlaient ni l'un ni l'autre. Deslauriers regrettait de
n'avoir pas brillé devant le directeur d'un journal, et Frédéric
s'enfonçait dans sa tristesse. Enfin, il dit que le bastringue lui avait paru
stupide.
-- " A qui la faute ? Si tu ne nous avais pas lâchés pour ton
Arnoux ! "
-- " Bah ! tout ce que j'aurais pu faire eût été complètement
inutile ! "
Mais le Clerc avait des théories. Il suffisait, pour obtenir
les choses, de les désirer fortement.
-- " Cependant, toi-même, tout à
l'heure... "
-- " Je m'en moquais bien ! " fit Deslauriers, arrêtant net
l'allusion. " Est- ce que je vais m'empêtrer de femmes ! "
Et il déclama
contre leurs mièvreries, leurs sottises, bref, elles lui déplaisaient.
-- " Ne pose donc pas ! " dit Frédéric.
Deslauriers se tut.
Puis, tout à coup :
-- " Veux-tu parier cent francs que je fais la
première qui passe ? "
-- " Oui ! accepté ! "
La première qui
passa était une mendiante hideuse ; et ils désespéraient du hasard, lorsqu'au
milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent une grande fille, portant à la main
un petit carton.
Deslauriers l'accosta sous les arcades. Elle inclina
brusquement du côté des Tuileries, et elle prit bientôt par la Place du
Carrousel ; elle jetait des regards de droite et de gauche. Elle courut après un
fiacre ; Deslauriers la rattrapa. Il marchait près d'elle, en lui parlant avec
des gestes expressifs. Enfin elle accepta son bras, et ils continuèrent le long
des quais. Puis, à la hauteur du Châtelet, pendant vingt minutes au moins, ils
se promenèrent sur le trottoir, comme deux marins faisant leur quart. Mais, tout
à coup, ils traversèrent le pont au Change, le marché aux Fleurs, le quai
Napoléon. Frédéric entra derrière eux.
Deslauriers lui fit comprendre
qu'il les gênerait, et n'avait qu'à suivre son exemple.
-- " Combien
as-tu encore ? "
-- " Deux pièces de cent sous. "
-- " C'est
assez ! bonsoir. "
Frédéric fut saisi par l'étonnement que l'on éprouve
à voir une farce réussir : " Il se moque de moi " , pensa-t-il. Si je remontais
? " Deslauriers croirait, peut-être, qu'il lui enviait cet amour ? " Comme si je
n'en avais pas un, et cent fois plus rare, plus noble, plus fort ! " Une espèce
de colère le poussait. Il arriva devant la porte de Mme Arnoux.
Aucune
des fenêtres extérieures ne dépendait de son logement. Cependant, il restait les
yeux collés sur la façade, -- comme s'il avait cru, par cette contemplation,
pouvoir fendre les murs. Maintenant, sans doute, elle reposait, tranquille comme
une fleur endormie, avec ses beaux cheveux noirs parmi les dentelles de
l'oreiller, les lèvres entre- closes, la tête sur un bras.
Celle
d'Arnoux lui apparut. Il s'éloigna, pour fuir cette vision.
Le conseil
de Deslauriers vint à sa mémoire ; il en eut horreur. Alors, il vagabonda dans
les rues.
Quand un piéton s'avançait, il tâchait de distinguer son
visage. De temps à autre, un rayon de lumière lui passait entre les jambes,
décrivait au ras du pavé un immense quart de cercle ; et un homme surgissait,
dans l'ombre, avec sa hotte et sa lanterne. Le vent, en certains endroits
secouait le tuyau de tôle d'une cheminée ; des sons lointains s'élevaient, se
mêlant au bourdonnement de sa tête, et il croyait entendre, dans les airs, la
vague ritournelle des contredanses. Le mouvement de sa marche entretenait cette
ivresse ; il se trouva sur le pont de la Concorde.
Alors, il se
ressouvint de ce soir de l'autre hiver, -- où, sortant de chez elle, pour la
première fois, il lui avait fallu s'arrêter, tant son coeur battait vite sous
l'étreinte de ses espérances. Toutes étaient mortes, maintenant !
Des
nuées sombres couraient sur la face de la lune. Il la contempla, en rêvant à la
grandeur des espaces, à la misère de la vie, au néant de tout. Le jour parut ;
ses dents claquaient ; et, à moitié endormi, mouillé par le brouillard et tout
plein de larmes, il se demanda pourquoi n'en pas finir ? Rien qu'un mouvement à
faire ! Le poids de son front l'entraînait, il voyait son cadavre flottant sur
l'eau.
Frédéric se pencha. Le parapet était un peu large, et ce fut par
lassitude qu'il n'essaya pas de le franchir.
Une épouvante le saisit. Il
regagna les boulevards et s'affaissa sur un banc. Des agents de police le
réveillèrent, convaincus qu'il " avait fait la noce " .
Il se remit à
marcher. Mais comme il se sentait grand'faim, et que tous les restaurants
étaient fermés, il alla souper dans un cabaret des Halles. Après quoi, jugeant
qu'il était encore trop tôt, il flâna aux alentours de l'Hôtel de Ville, jusqu'à
huit heures et un quart.
Deslauriers avait depuis longtemps congédié sa
donzelle ; et il écrivait sur la table, au milieu de la chambre. Vers quatre
heures, M. de Cisy entra.
Grâce à Dussardier, la veille au soir, il
s'était abouché avec une dame ; et même il l'avait reconduite en voiture, avec
son mari, jusqu'au seuil de sa maison, où elle lui avait donné rendez-vous. Il
en sortait. On ne connaissait pas ce nom-là !
-- " Que voulez-vous que
j'y fasse ? " dit Frédéric.
Alors le gentilhomme battit la campagne ; il
parla de Mlle Vatnaz, de l'Andalouse, et de toutes les autres. Enfin, avec
beaucoup de périphrases, il exposa le but de sa visite : se fiant à la
discrétion de son ami, il venait pour qu'il l'assistât dans une démarche, après
laquelle il se regarderait définitivement comme un homme ; et Frédéric ne le
refusa pas. Il conta l'histoire à Deslauriers, sans dire la vérité sur ce qui le
concernait personnellement.
Le Clerc trouva qu' " il allait maintenant
très bien. " Cette déférence à ses conseils augmenta sa bonne humeur.
C'était par elle qu'il avait séduit, dès le premier jour, Mlle Clémence
Daviou, brodeuse en or pour équipements militaires, la plus douce personne qui
fût, et svelte comme un roseau, avec de grands yeux bleus, continuellement
ébahis. Le Clerc abusait de sa candeur, jusqu'à lui faire croire qu'il était
décoré, il ornait sa redingote d'un ruban rouge, dans leurs tête-à-tête, mais
s'en privait en public, pour ne point humilier son patron, disait-il. Du reste,
il la tenait à distance, se laissait caresser comme un pacha, et l'appelait "
fille du peuple " par manière de rire. Elle lui apportait chaque fois de petits
bouquets de violettes. Frédéric n'aurait pas voulu d'un tel amour.
Cependant, lorsqu'ils sortaient, bras dessus bras dessous, pour se
rendre dans un cabinet chez Pinson ou chez Barillot, il éprouvait une singulière
tristesse. Frédéric ne savait pas combien, depuis un an, chaque jeudi, il avait
fait souffrir Deslauriers, quand il se brossait les ongles, avant d'aller dîner
rue de Choiseul !
Un soir que, du haut de son balcon, il venait de les
regarder partir, il vit de loin Hussonnet sur le pont d'Arcole. Le bohème se mit
à l'appeler par des signaux, et, Frédéric ayant descendu ses cinq étages :
-- " Voici la chose : c'est samedi prochain, 24, la fête de Mme Arnoux.
"
-- " Comment, puisqu'elle s'appelle Marie ? "
-- " Angèle
aussi, n'importe ! On festoiera dans leur maison de campagne, à Saint-Cloud ; je
suis chargé de vous en prévenir. Vous trouverez un véhicule à trois heures, au
Journal ! Ainsi convenu ! Pardon de vous avoir dérangé. Mais j'ai tant de
courses. " !
Frédéric n'avait pas tourné les talons que son portier lui
remit une lettre :
" Monsieur et Madame Dambreuse prient Monsieur. F.
Moreau de leur faire l'honneur de venir dîner chez eux samedi 24 courant. -- R.
S. V. P. "
-- " Trop tard " , pensa-t-il.
Néanmoins, il montra
la lettre à Deslauriers, lequel s'écria :
-- " Ah ! enfin ! Mais tu n'as
pas l'air content. "
-- " Pourquoi ? "
Frédéric, ayant hésité
quelque peu, dit qu'il avait le même jour une autre invitation.
-- "
Fais-moi le plaisir d'envoyer bouler la rue de Choiseul. Pas de bêtises ! Je
vais répondre pour toi, si ça te gêne. "
Et le Clerc écrivit une
acceptation, à la troisième personne.
N'ayant jamais vu le monde qu'à
travers la fièvre de ses convoitises, il se l'imaginait comme une création
artificielle, fonctionnant en vertu de lois mathématiques. Un dîner en ville, la
rencontre d'un homme en place, le sourire d'une jolie femme pouvaient, par une
série d'actions se déduisant les unes des autres, avoir de gigantesques
résultats. Certains salons parisiens étaient comme ces machines qui prennent la
matière à l'état brut et la rendent centuplée de valeur. Il croyait aux
courtisanes conseillant les diplomates, aux riches mariages obtenus par les
intrigues, au génie des galériens, aux docilités du hasard sous la main des
forts. Enfin, il estimait la fréquentation des Dambreuse tellement utile, et il
parla si bien, que Frédéric ne savait plus à quoi se résoudre.
Il n'en
devait pas moins, puisque c'était la fête de Mme Arnoux, lui offrir un cadeau ;
il songea, naturellement, à une ombrelle, afin de réparer sa maladresse.
Or, il découvrit une marquise en soie gorge-de-pigeon, à petit manche
d'ivoire ciselé, et qui arrivait de la Chine. Mais cela coûtait cent soixante-
quinze francs et il n'avait pas un sou, vivant même à crédit sur le trimestre
prochain. Cependant, il la voulait, il y tenait, et, malgré sa répugnance, il
eut recours à Deslauriers.
Deslauriers lui répondit qu'il n'avait pas
d'argent.
-- " J'en ai besoin " , dit Frédéric, " grand besoin ! "
Et, l'autre ayant répété la même excuse, il s'emporta.
-- " Tu
pourrais bien, quelquefois. "
-- " Quoi donc ? "
-- " Rien ! "
Le Clerc avait compris. Il leva sur sa réserve la somme en question, et,
quand il l'eut versée pièce à pièce :
-- " Je ne te réclame pas de
quittance, puisque je vis à tes crochets. "
Frédéric lui sauta au cou,
avec mille protestations affectueuses. Deslauriers resta froid. Puis, le
lendemain, apercevant l'ombrelle sur le piano :
-- " Ah ! c'était pour
cela ! "
-- " Je l'enverrai peut-être " , dit lâchement Frédéric.
Le hasard le servit, car il reçut, dans la soirée, un billet bordé de
noir, et où Mme Dambreuse, lui annonçant la perte d'un oncle, s'excusait de
remettre à plus tard le plaisir de faire sa connaissance.
Il arriva dès
deux heures au bureau du Journal. Au lieu de l'attendre pour le mener dans sa
voiture, Arnoux était parti la veille, ne résistant plus à son besoin de grand
air.
Chaque année, aux premières feuilles, durant plusieurs jours de
suite, il décampait le matin, faisait de longues courses à travers champs,
buvait du lait dans les fermes, batifolait avec les villageoises, s'informait
des récoltes, et rapportait des pieds de salade dans son mouchoir. Enfin,
réalisant un vieux rêve, il s'était acheté une maison de campagne.
Pendant que Frédéric parlait au commis, Mlle Vatnaz survint, et fut
désappointée de ne pas voir Arnoux. Il resterait là-bas encore deux jours,
peut-être. Le commis lui conseilla " d'y aller " ; elle ne pouvait y aller ;
d'écrire une lettre, elle avait peur que la lettre ne fût perdue.
Frédéric s'offrit à la porter lui-même. Elle en fit une rapidement, et
le conjura de la remettre sans témoins.
Quarante minutes après, il
débarquait à Saint-Cloud.
La maison, cent pas plus loin que le pont, se
trouvait à mi-hauteur de la colline. Les murs du jardin étaient cachés par deux
rangs de tilleuls, et une large pelouse descendait jusqu'au bord de la rivière.
La porte de la grille étant ouverte, Frédéric entra.
Arnoux, étendu sur
l'herbe, jouait avec une portée de petits chats. Cette distraction paraissait
l'absorber infiniment. La lettre de Mlle Vatnaz le tira de sa torpeur.
-- " Diable, diable ! c'est ennuyeux ! elle a raison ; il faut que je
parte. "
Puis, ayant fourré la missive dans sa poche, il prit plaisir à
montrer son domaine. Il montra tout, l'écurie, le hangar, la cuisine. Le salon
était à droite, et, du côté de Paris, donnait sur une varangue en treillage,
chargée d'une clématite. Mais, au-dessus de leur tête, une roulade éclata ; Mme
Arnoux, se croyant seule, s'amusait à chanter. Elle faisait des gammes, des
trilles, des arpèges. Il y avait de longues notes qui semblaient se tenir
suspendues ; d'autres tombaient précipitées, comme les gouttelettes d'une
cascade ; et sa voix, passant par la jalousie, coupait le grand silence, et
montait vers le ciel bleu.
Elle cessa tout à coup, quand M. et Mme
Oudry, deux voisins, se présentèrent.
Puis elle parut elle-même au haut
du perron ; et, comme elle descendait les marches, il aperçut son pied. Elle
avait de petites chaussures découvertes, en peau mordorée, avec trois pattes
transversales, ce qui dessinait sur ses bas un grillage d'or.
Les
invités arrivèrent. Sauf Me. Lefaucheux, avocat, c'étaient les convives du
jeudi. Chacun avait apporté quelque cadeau : Dittmer une écharpe syrienne,
Rosenwald un album de romances, Burrieu une aquarelle, Sombaz sa propre
caricature, et Pellerin un fusain, représentant une espèce de danse macabre,
hideuse fantaisie d'une exécution médiocre. Hussonnet s'était dispensé de tout
présent.
Frédéric attendit après les autres, pour offrir le sien. Elle
l'en remercia beaucoup. Alors, il dit :
-- " Mais... c'est presque une
dette ! J'ai été si fâché. "
-- " De quoi donc ? " reprit-elle. " Je ne
comprends pas ! "
-- " A table ! " fit Arnoux, en le saisissant par le
bras ; puis, dans l'oreille : " Vous n'êtes guère malin, vous ! "
Rien
n'était plaisant comme la salle à manger, peinte d'une couleur vert d'eau. A
l'un des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil dans un bassin en forme
de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait tout le jardin avec la
longue pelouse que flanquait un vieux pin d'Ecosse, aux trois quarts dépouillé ;
des massifs de fleurs la bombaient inégalement ; et, au-delà du fleuve, se
développaient, en large demi- cercle, le bois de Boulogne, Neuilly, Sèvres,
Meudon. Devant la grille, en face, un canot à la voile prenait des bordées.
On causa d'abord de cette vue que l'on avait, puis du paysage en général
; et les discussions commençaient quand Arnoux donna l'ordre à son domestique
d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie. Une lettre de son caissier
le rappelait.
-- " Veux-tu que je m'en retourne avec toi ? " , dit Mme
Arnoux.
-- " Mais certainement ! " et, en lui faisant un beau salut : "
Vous savez bien, Madame, qu'on ne peut vivre sans vous ! "
Tous la
complimentèrent d'avoir un si bon mari.
-- " Ah ! c'est que je ne suis
pas seule ! " répliqua-t-elle doucement, en montrant sa petite fille.
Puis, la conversation ayant repris sur la peinture, on parla d'un
Ruysdaël, dont Arnoux espérait des sommes considérables, et Pellerin lui demanda
s'il était vrai que le fameux Saül Mathias, de Londres, fût venu, le mois passé,
lui en offrir vingt-trois mille francs.
-- " Rien de plus vrai ! " et,
se tournant vers Frédéric " : C'est même le monsieur que je promenais l'autre
jour à l'Alhambra, bien malgré moi, je vous assure, car ces Anglais ne sont pas
drôles "
Frédéric, soupçonnant dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque
histoire de femme, avait admiré l'aisance du sieur Arnoux à trouver un moyen
honnête de déguerpir ; mais son nouveau mensonge, absolument inutile, lui fit
écarquiller les yeux.
Le marchand ajouta, d'un air simple :
-- "
Comment l'appelez-vous donc, ce grand jeune homme, votre ami ? "
-- "
Deslauriers " , dit vivement Frédéric.
Et, pour réparer les torts qu'il
se sentait à son endroit, il le vanta comme une intelligence supérieure.
-- " Ah ! vraiment ? Mais il n'a pas l'air si brave garçon que l'autre,
le commis de roulage. "
Frédéric maudit Dussardier. Elle allait croire
qu'il frayait avec les gens du commun.
Ensuite, il fut question des
embellissements de la Capitale, des quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry
vint à citer, parmi les grands spéculateurs, M. Dambreuse.
Frédéric,
saisissant l'occasion de se faire valoir, dit qu'il le connaissait. Mais
Pellerin se lança dans une catilinaire contre les épiciers ; vendeurs de
chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de différence. Puis, Rosenwald et
Burrieu devisèrent porcelaines ; Arnoux causait jardinage avec Mme Oudry ;
Sombaz, loustic de la vieille école, s'amusait à blaguer son époux ; il
l'appelait Odry, comme l'acteur, déclara qu'il devait descendre d'Oudry, le
peintre des chiens, car la bosse des animaux était visible sur son front. Il
voulut même lui tâter le crâne, l'autre s'en défendait à cause de sa perruque ;
et le dessert finit avec des éclats de rire.
Quand on eut pris le café,
sous les tilleuls, en fumant, et fait plusieurs tours dans le jardin, on alla se
promener le long de la rivière.
La compagnie s'arrêta devant un pêcheur,
qui nettoyait des anguilles, dans une boutique à poisson. Mlle Marthe voulut les
voir. Il vida sa boîte sur l'herbe ; et la petite fille se jetait à genoux pour
les rattraper, riait de plaisir, criait d'effroi. Toutes furent perdues. Arnoux
les paya.
Il eut, ensuite, l'idée de faire une promenade en canot.
Un côté de l'horizon commençait à pâlir, tandis que, de l'autre, une
large couleur orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée au faîte
des collines, devenues complètement noires. Mme Arnoux se tenait assise sur une
grosse pierre, ayant cette lueur d'incendie derrière elle. Les autres personnes
flânaient, çà et là ; Hussonnet, au bas de la berge, faisait des ricochets sur
l'eau.
Arnoux revint, suivi par une vieille chaloupe, où malgré les
représentations les plus sages il empila ses convives. Elle sombrait ; il fallut
débarquer.
Déjà des bougies brûlaient dans le salon, tout tendu de
perse, avec des girandoles en cristal contre les murs. La mère Oudry s'endormait
doucement dans un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux, dissertant
sur les gloires du barreau. Mme Arnoux était seule près de la croisée, Frédéric
l'aborda.
Ils causèrent de ce que l'on disait. Elle admirait les
orateurs ; lui, il préférait la gloire des écrivains. Mais on devait sentir,
reprit-elle, une plus forte jouissance à remuer les foules directement,
soi-même, à voir que l'on fait passer dans leur âme tous les sentiments de la
sienne. Ces triomphes ne tentaient guère Frédéric, qui n'avait point d'ambition.
-- " Ah ! pourquoi ? " dit-elle. " Il faut en avoir un peu ! "
Ils étaient l'un près de l'autre, debout, dans l'embrasure de la
croisée. La nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre, piqué
d'argent. C'était la première fois qu'ils ne parlaient pas de choses
insignifiantes. Il vint même à savoir ses antipathies et ses goûts : certains
parfums lui faisaient mal, les livres d'histoire l'intéressaient, elle croyait
aux songes.
Il entama le chapitre des aventures sentimentales. Elle
plaignait les désastres de la passion, mais était révoltée par les turpitudes
hypocrites ; et cette droiture d'esprit se rapportait si bien à la beauté
régulière de son visage, qu'elle semblait en dépendre.
Elle souriait
quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute. Alors, il sentait ses
regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent
jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour,
absolument ; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de
reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers.
Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui ; c'était une envie
de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il
ne pouvait l'assouvir.
Il ne partit pas avec les autres, Hussonnet non
plus. Ils devaient s'en retourner dans la voiture ; et l'américaine attendait au
bas du perron, quand Arnoux descendit dans le jardin, pour cueillir des roses.
Puis, le bouquet étant lié avec un fil, comme les tiges dépassaient inégalement,
il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au hasard, les
enveloppa, consolida son oeuvre avec une forte épingle et il l'offrit à sa
femme, avec une certaine émotion.
-- " Tiens, ma chérie, excuse-moi de
t'avoir oubliée ! "
Mais elle poussa un petit cri ; l'épingle, sottement
mise, l'avait blessée, et elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un
quart d'heure. Enfin elle reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.
-- " Et ton bouquet ? " dit Arnoux.
-- " Non ! non ! ce n'est
pas la peine ! "
Frédéric courait pour l'aller prendre ; elle lui cria :
-- " Je n'en veux pas ! "
Mais il l'apporta bientôt, disant
qu'il venait de le remettre dans l'enveloppe, car il avait trouvé les fleurs à
terre. Elle les enfonça dans le tablier de cuir, contre le siège, et l'on
partit.
Frédéric, assis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait
horriblement. Puis, quand on eut passé le pont, comme Arnoux tournait à gauche :
-- " Mais non ! tu te trompes ! par là, à droite ! "
Elle
semblait irritée ; tout la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les yeux, elle tira
le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au bras Frédéric, en lui
faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais parler.
Ensuite, elle
appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea plus.
Les deux
autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux, qui conduisait sans
attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne. Alors, on s'enfonça dans de
petits chemins. Le cheval marchait au pas ; les branches des arbres frôlaient la
capote. Frédéric n'apercevait de Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre ;
Marthe s'était allongée sur elle, et il lui soutenait la tête.
-- " Elle
vous fatigue ! " dit sa mère.
Il répondit :
-- " Non ! oh non !
"
De lents tourbillons de poussière se levaient ; on traversait Auteuil
; toutes les maisons étaient closes ; un réverbère, çà et là, éclairait l'angle
d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres ; une fois, il s'aperçut qu'elle
pleurait.
Etait-ce un remords ? un désir ? quoi donc ? Ce chagrin, qu'il
ne savait pas, l'intéressait comme une chose personnelle ; maintenant, il y
avait entre eux un lien nouveau, une espèce de complicité ; et il lui dit, de la
voix la plus caressante qu'il put :
-- " Vous souffrez ? "
-- "
Oui, un peu " , reprit-elle.
La voiture roulait, et les chèvrefeuilles
et les seringas débordaient les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit
des bouffées d'odeurs amollissantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses
pieds. Il lui semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant
étendu entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses jolis
cheveux bruns, la baisa au front, doucement.
-- " Vous êtes bon ! " dit
Mme Arnoux.
-- " Pourquoi ? "
-- " Parce que vous aimez les
enfants. "
-- " Pas tous ! "
Il n'ajouta rien, mais il étendit
la main gauche de son côté et la laissa toute grande ouverte, -- s'imaginant
qu'elle allait faire comme lui, peut- être, et qu'il rencontrerait la sienne.
Puis il eut honte, et la retira.
On arriva bientôt sur le pavé. La
voiture allait plus vite, les becs de gaz se multiplièrent, c'était Paris.
Hussonnet, devant le Garde-Meuble, sauta du siège. Frédéric attendit pour
descendre que l'on fût arrivé dans la cour ; puis il s'embusqua au coin de la
rue de Choiseul, et aperçut Arnoux qui remontait lentement vers les boulevards.
Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces.
Il se voyait dans une cour d'assises, par un soir d'hiver, à la fin des
plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer
les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjà, résumant toutes ses
preuves, en découvrant de nouvelles, et sentant à chaque phrase, à chaque mot, à
chaque geste, le couperet de la guillotine, suspendu derrière lui, se relever ;
puis, à la tribune de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de
tout un peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une
riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix, ironique,
pathétique, emporté, sublime ; Elle serait là, quelque part, au milieu des
autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme ; ils se retrouveraient
ensuite ; -- et les découragements, les calomnies et les injures ne
l'atteindraient pas, si elle disait : -- " Ah ! cela est beau ! " en lui passant
sur le front ses mains légères.
Ces images fulguraient, comme des
phares, à l'horizon de sa vie. Son esprit, excité, devint plus leste et plus
fort. Jusqu'au mois d'août, il s'enferma, et fut reçu à son dernier examen.
Deslauriers, qui avait eu tant de mal à lui seriner encore une fois le
deuxième à la fin de décembre et le troisième en février, s'étonnait de son
ardeur. Alors, les vieux espoirs revinrent. Dans dix ans, il fallait que
Frédéric fût député ; dans quinze, ministre ; pourquoi pas ? Avec son patrimoine
qu'il allait toucher bientôt, il pouvait, d'abord, fonder un journal ; ce serait
le début ; ensuite, on verrait. Quant à lui, il ambitionnait toujours une chaire
à l'Ecole de droit ; et il soutint sa thèse pour le doctorat d'une façon si
remarquable, qu'elle lui valut les compliments des professeurs.
Frédéric
passa la sienne trois jours après. Avant de partir en vacances, il eut l'idée
d'un pique-nique, pour clore les réunions du samedi.
Il s'y montra gai.
Mme Arnoux était maintenant près de sa mère, à Chartres. Mais il la retrouverait
bientôt, et finirait par être son amant.
Deslauriers, admis le jour même
à la parlotte d'Orsay, avait fait un discours fort applaudi. Quoiqu'il fût
sobre, il se grisa, et dit au dessert à Dussardier :
-- " Tu es honnête,
toi ! Quand je serai riche, je t'instituerai mon régisseur. "
Tous
étaient heureux ; Cisy ne finirait pas son droit ; Martinon allait continuer son
stage en province, où il serait nommé substitut ; Pellerin se disposait à un
grand tableau figurant le Génie de la Révolution ; Hussonnet, la semaine
prochaine, devait lire au directeur des Délassements le plan d'une pièce, et ne
doutait pas du succès :
-- " Car la charpente du drame, on me l'accorde
! Les passions, j'ai assez roulé ma bosse pour m'y connaître ; quant aux traits
d'esprit, c'est mon métier ! "
Il fit un saut, retomba sur les deux
mains, et marcha quelque temps autour de la table, les jambes en l'air.
Cette gaminerie ne dérida pas Sénécal. Il venait d'être chassé de sa
pension, pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère augmentant, il s'en
prenait à l'ordre social, maudissait les riches ; et il s'épancha dans le sein
de Regimbart, lequel était de plus en plus désillusionné, attristé, dégoûté. Le
Citoyen se tournait, maintenant, vers les questions budgétaires, et accusait la
Camarilla de perdre des millions en Algérie.
Comme il ne pouvait dormir
sans avoir stationné à l'estaminet Alexandre, il disparut dès onze heures. Les
autres se retirèrent plus tard ; et Frédéric, en faisant ses adieux à Hussonnet,
apprit que Mme Arnoux avait dû revenir la veille.
Il alla donc aux
Messageries changer sa place pour le lendemain, et, vers six heures du soir, se
présenta chez elle. Son retour, lui dit le concierge, était différé d'une
semaine. Frédéric dîna seul, puis flâna sur les boulevards.
Des nuages
roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au-delà des toits ; on commençait à
relever les tentes des boutiques ; des tombereaux d'arrosage versaient une pluie
sur la poussière, et une fraîcheur inattendue se mêlait aux émanations des
cafés, laissant voir par leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des
dorures, des fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule
marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au milieu du
trottoir ; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux et ce teint
de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des grandes chaleurs.
Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les maisons. Jamais Paris ne lui
avait semblé si beau. Il n'apercevait, dans l'avenir, qu'une interminable série
d'années toutes pleines d'amour.
Il s'arrêta devant le théâtre de la
Porte-Saint-Martin à regarder l'affiche ; et, par désoeuvrement, prit un billet.
On jouait une vieille féerie. Les spectateurs étaient rares ; et, dans
les lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus, tandis que
les quinquets de la rampe formaient une seule ligne de lumières jaunes. La scène
représentait un marché d'esclaves à Pékin, avec clochettes, tam-tams, sultanes,
bonnets pointus et calembours. Puis, la toile baissée, il erra dans le foyer,
solitairement, et admira, sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau
vert, attelé de deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.
Il regagnait sa place, quand, au balcon, dans la première loge d'avant-
scène, entrèrent une dame et un monsieur. Le mari avait un visage pâle, bordé
d'un filet de barbe grise, la rosette d'officier, et cet aspect glacial qu'on
attribue aux diplomates.
Sa femme, de vingt ans plus jeune pour le
moins, ni grande ni petite, ni laide, ni jolie, portait ses cheveux blonds
tire-bouchonnés à l'anglaise, une robe à corsage plat, et un large éventail de
dentelle noire. Pour que des gens d'un pareil monde fussent venus au spectacle
dans cette saison. Il fallait supposer un hasard, ou l'ennui de passer leur
soirée en tête à tête. La dame mordillait son éventail, et le monsieur bâillait.
Frédéric ne pouvait se rappeler où il avait vu cette figure.
A
l'entracte suivant, comme il traversait un couloir ; il les rencontra tous les
deux ; sur le vague salut qu'il fit, M. Dambreuse, le reconnaissant, l'aborda et
s'excusa, tout de suite, de négligences impardonnables. C'était une allusion aux
cartes de visite nombreuses, envoyées d'après les conseils du Clerc. Toutefois,
il confondait les époques, croyant que Frédéric était à sa seconde année de
droit. Puis il l'envia de partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se
reposer, mais les affaires le retenaient à Paris.
Mme Dambreuse, appuyée
sur son bras, inclinait la tête, légèrement ; et l'aménité spirituelle de son
visage contrastait avec son expression chagrine de tout à l'heure.
-- "
On y trouve pourtant de belles distractions ! " dit-elle, aux derniers mots de
son mari. " Comme ce spectacle est bête ! n'est-ce pas, monsieur ? " Et tous
trois restèrent debout, à causer théâtres et pièces nouvelles.
Frédéric,
habitué aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu chez aucune femme
une pareille aisance de manières, cette simplicité, qui est un raffinement, et
où les naïfs aperçoivent l'expression d'une sympathie instantanée.
On
comptait sur lui, dès son retour ; M. Dambreuse le chargea de ses souvenirs pour
le père Roque.
Frédéric ne manqua pas, en rentrant, de conter cet
accueil à Deslauriers.
-- " Fameux ! " reprit le Clerc, " et ne te
laisse pas entortiller par ta maman ! Reviens tout de suite ! "
Le
lendemain de son arrivée, après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son fils dans
le jardin.
Elle se dit heureuse de lui voir un état, car ils n'étaient
pas aussi riches que l'on croyait ; la terre rapportait peu ; les fermiers
payaient mal ; elle avait même été contrainte de vendre sa voiture. Enfin, elle
lui exposa leur situation.
Dans les premiers embarras de son veuvage, un
homme astucieux, M. Roque, lui avait fait des prêts d'argent, renouvelés,
prolongés malgré elle. Il était venu les réclamer tout à coup ; et elle avait
passé par ses conditions, en lui cédant à un prix dérisoire la ferme de Presles.
Dix ans plus tard, son capital disparaissait dans la faillite d'un banquier, à
Melun. Par horreur des hypothèques et pour conserver des apparences utiles à
l'avenir de son fils, comme le père Roque se présentait de nouveau, elle l'avait
écouté, encore une fois. Mais elle était quitte, maintenant. Bref, il leur
restait environ dix mille francs de rente, dont deux mille trois cents à lui,
tout son patrimoine !
-- " Ce n'est pas possible ! " s'écria Frédéric.
Elle eut un mouvement de tête signifiant que cela était très possible.
Mais son oncle lui laisserait quelque chose ?
Rien n'était moins
sûr !
Et ils firent un tour de jardin, sans parler. Enfin elle l'attira
contre son coeur, et, d'une voix que les larmes étouffaient :
-- " Ah !
mon pauvre garçon ! Il m'a fallu abandonner bien des rêves ! "
Il
s'assit sur le banc, à l'ombre du grand acacia.
Ce qu'elle lui
conseillait, c'était de se mettre clerc chez Me. Prouharam, avoué, lequel lui
céderait son étude ; s'il la faisait bien valoir, il pourrait la revendre, et
trouver un bon parti.
Frédéric n'entendait plus. Il regardait
machinalement, par-dessus la haie, dans l'autre jardin, en face.
Une
petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges, se trouvait
là, toute seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles avec des baies de
sorbier ; son corset de toile grise laissait à découvert ses épaules, un peu
dorées par le soleil ; des taches de confitures maculaient son jupon blanc ; --
et il y avait comme une grâce de jeune bête sauvage dans toute sa personne, à la
fois nerveuse et fluette. La présence d'un inconnu l'étonnait, sans doute, car
elle s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la main, en dardant sur
lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.
-- " C'est la fille de M.
Roque " , dit Mme Moreau. " Il vient d'épouser sa servante et de légitimer son
enfant. "
Chapitre VI.
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Ruiné, dépouillé,
perdu !
Il était resté sur le banc, comme étourdi par une commotion. Il
maudissait le sort, il aurait voulu battre quelqu'un ; et, pour renforcer son
désespoir, il sentait peser sur lui une sorte d'outrage, un déshonneur ; -- car
Frédéric s'était imaginé que sa fortune paternelle monterait un jour à quinze
mille livres de rente, et il l'avait fait savoir, d'une façon indirecte, aux
Arnoux. Il allait donc passer pour un hâbleur, un drôle, un obscur polisson, qui
s'était introduit chez eux dans l'espérance d'un profit quelconque ! Et elle,
Mme Arnoux, comment la revoir, maintenant ?
Cela, d'ailleurs, était
complètement impossible, n'ayant que trois mille francs de rente ! Il ne pouvait
loger toujours au quatrième, avoir pour domestique le portier, et se présenter
avec de pauvres gants noirs bleuis du bout, un chapeau gras, la même redingote
pendant un an. Non, non ! jamais ! Cependant, l'existence était intolérable sans
elle. Beaucoup vivaient bien qui n'avaient pas de fortune, Deslauriers entre
autres ; -- et il se trouva lâche d'attacher une pareille importance à des
choses médiocres. La misère, peut-être, centuplerait ses facultés. Il s'exalta,
en pensant aux grands hommes qui travaillent dans les mansardes. Une âme comme
celle de Mme Arnoux devait s'émouvoir à ce spectacle, et elle s'attendrirait.
Ainsi, cette catastrophe était un bonheur, après tout ; comme ces tremblements
de terre qui découvrent des trésors, elle lui avait révélé les secrètes
opulences de sa nature. Mais il n'existait au monde qu'un seul endroit pour les
faire valoir : Paris ! car, dans ses idées, l'art, la science et l'amour (ces
trois faces de Dieu, comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la
Capitale.
Il déclara le soir, à sa mère, qu'il y retournerait. Mme
Moreau fut surprise et indignée. C'était une folie, une absurdité. Il ferait
mieux de suivre ses conseils, c'est-à-dire de rester près d'elle, dans une
étude. Frédéric haussa les épaules :
-- " Allons donc ! " se trouvant
insulté par cette proposition.
Alors, la bonne dame employa une autre
méthode. D'une voix tendre et avec de petits sanglots, elle se mit à lui parler
de sa solitude, de sa vieillesse, des sacrifices qu'elle avait faits. Maintenant
qu'elle était plus malheureuse, il l'abandonnait. Puis, faisant allusion à sa
fin prochaine :
-- " Un peu de patience, mon Dieu ! bientôt tu seras
libre ! "
Ces lamentations se répétèrent vingt fois par jour, durant
trois mois ; et, en même temps, les délicatesses du foyer le corrompaient ; il
jouissait d'avoir un lit plus mou, des serviettes sans déchirures ; si bien que,
lassé, énervé, vaincu enfin par la terrible force de la douceur, Frédéric se
laissa conduire chez maître Prouharam.
Il n'y montra ni science ni
aptitude. On l'avait considéré jusqu'alors comme un jeune homme de grands
moyens, qui devait être la gloire du département. Ce fut une déception publique.
D'abord il s'était dit : " Il faut avertir Mme Arnoux " , et, pendant
une semaine, il avait médité des lettres dithyrambiques, et de courts billets,
en style lapidaire et sublime. La crainte d'avouer sa situation le retenait.
Puis il songea qu'il valait mieux écrire au mari. Arnoux connaissait la vie et
saurait le comprendre. Enfin, après quinze jours d'hésitation :
" Bah !
je ne dois plus les revoir ; qu'ils m'oublient ! Au moins, je n'aurai pas déchu
dans son souvenir ! Elle me croira mort, et me regrettera... peut-être. "
Comme les résolutions excessives lui coûtaient peu, il s'était juré de
ne jamais revenir à Paris, et même de ne point s'informer de Mme Arnoux.
Cependant, il regrettait jusqu'à la senteur du gaz et au tapage des
omnibus. Il rêvait à toutes les paroles qu'elle lui avait dites, au timbre de sa
voix, à la lumière de ses yeux, -- et, se considérant comme un homme mort, il ne
faisait plus rien, absolument.
Il se levait très tard, et regardait par
sa fenêtre les attelages de rouliers qui passaient. Les six premiers mois,
surtout, furent abominables.
En de certains jours, pourtant, une
indignation le prenait contre lui- même. Alors, il sortait. Il s'en allait dans
les prairies, à moitié couvertes durant l'hiver par les débordements de la
Seine. Des lignes de peupliers les divisent. Çà et là, un petit pont s'élève. Il
vagabondait jusqu'au soir, roulant les feuilles jaunes sous ses pas, aspirant la
brume, sautant les fossés ; à mesure que ses artères battaient plus fort, des
désirs d'action furieuse l'emportaient ; il voulait se faire trappeur en
Amérique, servir un pacha en Orient, s'embarquer comme matelot ; et il exhalait
sa mélancolie dans de longues lettres à Deslauriers.
Celui-là se
démenait pour percer. La conduite lâche de son ami et ses éternelles jérémiades
lui semblaient stupides. Bientôt, leur correspondance devint presque nulle.
Frédéric avait donné tous ses meubles à Deslauriers, qui gardait son logement.
Sa mère lui en parlait de temps à autre ; un jour enfin, il déclara son cadeau,
et elle le grondait, quand il reçut une lettre.
-- " Qu'est-ce donc ? "
dit-elle, " tu trembles ? "
-- " Je n'ai rien ! " répliqua Frédéric.
Deslauriers lui apprenait qu'il avait recueilli Sénécal ; et depuis
quinze jours, ils vivaient ensemble. Donc, Sénécal s'étalait, maintenant, au
milieu des choses qui provenaient de chez Arnoux ! Il pouvait les vendre, faire
des remarques dessus, des plaisanteries. Frédéric se sentit blessé, jusqu'au
fond de l'âme. Il monta dans sa chambre. Il avait envie de mourir.
Sa
mère l'appela. C'était pour le consulter, à propos d'une plantation dans le
jardin.
Ce jardin, en manière de parc anglais, était coupé à son milieu
par une clôture de bâtons, et la moitié appartenait au père Roque, qui en
possédait un autre, pour les légumes, sur le bord de la rivière. Les deux
voisins, brouillés, s'abstenaient d'y paraître aux mêmes heures. Mais, depuis
que Frédéric était revenu, le bonhomme s'y promenait plus souvent et n'épargnait
pas les politesses au fils de Mme Moreau. Il le plaignait d'habiter une petite
ville. Un jour, il raconta que M. Dambreuse avait demandé de ses nouvelles. Une
autre fois, il s'étendit sur la coutume de Champagne, où le ventre anoblissait.
-- " Dans ce temps-là, vous auriez été un seigneur, puisque votre mère
s'appelait de Fouvens. Et on a beau dire, allez ! c'est quelque chose, un nom !
Après tout " , ajouta-t-il, en le regardant d'un air malin, " Cela dépend du
garde des sceaux. "
Cette prétention d'aristocratie jurait
singulièrement avec sa personne. Comme il était petit, sa grande redingote
marron exagérait la longueur de son buste. Quand il ôtait sa casquette, on
apercevait un visage presque féminin avec un nez extrêmement pointu ; ses
cheveux de couleur jaune ressemblaient à une perruque ; il saluait le monde très
bas, en frisant les murs.
Jusqu'à cinquante ans, il s'était contenté des
services de Catherine, une Lorraine du même âge que lui, et fortement marquée de
petite vérole. Mais, vers 1834, il ramena de Paris une belle blonde, à figure
moutonnière, à " port de reine " . On la vit bientôt se pavaner avec de grandes
boucles d'oreilles, et tout fut expliqué, par la naissance d'une fille, déclarée
sous les noms d'Elisabeth-Olympe-Louise Roque.
Catherine, dans sa
jalousie, s'attendait à exécrer cette enfant. Au contraire, elle l'aima. Elle
l'entoura de soins, d'attentions et de caresses, pour supplanter sa mère et la
rendre odieuse, entreprise facile, car Mme Eléonore négligeait complètement la
petite, préférant bavarder chez les fournisseurs. Dès le lendemain de son
mariage, elle alla faire une visite à la sous-préfecture, ne tutoya plus les
servantes, et crut devoir, par bon ton, se montrer sévère pour son enfant. Elle
assistait à ses leçons ; le professeur, un vieux bureaucrate de la mairie, ne
savait pas s'y prendre. L'élève s'insurgeait, recevait des gifles, et allait
pleurer sur les genoux de Catherine, qui lui donnait invariablement raison.
Alors, les deux femmes se querellaient ; M. Roque les faisait taire. Il s'était
marié par tendresse pour sa fille, et ne voulait pas qu'on la tourmentât.
Souvent elle portait une robe blanche en lambeaux avec un pantalon garni
de dentelles ; et, aux grandes fêtes, sortait vêtue comme une princesse, afin de
mortifier un peu les bourgeois, qui empêchaient leurs marmots de la fréquenter,
vu sa naissance illégitime.
Elle vivait seule, dans son jardin, se
balançait à l'escarpolette, courait après les papillons, puis tout à coup
s'arrêtait à contempler les cétoines s'abattant sur les rosiers. C'étaient ces
habitudes, sans doute, qui donnaient à sa figure une expression à la fois de
hardiesse et de rêverie. Elle avait la taille de Marthe, d'ailleurs, si bien que
Frédéric lui dit, dès leur seconde entrevue :
-- " Voulez-vous me
permettre de vous embrasser, mademoiselle ? "
La petite personne leva la
tête, et répondit :
-- " Je veux bien ! "
Mais la haie de bâtons
les séparait l'un de l'autre.
-- " Il faut monter dessus " , dit
Frédéric.
-- " Non, enlève-moi ! "
Il se pencha par-dessus la
haie et la saisit au bout de ses bras, en la baisant sur les deux joues ; puis
il la remit chez elle, par le même procédé, qui se renouvela les fois suivantes.
Sans plus de réserve qu'une enfant de quatre ans, sitôt qu'elle
entendait venir son ami, elle s'élançait à sa rencontre, ou bien, se cachant
derrière un arbre, elle poussait un jappement de chien, pour l'effrayer.
Un jour que Mme Moreau était sortie, il la fit monter dans sa chambre.
Elle ouvrit tous les flacons d'odeur et se pommada les cheveux abondamment ;
puis, sans la moindre gêne, elle se coucha sur le lit, où elle restait tout de
son long, éveillée.
-- " Je m'imagine que je suis ta femme " ,
disait-elle.
Le lendemain, il l'aperçut tout en larmes. Elle avoua "
qu'elle pleurait ses péchés " , et, comme il cherchait à les connaître, elle
répondit en baissant les yeux :
-- " Ne m'interroge pas davantage ! "
La première communion approchait ; on l'avait conduite le matin à
confesse.
Le sacrement ne la rendit guère plus sage. Elle entrait
parfois dans de véritables colères ; on avait recours à M. Frédéric pour la
calmer.
Souvent il l'emmenait avec lui dans ses promenades.
Tandis qu'il rêvassait en marchant, elle cueillait des coquelicots au
bord des blés, et, quand elle le voyait plus triste qu'à l'ordinaire, elle
tâchait de le consoler par de gentilles paroles. Son coeur, privé d'amour, se
rejeta sur cette amitié d'enfant ; il lui dessinait des bonshommes, lui contait
des histoires et il se mit à lui faire des lectures.
Il commença par les
Annales romantiques, un recueil de vers et de prose, alors célèbre. Puis,
oubliant son âge, tant son intelligence le charmait, il lut successivement
Atala, Cinq-Mars, les Feuilles d'automne. Mais, une nuit (le soir même, elle
avait entendu Macbeth, dans la simple traduction de Letourneur), elle se
réveilla en criant : " La tache ! la tache noire ! " ; ses dents claquaient,
elle tremblait, et, fixant des yeux épouvantés sur sa main droite, elle la
frottait en disant : " Toujours une tache ! " Enfin arriva le médecin, qui
prescrivit d'éviter les émotions.
Les bourgeois ne virent là-dedans
qu'un pronostic défavorable pour ses moeurs. On disait que " le fils Moreau "
voulait en faire plus tard une actrice.
Bientôt il fut question d'un
autre événement, à savoir l'arrivée de l'oncle BarthélEmy. Mme Moreau lui donna
sa chambre à coucher, et poussa la condescendance jusqu'à servir du gras les
jours maigres.
Le vieillard fut médiocrement aimable. C'étaient de
perpétuelles comparaisons entre Le Havre et Nogent, dont il trouvait l'air
lourd, le pain mauvais, les rues mal pavées, la nourriture médiocre et les
habitants des paresseux. -- " Quel pauvre commerce chez vous ! " Il blâma les
extravagances de défunt son frère, tandis que, lui, il avait amassé vingt- sept
mille livres de rente ! Enfin, il partit au bout de la semaine, et, sur le
marchepied de la voiture, lâcha ces mots peu rassurants :
-- " Je suis
toujours bien aise de vous savoir dans une bonne position. "
-- " Tu
n'auras rien ! " dit Mme Moreau en rentrant dans la salle.
Il n'était
venu que sur ses instances ; et, huit jours durant, elle avait sollicité de sa
part une ouverture, trop clairement peut-être. Elle se repentait d'avoir agi, et
restait dans son fauteuil, la tête basse, les lèvres serrées. Frédéric, en face
d'elle, l'observait ; et ils se taisaient tous les deux, comme il y avait cinq
ans, au retour de Montereau. Cette coïncidence, s'offrant même à sa pensée, lui
rappela Mme Arnoux.
A ce moment, des coups de fouet retentirent sous la
fenêtre, en même temps qu'une voix l'appelait.
C'était le père Roque,
seul dans sa tapissière. Il allait passer toute la journée à la Fortelle, chez
M. Dambreuse, et proposa cordialement à Frédéric de l'y conduire.
-- "
Vous n'avez pas besoin d'invitation avec moi ; soyez sans crainte ! "
Frédéric eut envie d'accepter. Mais comment expliquerait-il son séjour
définitif à Nogent ? Il n'avait pas un costume d'été convenable ; enfin que
dirait sa mère ? Il refusa.
Dès lors, le voisin se montra moins amical.
Louise grandissait ; Mme Eléonore tomba malade dangereusement ; et la liaison se
dénoua au grand plaisir de Mme Moreau, qui redoutait pour l'établissement de son
fils la fréquentation de pareilles gens.
Elle rêvait de lui acheter le
greffe du tribunal ; Frédéric ne repoussait pas trop cette idée. Maintenant, il
l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il
s'accoutumait à la province, s'y enfonçait ; -- et même son amour avait pris
comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. A force d'avoir versé sa
douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures, promenée dans la
campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie, si bien que Mme Arnoux
était pour lui comme une morte dont il s'étonnait de ne pas connaître le
tombeau, tant cette affection était devenue tranquille et résignée.
Un
jour, le 12 décembre 1845, vers neuf heures du matin, la cuisinière monta une
lettre dans sa chambre.
L'adresse, en gros caractères, était d'une
écriture inconnue ; et Frédéric, sommeillant, ne se pressa pas de la décacheter.
Enfin, il lut :
" Justice de paix du Havre, IIIe arrondissement.
" Monsieur,
" M. Moreau, votre oncle, étant mort ab
intestat... "
Il héritait !
Comme si un incendie eût éclaté
derrière le mur, il sauta hors de son lit, pieds nus, en chemise : il se passa
la main sur le visage, doutant de ses yeux, croyant qu'il rêvait encore, et,
pour se raffermir dans la réalité, il ouvrit la fenêtre toute grande.
Il
était tombé de la neige ; les toits étaient blancs ; -- et même il reconnut dans
la cour un baquet à lessive, qui l'avait fait trébucher la veille au soir.
Il relut la lettre trois fois de suite ; rien de plus vrai ! toute la
fortune de l'oncle ! Vingt-sept mille livres de rente ! -- et une joie
frénétique le bouleversa, à l'idée de revoir Mme Arnoux. Avec la netteté d'une
hallucination, il s'aperçut auprès d'elle, chez elle, lui apportant quelque
cadeau dans du papier de soie, tandis qu'à la porte stationnerait son tilbury,
non, un coupé plutôt ! un coupé noir, avec un domestique en livrée brune ; il
entendait piaffer son cheval et le bruit de la gourmette se confondant avec le
murmure de leurs baisers. Cela se renouvellerait tous les jours, indéfiniment.
Il les recevrait chez lui, dans sa maison ; la salle à manger serait en cuir
rouge, le boudoir en soie jaune, des divans partout ! et quelles étagères !
quels vases de Chine ! quels tapis ! Ces images arrivaient si tumultueusement,
qu'il sentait la tête lui tourner. Alors, il se rappela sa mère ; et il
descendit, tenant toujours la lettre à sa main.
Mme Moreau tâcha de
contenir son émotion et eut une défaillance. Frédéric la prit dans ses bras et
la baisa au front.
-- " Bonne mère, tu peux racheter ta voiture
maintenant ; ris donc, ne pleure plus, sois heureuse " !
Dix minutes
après, la nouvelle circulait jusqu'aux faubourgs. Alors, Me Benoist, M. Gamblin,
M. Chambion, tous les amis, accoururent. Frédéric s'échappa une minute pour
écrire à Deslauriers. D'autres visites survinrent. L'après-midi se passa en
félicitations. On en oubliait la femme Roque, qui était cependant " très bas " .
Le soir, quand ils furent seuls, tous les deux, Mme Moreau dit à son
fils qu'elle lui conseillait de s'établir à Troyes, avocat. Etant plus connu
dans son pays que dans un autre, il pourrait plus facilement y trouver des
partis avantageux.
-- " Ah ! c'est trop fort ! " s'écria Frédéric.
A peine avait-il son bonheur entre les mains qu'on voulait le lui
prendre. Il signifia sa résolution formelle d'habiter Paris.
-- " Pour
quoi y faire ? "
-- " Rien ! "
Mme Moreau, surprise de ses
façons, lui demanda ce qu'il voulait devenir.
-- " Ministre ! " répliqua
Frédéric.
Et il affirma qu'il ne plaisantait nullement, qu'il prétendait
se lancer dans la diplomatie, que ses études et ses instincts l'y poussaient. Il
entrerait d'abord au Conseil d'Etat, avec la protection de M. Dambreuse.
-- " Tu le connais donc ? "
-- " Mais oui ! par M. Roque ! "
-- " Cela est singulier " , dit Mme Moreau.
Il avait réveillé
dans son coeur ses vieux rêves d'ambition. Elle s'y abandonna intérieurement, et
ne reparla plus des autres.
S'il eût écouté son impatience, Frédéric fût
parti à l'instant même. Le lendemain, toutes les places dans les diligences
étaient retenues ; il se rongea jusqu'au surlendemain, à sept heures du soir.
Ils s'asseyaient pour dîner, quand tintèrent à l'église trois longs
coups de cloche ; et la domestique, entrant, annonça que Mme Eléonore venait de
mourir.
Cette mort, après tout, n'était un malheur pour personne, pas
même pour son enfant. La jeune fille ne s'en trouverait que mieux, plus tard.
Comme les deux maisons se touchaient, on entendait un grand va-et-
vient, un bruit de paroles ; et l'idée de ce cadavre près d'eux jetait quelque
chose de funèbre sur leur séparation. Mme Moreau, deux ou trois fois, s'essuya
les yeux. Frédéric avait le coeur serré.
Le repas fini, Catherine
l'arrêta entre deux portes. Mademoiselle voulait, absolument, le voir. Elle
l'attendait dans le jardin. Il sortit, enjamba la haie, et, tout en se cognant
aux arbres quelque peu, se dirigea vers la maison de M. Roque. Des lumières
brillaient à une fenêtre au second étage ; puis une forme apparut, dans les
ténèbres, et une voix chuchota :
-- " C'est moi. "
Elle lui
sembla plus grande qu'à l'ordinaire, à cause de sa robe noire, sans doute. Ne
sachant par quelle phrase l'aborder, il se contenta de lui prendre les mains, en
soupirant :
-- " Ah ! ma pauvre Louise ! "
Elle ne répondit pas.
Elle le regarda profondément, pendant longtemps. Frédéric avait peur de manquer
la voiture ; il croyait entendre un roulement tout au loin, et, pour en finir :
-- " Catherine m'a prévenu que tu avais quelque chose... "
-- "
Oui, c'est vrai ! je voulais vous dire... "
Ce vous l'étonna ;
et, comme elle se taisait encore :
-- " Eh bien, quoi ? "
-- "
Je ne sais plus. J'ai oublié ! Est-ce vrai que vous partez ? "
-- " Oui,
tout à l'heure. "
Elle répéta :
-- " Ah ! tout à l'heure ? tout
à fait ?... nous ne nous reverrons plus ? "
Des sanglots l'étouffaient.
-- " Adieu ! adieu ! embrasse-moi donc ! "
Et elle le serra dans
ses bras avec emportement.
DEUXIEME PARTIE
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Chapitre Premier.
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Quand il fut à sa
place, dans le coupé, au fond, et que la diligence s'ébranla, emportée par les
cinq chevaux détalant à la fois, il sentit une ivresse le submerger. Comme un
architecte qui fait le plan d'un palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il
l'emplit de délicatesses et de splendeurs ; elle montait jusqu'au ciel ; une
prodigalité de choses y apparaissait ; et cette contemplation était si profonde,
que les objets extérieurs avaient disparu.
Au bas de la côte de Sourdun,
il s'aperçut de l'endroit où l'on était. On n'avait fait que cinq kilomètres,
tout au plus ! Il fut indigné. Il abattit le vasistas pour voir la route. Il
demanda plusieurs fois au conducteur dans combien de temps, au juste, on
arriverait. Il se calma cependant, et il restait dans son coin, les yeux
ouverts.
La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les
croupes des limoniers. Il n'apercevait au-delà que les crinières des autres
chevaux qui ondulaient comme des vagues blanches ; leurs haleines formaient un
brouillard de chaque côté de l'attelage ; les chaînettes de fer sonnaient, les
glaces tremblaient dans leurs châssis ; et la lourde voiture, d'un train égal,
roulait sur le pavé. Çà et là, on distinguait le mur d'une grange, ou bien une
auberge, toute seule. Parfois, en passant dans les villages, le four d'un
boulanger projetait des lueurs d'incendie, et la silhouette monstrueuse des
chevaux courait sur l'autre maison en face. Aux relais, quand on avait dételé,
il se faisait un grand silence, pendant une minute. Quelqu'un piétinait en haut,
sous la bâche, tandis qu'au seuil d'une porte, une femme, debout, abritait sa
chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant sur le marchepied, la
diligence repartait.
A Mormans, on entendit sonner une heure et un
quart.
-- " C'est donc aujourd'hui " , pensa-t-il, " , aujourd'hui même,
tantôt ! "
Mais, peu à peu, ses espérances et ses souvenirs, Nogent, la
rue de Choiseul, Mme Arnoux, sa mère, tout se confondait.
Un bruit sourd
de planches le réveilla, on traversait le pont de Charenton, c'était Paris.
Alors, ses deux compagnons, Otant l'un sa casquette, l'autre son foulard, se
couvrirent de leur chapeau et causèrent. Le premier, un gros homme rouge, en
redingote de velours, était un négociant ; le second venait dans la Capitale
pour consulter un médecin ; -- et, craignant de l'avoir incommodé pendant la
nuit, Frédéric lui fit spontanément des excuses, tant il avait l'âme attendrie
par le bonheur.
Le quai de la Gare se trouvant inondé, sans doute, on
continua tout droit, et la campagne recommença. Au loin, de hautes cheminées
d'usines fumaient. Puis on tourna dans Ivry. On monta une rue ; tout à coup, il
aperçut le dôme du Panthéon.
La plaine, bouleversée, semblait de vagues
ruines. L'enceinte des fortifications y faisait un renflement horizontal ; et,
sur les trottoirs en terre qui bordaient la route, de petits arbres sans
branches étaient défendus par des lattes hérissées de clous. Des établissements
de produits chimiques alternaient avec des chantiers de marchands de bois. De
hautes portes, comme il y en a dans les fermes, laissaient voir, par leurs
battants entrouverts, l'intérieur d'ignobles cours, pleines d'immondices, avec
des flaques d'eau sale au milieu. De longs cabarets, couleur sang de boeuf,
portaient à leur premier étage, entre les fenêtres, deux queues de billard en
sautoir dans une couronne de fleurs peintes ; çà et là, une bicoque de plâtre à
moitié construite était abandonnée. Puis, la double ligne de maisons ne
discontinua plus ; et, sur la nudité de leurs façades, se détachait, de loin en
loin, un gigantesque cigare de fer-blanc, pour indiquer un débit de tabac. Des
enseignes de sage-femme représentaient une matrone en bonnet, dodelinant un
poupon dans une courtepointe garnie de dentelles. Des affiches couvraient
l'angle des murs, et, aux trois quarts déchirées, tremblaient au vent comme des
guenilles. Des ouvriers en blouse passaient, et des haquets de brasseurs, des
fourgons de blanchisseuses, des carrioles de bouchers ; une pluie fine tombait,
il faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui le
soleil resplendissaient derrière la brume.
On s'arrêta longtemps à la
barrière, car des coquetiers, des rouliers et un troupeau de moutons y faisaient
de l'encombrement. Le factionnaire, la capote rabattue, allait et venait devant
sa guérite pour se réchauffer. Le commis de l'octroi grimpa sur l'impériale, et
une fanfare de cornet à piston éclata. On descendit le boulevard au grand trot,
les palonniers battants, les traits flottants. La mèche du long fouet claquait
dans l'air humide. Le conducteur lançait son cri sonore : " Allume ! allume !
ohé ! " et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la
boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des
cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.
La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraîcheur
s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de
Paris qui semble contenir des effluves amoureuses et des émanations
intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et
il aimait jusqu'au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu'aux
décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir
à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour
distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.
Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus
fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai
Montebello, on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres, elles
étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu'au
Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petits- Champs et du Bouloi,
on atteignit la rue Coq-Héron, et l'on entra dans la cour de l'hôtel.
Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement
possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à
l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri ; il
leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux, rien !
Il courut à la
rue de Choiseul. M. et Mme Arnoux n'y habitaient pas, et une voisine gardait la
loge du portier ; Frédéric l'attendit ; enfin, il parut, ce n'était plus le
même. Il ne savait point leur adresse.
Frédéric entra dans un café, et,
tout en déjeunant, consulta l'Almanach du Commerce. Il y avait trois cents
Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux ! Où donc logeaient-ils ? Pellerin devait le
savoir.
Il se transporta tout en haut du faubourg Poissonnière, à son
atelier. La porte n'ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de
poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.
Il songea ensuite
à Hussonnet. Mais où découvrir un pareil homme ? Une fois, il l'avait accompagné
jusqu'à la maison de sa maîtresse, rue de Fleurus. Parvenu dans la rue de
Fleurus, Frédéric s'aperçut qu'il ignorait le nom de la demoiselle.
Il
eut recours à la Préfecture de police. Il erra d'escalier en escalier, de bureau
en bureau. Celui des renseignements se fermait. On lui dit de repasser le
lendemain.
Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put
découvrir, pour savoir si l'on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait
plus le commerce.
Enfin, découragé, harassé, malade, il s'en revint à
son hôtel et se coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée
le fit bondir de joie :
-- " Regimbart ! quel imbécile je suis de n'y
avoir pas songé ! "
Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue
Notre-Dame-des-Victoires devant la boutique d'un rogommiste, où Regimbart avait
coutume de prendre le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte ; il fit un
tour de promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de
nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut même
apercevoir au loin son chapeau ; un corbillard et des voitures de deuil
s'interposèrent. L'embarras passé, la vision avait disparu.
Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours, à
onze heures précises, chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il
s'agissait de patienter ; et, après une interminable flânerie de la Bourse à la
Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, à onze heures précises,
entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y trouver son Regimbart.
-- " Connais pas " ! dit le gargotier d'un ton rogue.
Frédéric
insistait ; il reprit :
-- " Je ne le connais plus, monsieur ! " avec un
haussement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête, qui décelaient
un mystère.
Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de
l'estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans un
cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque part, sur les
hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit
rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un établissement de ce nom-là, et à
sa question : -- " M. Regimbart, s'il vous plaît ? " le cafetier lui répondit,
avec un sourire extra-gracieux :
-- " Nous ne l'avons pas encore vu,
monsieur " , tandis qu'il jetait à son épouse, assise dans le comptoir, un
regard d'intelligence.
Et aussitôt, se tournant vers l'horloge :
-- " Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici à dix minutes, un quart d'heure
tout au plus. -- Célestin, vite les feuilles !
-- Qu'est-ce que monsieur
désire prendre ? "
Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric
avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis
différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle du jour,
et le relut ; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du
Charivari ; à la fin, il savait par coeur les annonces. De temps à autre,
des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui ! et la forme de quelqu'un
se profilait sur les carreaux ; mais cela passait toujours !
Afin de se
désennuyer, Frédéric changeait de place ; il alla se mettre dans le fond, puis à
droite, ensuite à gauche ; et il restait au milieu de la banquette, les deux
bras étendus. Mais un chat, foulant délicatement le velours du dossier, lui
faisait des peurs en bondissant tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur
le plateau ; et l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans,
jouait avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme
pâlotte, à dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait donc faire
Regimbart ? Frédéric l'attendait, perdu dans une détresse illimitée.
La
pluie sonnait comme grêle, sur la capote du cabriolet. Par l'écartement du
rideau de mousseline, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus immobile
qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu énorme, coulait entre deux rayons de
roue, et le cocher s'abritant de la couverture sommeillait ; mais, craignant que
son bourgeois ne s'esquivât, de temps à autre il entrouvrait la porte, tout
ruisselant comme un fleuve ; -- et si les regards pouvaient user les choses,
Frédéric aurait dissous l'horloge à force d'attacher dessus les yeux. Elle
marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait -- de long en large, en
répétant : " Il va venir, allez ! il va venir ! " et, pour le distraire, lui
tenait des discours, parlait politique. Il poussa même la complaisance jusqu'à
lui proposer une partie de dominos.
Enfin, à quatre heures et demie,
Frédéric, qui était là depuis midi, se leva d'un bond, déclarant qu'il
n'attendait plus.
-- " Je n'y comprends rien moi-même " , répondit le
cafetier d'un air candide, " c'est la première fois que manque M. Ledoux ! "
-- " Comment, M. Ledoux ? "
-- " Mais oui, monsieur ! "
-- " J'ai dit Regimbart " s'écria Frédéric exaspéré.
-- " Ah !
mille excuses ! vous faites erreur ! -- N'est-ce pas, madame Alexandre, monsieur
a dit : M. Ledoux ? "
Et, interpellant le garçon :
-- Vous
l'avez entendu, vous-même, comme moi ?
Pour se venger de son maître,
sans doute, le garçon se contenta de sourire.
Frédéric se fit ramener
vers les boulevards, indigné du temps perdu, furieux contre le Citoyen,
implorant sa présence comme celle d'un dieu, et bien résolu à l'extraire du fond
des caves les plus lointaines. Sa voiture l'agaçait, il la renvoya ; ses idées
se brouillaient ; puis tous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par
cet imbécile jaillirent de sa mémoire, à la fois, comme les mille pièces d'un
feu d'artifice : café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet Bordelais,
Havanais, Havrais, Boeuf à la Mode, brasserie Allemande, Mère Morel ; et il se
transporta dans tous successivement. Mais, dans l'un, Regimbart venait de sortir
; dans un autre, il viendrait peut-être ; dans un troisième, on ne l'avait pas
vu depuis six mois ; ailleurs, il avait commandé, hier, un gigot pour samedi.
Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le
garçon.
-- " Connaissez-vous M. Regimbart ? "
-- " Comment,
monsieur, si je le connais ? C'est moi qui ai l'honneur de le servir. Il est en
haut ; il achève de dîner ! "
Et, la serviette sous le bras, le maître
de l'établissement, lui-même, l'aborda :
-- " Vous demandez M.
Regimbart, monsieur ? Il était ici à l'instant. "
Frédéric poussa un
juron, mais le limonadier affirma qu'il le trouverait chez Bouttevilain,
infailliblement.
-- " Je vous en donne ma parole d'honneur ! il est
parti un peu plus tôt que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec
des messieurs. Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue
Saint- Martin, 92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour, entresol,
porte à droite ! "
Enfin, il l'aperçut à travers la fumée des pipes,
seul, au fond de l'arrière- buvette après le billard, une chope devant lui, le
menton baissé et dans une attitude méditative.
-- " Ah ! il y a
longtemps que je vous cherchais, vous ! "
Sans s'émouvoir, Regimbart lui
tendit deux doigts seulement, et comme s'il l'avait vu la veille, il débita
plusieurs phrases insignifiantes sur l'ouverture de la session.
Frédéric
l'interrompit, en lui disant, de l'air le plus naturel qu'il put :
-- "
Arnoux va bien ? "
La réponse fut longue à venir, Regimbart se
gargarisait avec son liquide.
-- " Oui, pas mal ! "
-- " Où
demeure-t-il donc, maintenant ? "
-- " Mais. rue Paradis-Poissonnière "
, répondit le Citoyen étonné.
-- " Quel numéro ? "
-- "
Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle ! "
Frédéric se leva :
--
" Comment, vous partez ? "
-- " Oui, oui, j'ai une course, une affaire
que j'oubliais ! Adieu ! "
Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux,
comme soulevé par un vent tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on
éprouve dans les songes.
Il se trouva bientôt à un second étage, devant
une porte dont la sonnette retentissait ; une servante parut ; une seconde porte
s'ouvrit ; Mme Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et
l'embrassea. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans, à peu près
; sa fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté de
la cheminée.
-- " Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-là " , dit
Arnoux, en prenant son fils par les aisselles.
Et il s'amusa quelques
minutes à le faire sauter en l'air, très haut, pour le recevoir au bout de ses
bras.
-- " Tu vas le tuer ! ah ! mon Dieu ! finis donc ! " s'écriait Mme
Arnoux.
Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger, continuait,
et même zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal. -- " Ah
! brave pichoûn, mon poulit rossignolet ! " Puis il demanda à Frédéric pourquoi
il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu faire là-bas, ce
qui le ramenait.
-- " Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de
faïences. Mais causons de vous ! "
Frédéric allégua un long procès, la
santé de sa mère ; il insista beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant.
Bref, il se fixait à Paris, définitivement cette fois ; et il ne dit rien de
l'héritage, -- dans la peur de nuire à son passé.
Les rideaux, comme les
meubles, étaient en damas de laine marron ; deux oreillers se touchaient contre
le traversin ; une bouillotte chauffait dans les charbons ; et l'abat-jour de la
lampe, posée au bord de la commode, assombrissait l'appartement. Mme Arnoux
avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les
cendres et une main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le
lacet de la brassière ; le mioche en chemise pleurait tout en se grattant la
tête, comme M. Alexandre fils.
Frédéric s'était attendu à des spasmes de
joie ; -- mais les passions s'étiolent quand on les dépayse, et, ne retrouvant
plus Mme Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir
perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas
la même. Le calme de son coeur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis, de
Pellerin, entre autres.
-- " Je ne le vois pas souvent " , dit Arnoux.
Elle ajouta :
-- " Nous ne recevons plus, comme autrefois !
Etait-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation ? Mais
Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu dîner avec
eux, à l'improviste ; et il expliqua pourquoi il avait changé d'industrie.
-- " Que voulez-vous faire dans une époque de décadence comme la nôtre ?
La grande peinture est passée de mode ! D'ailleurs, on peut mettre de l'art
partout. Vous savez, moi, j'aime le Beau ! il faudra un de ces jours que je vous
mène à ma fabrique. "
Et il voulut lui montrer, immédiatement,
quelques-uns de ses produits dans son magasin à l'entresol.
Les plats,
les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre
les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et
cabinets de toilette, avec sujets mythologiques dans le style de la Renaissance,
tandis qu'au milieu une double étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des
vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites
jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une
bergère pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric, qui avait
froid et faim.
Il courut au Café Anglais, y soupa splendidement, et,
tout en mangeant, il se disait :
-- " J'étais bien bon là-bas avec mes
douleurs ! A peine si elle m'a reconnu ! quelle bourgeoise ! "
Et, dans
un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions d'égoïsme. Il se
sentait le coeur dur comme la table où ses coudes posaient. Donc, il pouvait,
maintenant, se jeter au milieu du monde, sans peur. L'idée des Dambreuse lui
vint ; il les utiliserait ; puis il se rappela Deslauriers. " Ah ! ma foi, tant
pis ! " Cependant, il lui envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant
rendez-vous le lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.
La
fortune n'était pas si douce pour celui-là.
Il s'était présenté au
concours d'agrégation avec une thèse sur le droit de tester, où il
soutenait qu'on devait le restreindre autant que possible ; -- et, son
adversaire l'excitant à lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup,
sans que les examinateurs bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât
au sort, pour sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré
à des théories déplorables ; les vieilles contestations devaient se produire
comme les nouvelles ; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son bien parce
qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans révolus ? C'était
donner la sécurité de l'honnête homme à l'héritier du voleur enrichi. Toutes les
injustices étaient consacrées par une extension de ce droit, qui était la
tyrannie, l'abus de la force ! Il s'était même écrié :
-- "
Abolissons-le ; et les Francs ne pèseront plus sur les Gaulois, les Anglais sur
les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les
blancs sur les nègres, la Pologne... "
Le président l'avait interrompu :
-- " Bien ! bien ! monsieur ! nous n'avons que faire de vos opinions
politiques, vous vous représenterez plus tard ! "
Deslauriers n'avait
pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre XX du IIIe livre du Code
civil était devenu pour lui une montagne d'achoppement. Il élaborait un grand
ouvrage sur la Prescription, considérée comme base du droit civil et du droit
naturel des peuples ; et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus,
Merlin, Vazeille, Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de
s'y livrer plus à l'aise, il s'était démis de sa place de maître-clerc. Il
vivait en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses ; et, aux séances de
la Parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur, tous les
jeunes doctrinaires issus de M. Guizot, -- si bien qu'il avait, dans un certain
monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.
Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle
rouge, comme celui de Sénécal, autrefois.
Le respect humain, à cause du
public qui passait, les empêcha de s'étreindre longuement, et ils allèrent
jusque chez Véfour, bras dessus bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une
larme au fond des yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria :
-- " Ah ! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant ! "
Frédéric n'aima point cette manière de s'associer, tout de suite, à sa
fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez pour lui
seul.
Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux,
son existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur. Tout
lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une canaille. Pour
un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et, sur le reproche anodin de
Frédéric :
-- " Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos, qui
vous gagnent jusqu'à des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs,
éligibles peut-être ! Ah ! non, non ! "
Puis, d'un air enjoué :
-- " Mais j'oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es
un Mondor, maintenant ! "
Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette
idée : que les successions collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se
réjouît de celle-là) seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine
révolution.
-- " Tu crois ? " dit Frédéric.
-- " Compte dessus "
répondit-il. " Ça ne peut pas durer ! on souffre trop ! Quand je vois dans la
misère des gens comme Sénécal... "
-- " Toujours le Sénécal ! " pensa
Frédéric.
-- " Quoi de neuf, du reste ? Es-tu encore amoureux de Mme
Arnoux ? C'est passé, hein ? "
Frédéric, ne sachant que répondre, ferma
les yeux, en baissant la tête.
A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit
que son journal appartenait maintenant à Hussonnet, lequel l'avait transformé.
Cela s'appelait " L' Art , institut littéraire, société par actions de
cent francs chacune ; capital social : quarante mille francs " , avec la faculté
pour chaque actionnaire de pousser là sa copie ; car " la société a pour but de
publier les oeuvres des débutants, d'épargner au talent, au génie peut-être, les
crises douloureuses qui abreuvent, etc. " , tu vois la blague " ! Il y avait
cependant quelque chose à faire, c'était de hausser le ton de ladite feuille,
puis tout à coup, gardant les mêmes rédacteurs et promettant la suite du
feuilleton, de servir aux abonnés un journal politique ; les avances ne seraient
pas énormes.
-- " Qu'en penses-tu, voyons ? veux-tu t'y mettre ? "
Frédéric ne repoussa pas la proposition. Mais il fallait attendre le
règlement de ses affaires.
-- " Alors, si tu as besoin de quelque
chose... "
-- " Merci, mon petit ! " dit Deslauriers.
Ensuite,
ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au bord de la
fenêtre. Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes d'oiseaux voletant
s'abattaient dans le jardin ; les statues de bronze et de marbre, lavées par la
pluie, miroitaient ; des bonnes en tablier causaient assises sur des chaises ;
et l'on entendait les rires des enfants, avec le murmure continu que faisait la
gerbe du jet d'eau.
Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de
Deslauriers ; mais, sous l'influence du vin, qui circulait dans ses veines, à
moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage, il n'éprouvait
plus qu'un immense bien-être, voluptueusement stupide, -- comme une plante
saturée de chaleur et d'humidité. Deslauriers, les paupières entre-closes,
regardait au loin, vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire :
-- " Ah ! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur
une table, poussait le peuple à la Bastille ! On vivait dans ce temps-là, on
pouvait s'affirmer, prouver sa force ! De simples avocats commandaient à des
généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'à présent... "
Il se tut, puis tout à coup :
-- " Bah ! l'avenir est gros " !
Et, tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de
Barthélemy :
Elle reparaîtra, la terrible Assemblée
Dont, après quarante ans, votre tête est troublée,
Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.
-- "
Je ne sais plus le reste ! Mais il est tard, si nous partions ? "
Et il
continua, dans la rue, à exposer ses théories.
Frédéric, sans l'écouter,
observait à la devanture des marchands les étoffes et les meubles convenables
pour son installation ; et ce fut peut- être la pensée de Mme Arnoux qui le fit
s'arrêter à l'étalage d'un brocanteur, devant trois assiettes de faïence. Elles
étaient décorées d'arabesques jaunes, à reflets métalliques, et valaient cent
écus la pièce. Il les fit mettre de côté.
-- " Moi, à ta place " , dit
Deslauriers, " je m'achèterais plutôt de l'argenterie " , décelant, par cet
amour du cossu, l'homme de mince origine.
Dès qu'il fut seul, Frédéric
se rendit chez le célèbre Pomadère, où il se commanda trois pantalons, deux
habits, une pelisse de fourrure et cinq gilets ; puis chez un bottier, chez un
chemisier, et chez un chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le plus
possible.
Trois jours après, le soir, à son retour du Havre, il trouva
chez lui sa garde-robe complète ; et, impatient de s'en servir, il résolut de
faire à l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop tôt, huit
heures à peine.
-- " Si j'allais chez les autres ? " , se dit-il.
Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui
proposa de le conduire dans un endroit où il s'amuserait, et, au nom de M.
Dambreuse :
-- " Ah ! ça se trouve bien ! Vous verrez là de ses amis
venez donc ! ce sera drôle ! "
Frédéric s'excusait, Mme Arnoux reconnut
sa voix et lui souhaita le bonjour à travers la cloison, car sa fille était
indisposée, elle-même souffrante ; et l'on entendait le bruit d'une cuiller
contre un verre, et tout ce frémissement de choses délicatement remuées qui se
fait dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu à sa
femme. Il entassait les raisons :
-- " Tu sais bien que c'est sérieux !
Il faut que j'y aille, j'y ai besoin, on m'attend. "
-- " Va, va, mon
ami. Amuse-toi ! "
Arnoux héla un fiacre.
-- " Palais-Royal !
galerie Montpensier. "
Et, se laissant tomber sur les coussins :
-- " Ah ! comme je suis las, mon cher ! j'en crèverai. Du reste, je peux
bien vous le dire, à vous. "
Il se pencha vers son oreille,
mystérieusement :
-- " Je cherche à retrouver le rouge de cuivre des
Chinois. "
Et il expliqua ce qu'étaient la couverte et le petit feu.
Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu'il fit porter
sur le fiacre. Puis il choisit pour " sa pauvre femme " du raisin, des ananas,
différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles fussent envoyées de
bonne heure, le lendemain.
Ils allèrent ensuite chez un costumier ;
c'était d'un bal qu'il s'agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une
veste pareille, une perruque rouge ; Frédéric un domino ; et ils descendirent
rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des lanternes de
couleur.
Dès le bas de l'escalier, on entendait le bruit des violons.
-- " Où diable me menez-vous ? " dit Frédéric.
-- " Chez une
bonne fille ! n'ayez pas peur ! "
Un groom leur ouvrit la porte, et ils
entrèrent dans l'antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles
étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon
Louis XV, la traversait en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la
maîtresse du lieu.
-- " Eh bien ? " dit Arnoux.
-- " C'est fait
! " répondit-elle.
-- " Ah ! merci, mon ange ! " .
Et il voulut
l'embrasser.
-- " Prends donc garde, imbécile ! tu vas gâter mon
maquillage ! "
Arnoux présenta Frédéric.
-- " Tapez là dedans,
monsieur, soyez le bienvenu ! "
Elle écarta une portière derrière elle,
et se mit à crier emphatiquement :
-- " Le sieur Arnoux, marmiton, et un
prince de ses amis ! "
Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières ; il
n'aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs
qui se balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des
murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des
torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes
dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de
fleurs, posées sur des consoles, dans les coins ; -- et, en face, après une
seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit à colonnes
torses, ayant une glace de Venise à son chevet.
Les danses s'arrêtèrent,
et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à la vue d'Arnoux
s'avançant avec son panier sur la tête ; les victuailles faisaient bosse au
milieu. -- " Gare au lustre ! " Frédéric leva les yeux : c'était le lustre en
vieux saxe qui ornait la boutique de l'Art industriel ; le souvenir des
anciens jours passa dans sa mémoire, mais un fantassin de la Ligne en petite
tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta
devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement ; et il
reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le
défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié
nègre, le bohème l'accablait de félicitations, l'appelant son colonnel.
Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes, ne savait que répondre. Un
archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.
Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en
villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes
de routier, de débardeur ou de matelot.
Frédéric, s'étant rangé contre
le mur, regarda le quadrille devant lui.
Un vieux beau, vêtu, comme un
doge vénitien, d'une longue simarre de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette,
qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons
d'or. Le couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une
Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille, en
manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui
descendait jusqu'aux jarrets, une grande blonde, marcheuse à l'Opéra, s'était
mise en femme sauvage ; et, par-dessus son maillot de couleur brune, n'avait
qu'un pagne de cuir, des bracelets de verroterie, et un diadème de clinquant,
d'où s'élevait une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard,
affublé d'un habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude
sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un clair de
lune, choquait sa houlette contre le thyrse d'une Bacchante, couronnée de
raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des cothurnes à rubans d'or.
De l'autre côté une Polonaise, en spencer de velours nacarat, balançait son
jupon de gaze sur ses bas de soie gris perle, pris dans des bottines roses
cerclées de fourrure blanche. Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé
en enfant de choeur, et qui gambadait très haut, levant d'une main son surplis
et retenant de l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était
Mademoiselle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait
riche maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste de
velours noir uni ; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe
et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait, tout le long de la
couture, des petits camélias blancs naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et à
nez retroussé, semblait plus insolente encore par l'ébouriffure de sa perruque
où tenait un chapeau d'homme, en feutre gris, plié d'un coup de poing sur
l'oreille droite ; et, dans les bonds qu'elle faisait, ses escarpins à boucles
de diamants atteignaient presque au nez de son voisin, un grand Baron moyen âge
tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange, un glaive d'or à
la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant à
toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux figures et
embarrassait la contredanse.
Frédéric, en regardant ces personnes,
éprouvait un sentiment d'abandon, un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux et
il lui semblait participer à quelque chose d'hostile se tramant contre elle.
Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l'aborda. Elle haletait un
peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son
menton.
-- " Et vous, monsieur " , dit-elle, " vous ne dansez pas ? "
Frédéric s'excusa, il ne savait pas danser.
-- " Vraiment ! mais
avec moi ? bien sûr ? "
Et, posée sur une seule hanche, l'autre genou un
peu rentré, en caressant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle
le considéra pendant une minute, d'un air moitié suppliant, moitié gouailleur.
Enfin elle dit " Bonsoir ! " , fit une pirouette, et disparut.
Frédéric,
mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à errer dans le bal.
Il entra dans le boudoir, capitonné de soie bleu pâle, avec des bouquets
de fleurs des champs, tandis qu'au plafond, dans un cercle de bois doré, des
Amours, émergeant d'un ciel d'azur, batifolaient sur des nuages en forme
d'édredon. Ces élégances, qui seraient aujourd'hui des misères pour les
pareilles de Rosanette, l'éblouirent ; et il admira tout : les volubilis
artificiels ornant le contour de la glace, les rideaux de la cheminée, le divan
turc, et, dans un renfoncement de la muraille, une manière de tente tapissée de
soie rose, avec de la mousseline blanche par-dessus. Des meubles noirs à
marqueterie de cuivre garnissaient la chambre à coucher, où se dressait, sur une
estrade couverte d'une peau de cygne, le grand lit à baldaquin et à plumes
d'autruche. Des épingles à tête de pierreries fichées dans des pelotes, des
bagues traînant sur des plateaux, des médaillons à cercle d'or et des coffrets
d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la lueur qu'épanchait une urne de
Bohême, suspendue à trois chaînettes. Par une petite porte entrebâillée, on
apercevait une serre chaude occupant toute la largeur d'une terrasse, et que
terminait une volière à l'autre bout.
C'était bien là un milieu fait
pour lui plaire. Dans une brusque révolte de sa jeunesse, il se jura d'en jouir,
s'enhardit ; puis, revenu à l'entrée du salon, où il y avait plus de monde
maintenant (tout s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta
debout à contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir, -- et
humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense baiser
épandu.
Mais il y avait près de lui, de l'autre côté de la porte,
Pellerin ; -- Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine et
tenant de la droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.
-- "
Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous a vu ! Où diable étiez-vous donc ? parti
en voyage, en Italie ? Poncif, hein, l'Italie ? pas si raide qu'on dit ?
N'importe ! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours ? "
Et, sans
attendre sa réponse, l'artiste se mit à parler de lui-même.
Il avait
fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la bêtise de la Ligne. On
ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et de l'Unité, dans une oeuvre, que
du caractère et de la diversité des choses.
-- " Car tout existe dans la
nature, donc tout est légitime, tout est plastique. Il s'agit seulement
d'attraper la note, voilà. J'ai découvert le secret ! " Et lui donnant un coup
de coude, il répéta plusieurs fois :
-- " J'ai découvert le secret, vous
voyez ! Ainsi regardez-moi cette petite femme à coiffure de sphinx qui danse
avec un postillon russe, c'est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons crus
: de l'indigo sous les yeux, une plaque de cinabre à la joue, du bistre sur les
tempes ; pif ! paf ! -- Et il jetait, avec le pouce, comme des coups de pinceau
dans l'air. -- " Tandis que la grosse, là-bas " , continua-t-il en montrant une
Poissarde, en robe cerise avec une croix d'or au cou et un fichu de linon noué
dans le dos, -- " rien que des rondeurs ; les narines s'épatent comme les ailes
de son bonnet, les coins de la bouche se relèvent, le menton s'abaisse, tout est
gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens ! Elles sont
parfaites cependant ! Où est le type alors ? " -- Il s'échauffait. " --
Qu'est-ce qu'une belle femme ? Qu'est-ce que le beau ? Ah ! le beau ! me
direz-vous...
Frédéric l'interrompit pour savoir ce qu'était un Pierrot
à profil de bouc, en train de bénir tous les danseurs au milieu d'une
pastourelle.
-- " Rien du tout ! un veuf, père de trois garçons. Il les
laisse sans culottes, passe sa vie au club, et couche avec la bonne. "
-- " Et celui-là, costumé en bailli, qui parle dans l'embrasure de la
fenêtre à une marquise Pompadour ? "
-- " La marquise, c'est Mme
Vandaël, l'ancienne actrice du Gymnase, la maîtresse du Doge, le comte de
Palazot. Voilà vingt ans qu'ils sont ensemble ; on ne sait pourquoi. Avait-elle
de beaux yeux, autrefois, cette femme-là ! Quant au citoyen près d'elle, on le
nomme le capitaine d'Herbigny, un vieux de la vieille, qui n'a pour toute
fortune que sa croix d'honneur et sa pension, sert d'oncle aux grisettes dans
les solennités, arrange les duels et dîne en ville. "
-- " Une canaille
? " dit Frédéric.
-- " Non ! un honnête homme ! "
-- " Ah ! "
L'artiste lui en nomma d'autres encore, quand, apercevant un monsieur
qui portait comme les médecins de Molière une grande robe de serge noire, mais
bien ouverte de haut en bas, afin de montrer toutes ses breloques :
-- "
Ceci vous représente le docteur Des Rrogis, enragé de n'être pas célèbre, a
écrit un livre de pornographie médicale, cire volontiers les bottes dans le
grand monde, est discret ; ces dames l'adorent. Lui et son épouse (cette maigre
châtelaine en robe grise) se trimbalent ensemble dans tous les endroits publics,
et autres. Malgré la gêne du ménage, on a un jour, -- thés artistiques où il se
dit des vers. -- --Attention ! "
En effet, le docteur les aborda ; et
bientôt ils formèrent tous les trois, à l'entrée du salon, un groupe de
causeurs, où vint s'adjoindre Hussonnet, puis l'amant de la Femme-Sauvage, un
jeune poète, exhibant, sous un court mantel à la François 1er, la plus piètre
des anatomies, et enfin un garçon d'esprit, déguisé en Turc de barrière. Mais sa
veste à galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos des dentistes ambulants,
son large pantalon à plis était d'un rouge si déteint, son turban roulé comme
une anguille à la tartare d'un aspect si pauvre, tout son costume enfin
tellement déplorable et réussi, que les femmes ne dissimulaient pas leur dégoût.
Le docteur l'en consola par de grands éloges sur la Débardeuse, sa maîtresse. Ce
Turc était fils d'un banquier.
Entre deux quadrilles, Rosanette se
dirigea vers la cheminée, où était installé, dans un fauteuil, un petit
vieillard replet, en habit marron, à boutons d'or. Malgré ses joues flétries qui
tombaient sur sa haute cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés
naturellement comme les poils d'un caniche, lui donnaient quelque chose de
folâtre.
Elle l'écouta, penchée vers son visage. Ensuite, elle lui
accommoda un verre de sirop ; et rien n'était mignon comme ses mains sous leurs
manches de dentelles qui dépassaient les parements de l'habit vert. Quand le
bonhomme eut bu, il les baisa.
-- " Mais c'est M. Oudry, le voisin
d'Arnoux ! "
-- " Il l'a perdu ! " dit en riant Pellerin.
-- "
Comment ? "
Un postillon de Longjumeau la saisit par la taille, une
valse commençait. Alors, toutes les femmes, assises autour du salon sur des
banquettes, se levèrent à la file, prestement ; et leurs jupes, leurs écharpes,
leurs coiffures se mirent à tourner.
Elles tournaient si près de lui,
que Frédéric distinguait les gouttelettes de leur front ; -- et ce mouvement
giratoire, de plus en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant à sa
pensée une sorte d'ivresse, y faisait surgir d'autres images, tandis que toutes
passaient dans le même éblouissement, et chacune avec une excitation
particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise, qui s'abandonnait d'une
façon langoureuse, lui inspirait l'envie de la tenir contre son coeur, en filant
tous les deux dans un traîneau sur une plaine couverte de neige. Des horizons de
volupté tranquille, au bord d'un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les
pas de la Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières baissées. Puis,
tout à coup, la Bacchante, penchant en arrière sa tête brune, le faisait rêver à
des caresses dévoratrices, dans des bois de lauriers-roses, par un temps
d'orage, au bruit confus des tambourins. La Poissarde, que la mesure trop rapide
essoufflait, poussait des rires ; et il aurait voulu, buvant avec elle aux
Porcherons, chiffonner à pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais
la Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet, semblait
receler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de son visage tous les
raffinements de l'amour moderne, qui a la justesse d'une science et la mobilité
d'un oiseau. Rosanette tournait, le poing sur la hanche ; sa perruque à marteau,
sautillant sur son collet, envoyait de la poudre d'iris autour d'elle ; et, à
chaque tour, du bout de ses éperons d'or, elle manquait d'attraper Frédéric.
Au dernier accord de la valse, Mlle Vatnaz parut. Elle avait un mouchoir
algérien sur la tête, beaucoup de piastres sur le front, de l'antimoine au bord
des yeux, avec une espèce de paletot en cachemire noir tombant sur un jupon
clair, lamé d'argent, et elle tenait un tambour de basque à la main.
Derrière son dos marchait un grand garçon, dans le costume classique du
Dante, et qui était (elle ne s'en cachait plus, maintenant) l'ancien chanteur de
l'Alhambra, -- lequel, s'appelant Auguste Delamare, s'était fait appeler
primitivement Anténor Dellamarre, puis Delmas, puis Belmar, et enfin Delmar,
modifiant ainsi et perfectionnant son nom, d'après sa gloire croissante ; car il
avait quitté le bastringue pour le théâtre, et venait même de débuter bruyamment
à l'Ambigu, dans Gaspardo le Pêcheur.
Hussonnet, en l'apercevant,
se renfrogna. Depuis qu'on avait refusé sa pièce, il exécrait les comédiens. On
n'imaginait pas la vanité de ces Messieurs ; de celui-là, surtout ! " -- " Quel
poseur, voyez donc ! "
Après un léger salut à Rosanette, Delmar s'était
adossé à la cheminée ; et il restait immobile, une main sur le coeur, le pied
gauche en avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés par-dessus
son capuchon, tout en s'efforçant de mettre dans son regard beaucoup de poésie,
pour fasciner les dames. On faisait, de loin, un grand cercle autour de lui.
Mais la Vatnaz, quand elle eut embrassé longuement Rosanette, s'en vint
prier Hussonnet de revoir, sous le point de vue du style, un ouvrage d'éducation
qu'elle voulait publier : la Guirlande des jeunes Personnes , recueil de
littérature et de morale. L'homme de lettres promit son concours. Alors, elle
lui demanda s'il ne pourrait pas, dans une des feuilles où il avait accès, faire
mousser quelque peu son ami, et même lui confier plus tard un rôle. Hussonnet en
oublia de prendre un verre de punch.
C'était Arnoux qui l'avait fabriqué
; et, suivi par le groom du Comte portant un plateau vide, il l'offrait aux
personnes avec satisfaction.
Quand il vint à passer devant M. Oudry,
Rosanette l'arrêta.
-- " Eh bien, et cette affaire ? "
Il rougit
quelque peu ; enfin, s'adressant au bon homme :
-- " Notre amie m'a dit
que vous auriez l'obligeance... "
-- " Comment donc, mon voisin ! tout à
vous. "
Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé ; comme ils
s'entretenaient à demi-voix, Frédéric les entendait confusément ; il se porta
vers l'autre coin de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient ensemble.
Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de théâtre
pour être contemplée à distance, des mains épaisses, de grands pieds, une
mâchoire lourde ; et il dénigrait les acteurs les plus illustres, traitait de
haut les poètes, disait : " mon organe, mon physique, mes moyens " , en
émaillant son discours de mots peu intelligibles pour lui-même, et qu'il
affectionnait, tels que " morbidezza, analogue et homogénéité " .
Rosanette l'écoutait avec de petits mouvements de tête approbatifs. On
voyait l'admiration s'épanouir sous le fard de ses joues, et quelque chose
d'humide passait comme un voile sur ses yeux clairs, d'une indéfinissable
couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer ? Frédéric s'excitait
intérieurement à le mépriser encore plus, pour bannir, peut-être, l'espèce
d'envie qu'il lui portait.
Mlle Vatnaz était maintenant avec Arnoux ;
et, tout en riant très haut, de temps à autre, elle jetait un coup d'oeil sur
son amie, que M. Oudry ne perdait pas de vue.
Puis Arnoux et la Vatnaz
disparurent ; le bonhomme vint parler bas à Rosanette.
-- " Eh bien,
oui, c'est convenu ! Laissez-moi tranquille. "
Et elle pria Frédéric
d'aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n'y était pas.
Un bataillon de
verres à moitié pleins couvrait le plancher ; et les casseroles, les marmites,
la turbotière, la poêle à frire sautaient. Arnoux commandait aux domestiques en
les tutoyant, battait la rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.
-- " Bien " dit-il, " avertissez-la ! Je fais servir. "
On ne
dansait plus, les femmes venaient de se rasseoir, les hommes se promenaient. Au
milieu du salon, un des rideaux tendus sur une fenêtre se bombait au vent ; et
la Sphinx, malgré les observations de tout le monde, exposait au courant d'air
ses bras en sueur. Où donc était Rosanette ? Frédéric la chercha plus loin,
jusque dans le boudoir et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou
deux à deux, s'y étaient réfugiés. L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il
y avait de petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord des
corsages des frémissements d'éventails, lents et doux comme des battements
d'ailes d'oiseau blessé.
En entrant dans la serre, il vit, sous les
larges feuilles d'un caladium, près le jet d'eau, Delmar, couché à plat ventre
sur le canapé de toile ; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée
dans ses cheveux ; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par
l'autre côté, celui de la volière. Delmar se leva d'un bond, puis il sortit à
pas tranquilles sans se retourner ; et même, s'arrêta près de la porte, pour
cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit sa boutonnière. Rosanette pencha le
visage ; Frédéric, qui la voyait de profil, s'aperçut qu'elle pleurait.
-- " Tiens ! qu'as-tu donc ? " dit Arnoux.
Elle haussa les
épaules sans répondre.
-- " Est-ce à cause de lui ? " reprit-il.
Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front,
lentement :
-- " Tu sais bien que je t'aimerai toujours, mon gros. N'y
pensons plus ! Allons souper ! "
Un lustre de cuivre à quarante bougies
éclairait la salle, dont les murailles disparaissaient sous de vieilles faïences
accrochées ; et cette lumière crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore,
parmi les hors- d'oeuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu
de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage à la bisque. Avec un
froufrou d'étoffes, les femmes, tassant leurs jupes, leurs manches et leurs
écharpes, s'assirent les unes près des autres ; les hommes, debout, s'établirent
dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette, Arnoux
était en face. Palazot et son amie venaient de partir.
-- " Bon voyage !
" dit-elle, " attaquons ! "
Et l'Enfant de choeur, homme facétieux, en
faisant un grand signe de croix, commença le Benedicite .
Les
dames furent scandalisées, et principalement la Poissarde, mère d'une fille dont
elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non plus, " n'aimait pas ça " ,
trouvant qu'on devait respecter la religion.
Une horloge allemande,
munie d'un coq, carillonnant deux heures, provoqua sur le coucou force
plaisanteries. Toutes sortes de propos s'ensuivirent : calembours, anecdotes,
vantardises, gageures, mensonges tenus pour vrais, assertions improbables, un
tumulte de paroles qui bientôt s'éparpilla en conversations particulières. Les
vins circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se lançait
de loin une orange, un bouchon ; on quittait sa place pour causer avec
quelqu'un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar, immobile derrière elle ;
Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle Vatnaz mangea presque à elle seule
le buisson d'écrevisses, et les carapaces sonnaient sous ses longues dents.
L'Ange, posée sur le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permissent
de s'asseoir), mastiquait placidement, sans discontinuer.
-- " Quel
fourchette ! " , répétait l'Enfant de choeur ébahi, " quelle fourchette ! "
Et la Sphinx buvait de l'eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait
comme un démon. Tout à coup ses joues s'enflèrent, et, ne résistant plus au sang
qui l'étouffait, elle porta sa serviette contre ses lèvres, puis la jeta sous la
table.
Frédéric l'avait vue.
-- " Ce n'est rien ! "
Et,
à ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement :
--
" Bah ! à quoi bon ? autant ça qu'autre chose ! la vie n'est pas si drôle ! "
Alors, il frissonna, pris d'une tristesse glaciale, comme s'il avait
aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de charbon près
d'un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en tablier de cuir, avec le
robinet d'eau froide qui coule sur leurs cheveux.
Cependant, Hussonnet,
accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait d'une voix enrouée, pour
imiter l'acteur Grassot :
-- " Ne sois pas cruelle, ô Celuta ! cette
petite fête de famille est charmante ! Enivrez-moi de voluptés, mes amours !
Folichonnons ! folichonnons ! "
Et il se mit à baiser les femmes sur
l'épaule. Elles tressaillaient, piquées par ses moustaches ; puis il imagina de
casser contre sa tête une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres
l'imitèrent ; les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand
vent, et la Débardeuse s'écria :
-- " Ne vous gênez pas ! Ça ne coûte
rien ! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote ! "
Tous les yeux se
portèrent sur Arnoux. Il répliqua :
-- " Ah ! sur facture, permettez ! "
tenant, sans doute, à passer pour n'être pas, ou n'être plus l'amant de
Rosanette.
Mais deux voix furieuses s'élevèrent :
-- " Imbécile
! "
-- " Polisson ! "
-- " A vos ordres ! "
-- " Aux
vôtres ! "
C'était le Chevalier moyen âge et le Postillon russe qui se
disputaient ; celui-ci ayant soutenu que des armures dispensaient d'être brave,
l'autre avait pris cela pour une injure. Il voulait se battre, tous
s'interposaient, et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de se faire
entendre.
-- " Messieurs, écoutez-moi ! un mot ! J'ai de l'expérience,
messieurs ! "
Rosanette, ayant frappé avec son couteau sur un verre,
finit par obtenir du silence ; et, s'adressant au Chevalier qui gardait son
casque, puis au Postillon coiffé d'un bonnet à longs poils :
-- "
Retirez d'abord votre casserole ! ça m'échauffe ! -- et vous, là-bas, votre tête
de loup. -- Voulez-vous bien m'obéir, saprelotte ! Regardez donc mes épaulettes
! Je suis votre maréchale " !
Ils s'exécutèrent, et tous applaudirent en
criant :
-- " Vive la Maréchale ! vive la Maréchale ! "
Alors,
elle prit sur le poêle une bouteille de vin de Champagne, et elle le versa de
haut, dans les coupes qu'on lui tendait. Comme la table était trop large, les
convives, les femmes surtout, se portèrent de son côté, en se dressant sur la
pointe des pieds, sur les barreaux des chaises, ce qui forma pendant une minute
un groupe pyramidal de coiffures, d'épaules nues, de bras tendus, de corps
penchés ; -- et de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot
et Arnoux, aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille,
éclaboussaient les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on avait
laissé la porte ouverte, envahirent la salle, tout effarouchés, voletant autour
du lustre, se cognant contre les carreaux, contre les meubles ; et quelques-uns,
posés sur les têtes, faisaient au milieu des chevelures comme de larges fleurs.
Les musiciens étaient partis. On tira le piano de l'antichambre dans le
salon. La Vatnaz s'y mit, et, accompagnée de l'Enfant de choeur qui battait du
tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie, tapant les touches
comme un cheval qui piaffe, et se dandinant de la taille, pour mieux marquer la
mesure. La Maréchale entraîna Frédéric, Hussonnet faisait la roue, la Débardeuse
se disloquait comme un clown, le Pierrot avait des façons d'orang-outang, la
Sauvagesse, les bras écartés, imitait l'oscillation d'une chaloupe. Enfin tous,
n'en pouvant plus, s'arrêtèrent ; et on ouvrit une fenêtre.
Le grand
jour entra, avec la fraîcheur du matin. Il y eut une exclamation d'étonnement,
puis un silence. Les flammes jaunes vacillaient, en faisant de temps à autre
éclater leurs bobèches ; des rubans, des fleurs et des perles jonchaient le
parquet ; des taches de punch et de sirop poissaient les consoles ; les tentures
étaient salies, les costumes fripés, poudreux ; les nattes pendaient sur les
épaules ; et le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes,
dont les paupières rouges clignotaient.
La Maréchale, fraîche comme au
sortir d'un bain, avait les joues roses, les yeux brillants. Elle jeta au loin
sa perruque ; et ses cheveux tombèrent autour d'elle comme une toison, ne
laissant voir de tout son vêtement que sa culotte, ce qui produisit ; un effet à
la fois comique et gentil.
La Sphinx, dont les dents claquaient de
fièvre, eut besoin d'un châle.
Rosanette courut dans sa chambre pour le
chercher, et, comme l'autre la suivait, elle lui ferma la porte au nez,
vivement.
Le Turc observa, tout haut, qu'on n'avait pas vu sortir M.
Oudry. Aucun ne releva cette malice, tant on était fatigué.
Puis, en
attendant les voitures, on s'embobelina dans les capelines et les manteaux. Sept
heures sonnèrent. L'Ange était toujours dans la salle, attablée devant une
compote de beurre et de sardines ; et la Poissarde, près d'elle, fumait des
cigarettes, tout en lui donnant des conseils sur l'existence.
Enfin, les
fiacres étant survenus, les invités s'en allèrent. Hussonnet, employé dans une
correspondance pour la province, devait lire avant son déjeuner cinquante-trois
journaux ; la Sauvagesse avait une répétition à son théâtre, Pellerin un modèle,
l'Enfant de choeur trois rendez-vous. Mais l'Ange, envahie par les premiers
symptômes d'une indigestion, ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta
jusqu'au fiacre.
-- " Prends garde à ses ailes ! " cria par la fenêtre
la Débardeuse.
On était sur le palier quand Mlle Vatnaz dit à Rosanette
:
-- " Adieu, chère ! C'était très bien, ta soirée. "
Puis se
penchant à son oreille :
-- " Garde-le ! "
-- " Jusqu'à des
temps meilleurs " , reprit la Maréchale en tournant le dos, lentement.
Arnoux et Frédéric s'en revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le
marchand de faïences avait un air tellement sombre, que son compagnon le crut
indisposé.
-- " Moi ? pas du tout ! "
Il se mordait la
moustache, fronçait les sourcils, et Frédéric lui demanda si ce n'était pas ses
affaires qui le tourmentaient.
-- " Nullement ! "
Puis tout à
coup :
-- " Vous le connaissiez, n'est-ce pas, le père Oudry ? "
Et, avec une expression de rancune :
-- " Il est riche, le vieux
gredin ! "
Ensuite, Arnoux parla d'une cuisson importante que l'on
devait finir aujourd'hui, à sa fabrique. Il voulait la voir. Le train partait
dans une heure. " Il faut cependant que j'aille embrasser ma femme. "
--
" Ah ! sa femme ! " pensa Frédéric.
Puis il se coucha, avec une douleur
intolérable à l'occiput, et il but une carafe d'eau, pour calmer sa soif.
Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce
que comporte l'existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi, comme un
homme qui descend d'un vaisseau ; et, dans l'hallucination du premier sommeil,
il voyait passer et repasser continuellement les épaules de la Poissarde, les
reins de la Débardeuse, les mollets de la Polonaise, la chevelure de la
Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs, qui n'étaient pas dans le bal, parurent
; et légers comme des papillons, ardents comme des torches, ils allaient,
venaient, vibraient, montaient dans la corniche, descendaient jusqu'à sa bouche.
Frédéric s'acharnait à reconnaître ces yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve
l'avait pris ; il lui semblait qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon d'un
fiacre, et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l'éventrait avec ses
éperons d'or.
Chapitre II.
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Frédéric trouva,
au coin de la rue Rumford, un petit hôtel et il s'acheta, tout à la fois, le
coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez Arnoux, pour
mettre aux deux coins de la porte dans son salon. Derrière cet appartement,
étaient une chambre et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger Deslauriers. Mais,
comment la recevrait-il, elle , sa maîtresse future ? La présence d'un
ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du
cabinet un fumoir.
Il acheta les poètes qu'il aimait, des Voyages, des
Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre ; il
pressait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de jouir,
emportait tout sans marchander.
D'après les notes des fournisseurs,
Frédéric s'aperçut qu'il aurait à débourser prochainement une quarantaine de
mille francs, non compris les droits de succession, lesquels dépasseraient
trente-sept mille ; comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au
notaire du Havre d'en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir
quelque argent à sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette chose
vague, miroitante et indéfinissable qu'on appelle le monde , il demanda
par un billet aux Dambreuse s'ils pouvaient le recevoir. Madame répondit qu'elle
espérait sa visite pour le lendemain.
C'était jour de réception. Des
voitures stationnaient dans la cour. Deux valets se précipitèrent sous la
marquise, et un troisième, au haut de l'escalier, se mit à marcher devant lui.
Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à
hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme
de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme
deux buissons d'or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de
l'Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières en tapisserie
tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le
mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de
diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.
Enfin, il arriva
dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose, bourré de meubles mignons
et qu'éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme Dambreuse était
auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour d'elle. Avec un
mot aimable, elle lui fit signe de s'asseoir, mais sans paraître surprise de ne
l'avoir pas vu depuis longtemps.
On vantait, quand il entra, l'éloquence
de l'abbé Coeur. Puis on déplora l'immoralité des domestiques, à propos d'un vol
commis par un valet de chambre ; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame
de Sommery avait un rhume, Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne
reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus, maintenant
on restait tard à la campagne ; et la misère des propos se trouvait comme
renforcée par le luxe des choses ambiantes ; mais ce qu'on disait était moins
stupide que la manière de causer, sans but, sans suite et sans animation. Il y
avait là, cependant, des hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé
d'une grande paroisse, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement ; ils
s'en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient à
des douairières fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon ; et des
vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer
pour les grands-pères.
Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès
qu'on parlait d'un malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et
prenait un air joyeux s'il était question de bals ou de soirées. Elle serait
bientôt contrainte de s'en priver, car elle allait faire sortir de pension une
nièce de son mari, une orpheline. On exalta son dévouement ; c'était se conduire
en véritable mère de famille.
Frédéric l'observait. La peau mate de son
visage paraissait tendue, et d'une fraîcheur sans éclat, comme celle d'un fruit
conservé. Mais ses cheveux, tire-bouchonnés à l'anglaise, étaient plus fins que
de la soie, ses yeux d'un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au
fond, sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d'un écran japonais,
pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un peu
maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une robe de moire
grise, à corsage montant, comme une puritaine.
Frédéric lui demanda si
elle ne viendrait pas cette année à la Fortelle. Mme Dambreuse n'en savait rien.
Il concevait cela, du reste : Nogent devait l'ennuyer. Les visites augmentaient.
C'était un bruissement continu de robes sur les tapis ; les dames, posées au
bord des chaises, poussaient de petits ricanements, articulaient deux où trois
mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes filles. Bientôt,
la conversation fut impossible à suivre, et Frédéric se retirait quand Mme
Dambreuse lui dit :
-- " Tous les mercredis, n'est-ce pas, monsieur
Moreau ? " rachetant par cette seule phrase ce qu'elle avait montré
d'indifférence.
Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une
large bouffée d'air ; et, par besoin d'un milieu moins artificiel, Frédéric se
ressouvint qu'il devait une visite à la Maréchale.
La porte de
l'antichambre était ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une voix cria :
-- " Delphine ! Delphine ! -- Est-ce vous, Félix ? "
Il se
tenait sans avancer ; les deux petits chiens jappaient toujours. Enfin Rosanette
parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en mousseline blanche garnie de
dentelles, pieds nus dans des babouches.
-- " Ah ! pardon, monsieur ! Je
vous prenais pour le coiffeur. Une minute ! je reviens ! "
Et il resta
seul dans la salle à manger.
Les persiennes en étaient closes. Frédéric
la parcourait des yeux, en se rappelant le tapage de l'autre nuit, lorsqu'il
remarqua au milieu, sur la table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bossué,
gras, immonde. A qui donc ce chapeau ? Montrant impudemment sa coiffe décousue,
il semblait dire : " Je m'en moque après tout ! Je suis le maître ! "
La
Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l'y jeta, referma la porte
(d'autres portes, en même temps, s'ouvraient et se refermaient), et, ayant fait
passer Frédéric par la cuisine, elle l'introduisit dans son cabinet de toilette.
On voyait, tout de suite, que c'était l'endroit de la maison le plus
hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages tapissait
les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique ; sur une table de marbre
blanc s'espaçaient deux larges cuvettes en faïence bleue ; des planches de
cristal formant étagères au-dessus étaient encombrées par des fioles, des
brosses, des peignes, des bâtons de cosmétique, des boîtes à poudre ; le feu se
mirait dans une haute psyché ; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et des
senteurs de pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient.
-- " Vous
excuserez le désordre ! Ce soir, je dîne en ville. "
Et, comme elle
tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des petits chiens. Frédéric les
déclara charmants. Elle les souleva tous les deux, et, haussant jusqu'à lui leur
museau noir :
-- " Voyons, faites une risette, baisez le monsieur. "
Un homme, habillé d'une sale redingote à collet de fourrure, entra
brusquement.
-- " Félix, mon brave " , dit-elle, " , vous aurez votre
affaire dimanche prochain, sans faute. "
L'homme se mit à la coiffer. Il
lui apprenait des nouvelles de ses amies : Mme de Rochegune, Mme de
Saint-Florentin, Mme Lombard, toutes étant nobles comme à l'hôtel Dambreuse.
Puis il causa théâtres ; on donnait le soir à l'Ambigu une représentation
extraordinaire.
-- " Irez-vous ? "
-- " Ma foi, non ! Je reste
chez moi. "
Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa
permission. L'autre jura qu'elle " rentrait du marché " .
-- " Eh bien,
apportez-moi votre livre ! -- Vous permettez, n'est-ce pas ? "
Et,
lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations sur chaque
article. L'addition était fausse.
-- " Rendez-moi quatre sous ! "
Delphine les rendit, et, quand elle l'eut congédiée :
-- " Ah !
Sainte Vierge ! est-on assez malheureux avec ces gens-là ! "
Frédéric
fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop les autres, et
établissait entre les deux maisons une sorte d'égalité fâcheuse.
Delphine, étant revenue, s'approcha de la Maréchale pour chuchoter un
mot à son oreille.
-- " Eh non ! je n'en veux pas ! "
Delphine
se présenta de nouveau.
-- " Madame, elle insiste. "
-- " Ah !
quel embêtement ! Flanque-la dehors ! "
Au même instant, une vieille
dame habillée de noir poussa la porte. Frédéric n'entendit rien, ne vit rien ;
Rosanette s'était précipitée dans la chambre, à sa rencontre.
Quand elle
reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s'assit dans un des fauteuils,
sans parler. Une larme tomba sur sa joue ; puis se tournant vers le jeune homme,
doucement :
-- " Quel est votre petit nom ? "
-- " Frédéric. "
-- " Ah ! Federico ! Ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça ?
"
Et elle le regardait d'une façon câline, presque amoureuse. Tout à
coup, elle poussa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.
La femme
artiste n'avait pas de temps à perdre, devant, à six heures juste, présider sa
table d'hôte ; et elle haletait, n'en pouvant plus. D'abord, elle retira de son
cabas une chaîne de montre avec un papier, puis différents objets, des
acquisitions.
-- " Tu sauras qu'il y a, rue Joubert, des gants de Suède
à trente-six sous magnifiques ! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour
la guipure, j'ai dit qu'on repasserait, Bugneaux a reçu l'acompte. Voilà tout,
il me semble ? C'est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois ! "
Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux
n'avait de monnaie, Frédéric en offrit.
-- " Je vous les rendrai " , dit
la Vatnaz, en fourrant les quinze francs dans son sac. " Mais vous êtes un
vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m'avez pas fait danser une seule fois,
l'autre jour ! -- Ah ! ma chère, j'ai découvert, quai Voltaire, à une boutique,
un cadre d'oiseaux-mouches empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les
donnerais. Tiens ! Comment trouves-tu ? "
Et elle exhiba un vieux coupon
de soie rose qu'elle avait acheté au Temple pour faire un pourpoint moyen âge à
Delmar.
-- " Il est venu aujourd'hui, n'est-ce pas ? "
-- " Non
! "
-- " C'est singulier "
Et, une minute après :
-- "
Où vas-tu ce soir ? "
-- " Chez Alphonsine " , dit Rosanette ; ce qui
était la troisième version sur la manière dont elle devait passer la soirée.
Mlle Vatnaz reprit :
-- " Et le Vieux de la Montagne, quoi de
neuf ? "
Mais, d'un brusque clin d'oeil, la Maréchale lui commanda de se
taire ; et elle reconduisit Frédéric jusque dans l'antichambre, pour savoir s'il
verrait bientôt Arnoux.
-- " Priez-le donc de venir ; pas devant son
épouse, bien entendu ! "
Au haut des marches, un parapluie était posé
contre le mur, près d'une paire de socques.
-- " Les caoutchoucs de la
Vatnaz " , dit Rosanette. " Quel pied ! hein ? Elle est forte, ma petite amie !
"
Et d'un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du
mot :
-- " Ne pas s'y fierrr ! "
Frédéric, enhardi par cette
espèce de confidence, voulut la baiser sur le col. Elle dit froidement :
-- " Oh ! faites ! Ça ne coûte rien ! "
Il était léger en
sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne devînt bientôt sa maîtresse.
Ce désir en éveilla un autre ; et, malgré l'espèce de rancune qu'il lui gardait,
il eut envie de voir Mme Arnoux.
D'ailleurs, il devait y aller pour la
commission de Rosanette.
-- " Mais, à présent " , songea-t-il (six
heures sonnaient), " Arnoux est chez lui, sans doute. "
Il ajourna sa
visite au lendemain.
Elle se tenait dans la même attitude que le premier
jour, et cousait une chemise d'enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec
une ménagerie de bois ; Marthe, un peu plus loin, écrivait.
Il commença
par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération de
bêtise maternelle.
La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil
passait par les carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme
Arnoux était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-
coeurs de sa nuque, pénétrait d'un fluide d'or sa peau ambrée. Alors, il dit :
-- " Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois
ans ! -- Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux,
dans la voiture ? " -- Marthe ne se rappelait pas. " -- Un soir, en revenant de
Saint-Cloud ? "
Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Etait-ce
pour lui défendre toute allusion à leur souvenir commun ?
Ses beaux yeux
noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières
un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles une bonté
infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort que jamais, immense : c'était
une contemplation qui l'engourdissait, il la secoua pourtant. Comment se faire
valoir ? par quels moyens ? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva rien de
mieux que l'argent. Il se mit à parler du temps, lequel était moins froid qu'au
Havre.
-- " Vous y avez été ? "
-- " Oui, pour une affaire. de
famille. un héritage. "
-- " Ah ! j'en suis bien contente " ,
reprit-elle avec un air de plaisir tellement vrai, qu'il en fut touché comme
d'un grand service.
Puis elle lui demanda ce qu'il voulait faire, un
homme devant s'employer à quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu'il
espérait parvenir au Conseil d'État, grâce à M. Dambreuse, le député.
--
" Vous le connaissez peut-être ? "
-- " De nom, seulement. "
Puis, d'une voix basse :
-- " Il vous a mené au bal, l'autre
jour, n'est-ce pas ? "
Frédéric se taisait.
-- " C'est ce que je
voulais savoir, merci. "
Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions
discrètes sur sa famille et sa province. C'était bien aimable, d'être resté
là-bas si longtemps, sans les oublier.
-- " Mais... le pouvais-je ? "
reprit-il. " En doutiez-vous ? "
Mme Arnoux se leva.
-- " Je
crois que vous nous portez une bonne et solide affection. -- Adieu... au revoir
! "
Et elle tendit sa main d'une manière franche et virile. N'était-ce
pas un engagement, une promesse ? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre ; il
se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de faire des
générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s'il n'y avait personne à
secourir. Aucun misérable ne passait ; et sa velléité de dévouement s'évanouit,
car il n'était pas homme à en chercher au loin les occasions.
Puis il se
ressouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut Hussonnet, le second
Pellerin. La position infime de Dussardier commandait naturellement des égards ;
quant à Cisy, il se réjouissait de lui faire voir un peu sa fortune. Il écrivit
donc à tous les quatre de venir pendre la crémaillère le dimanche suivant, à
onze heures juste, et il chargea Deslauriers d'amener Sénécal.
Le
répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour n'avoir point
voulu de distribution de prix, usage qu'il regardait comme funeste à l'égalité.
Il était maintenant chez un constructeur de machines, et n'habitait plus avec
Deslauriers depuis six mois.
Leur séparation n'avait rien eu de pénible.
Sénécal, dans les derniers temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes,
tous travailleurs, tous braves gens, mais dont la compagnie semblait fastidieuse
à l'avocat. D'ailleurs, certaines idées de son ami, excellentes comme armes de
guerre, lui déplaisaient. Il s'en taisait par ambition, tenant à le ménager pour
le conduire, car il attendait avec impatience un grand bouleversement où il
comptait bien faire son trou, avoir sa place.
Les convictions de Sénécal
étaient plus désintéressées. Chaque soir, quand sa besogne était finie, il
regagnait sa mansarde, et il cherchait dans les livres de quoi justifier ses
rêves. Il avait annoté le Contrat social. Il se bourrait de la Revue
Indépendante . Il connaissait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte,
Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux qui
réclament pour l'humanité le niveau des casernes, ceux qui voudraient la
divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir ; et, du mélange de tout
cela, il s'était fait un idéal de démocratie vertueuse, ayant le double aspect
d'une métairie et d'une filature, une sorte de Lacédémone américaine où
l'individu n'existerait que pour servir la Société, plus omnipotente, absolue,
infaillible et divine que les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n'avait
pas un doute sur l'éventualité prochaine de cette conception, et tout ce qu'il
jugeait lui être hostile, Sénécal s'acharnait dessus, avec des raisonnements de
géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les titres nobiliaires, les croix, les
panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop sonores le
scandalisaient, -- ses études comme ses souffrances avivant chaque jour sa haine
essentielle de toute distinction ou supériorité quelconque.
-- "
Qu'est-ce que je dois à ce monsieur pour lui faire des politesses ? S'il voulait
de moi, il pouvait venir "
Deslauriers l'entraîna.
Ils
trouvèrent leur ami dans sa chambre à coucher. Stores et doubles rideaux, glace
de Venise, rien n'y manquait ; Frédéric, en veste de velours, était renversé
dans une bergère, où il fumait des cigarettes de tabac turc.
Sénécal se
rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de plaisir. Deslauriers
embrassa tout d'un seul coup d'oeil ; puis, le saluant très bas :
-- "
Monseigneur ! je vous présente mes respects "
Dussardier lui sauta au
cou.
-- " Vous êtes donc riche, maintenant ? Ah ! tant mieux, nom d'un
chien, tant mieux ! "
Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la
mort de sa grand'mère, il jouissait d'une fortune considérable, et tenait moins
à s'amuser qu'à se distinguer des autres, à n'être pas comme tout le monde,
enfin à " avoir du cachet " . C'était son mot.
Il était midi cependant,
et tous bâillaient ; Frédéric attendait quelqu'un. Au nom d'Arnoux, Pellerin fit
la grimace. Il le considérait comme un renégat depuis qu'il avait abandonné les
arts.
-- " Si l'on se passait de lui ? qu'en dites-vous ? "
Tous
approuvèrent.
Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte, et l'on
aperçut la salle à manger avec sa haute plinthe en chêne relevé d'or et ses deux
dressoirs chargés de vaisselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur le poêle ;
les lames des couteaux neufs miroitaient près des huîtres, il y avait dans le
ton laiteux des verres-mousseline comme une douceur engageante, et la table
disparaissait sous du gibier, des fruits, des choses extraordinaires. Ces
attentions furent perdues pour Sénécal.
Il commença par demander du pain
de ménage (le plus ferme possible), et, à ce propos, parla des meurtres de
Buzançais et de la crise des subsistances.
Rien de tout cela ne serait
survenu si on protégeait mieux l'agriculture, si tout n'était pas livré à la
concurrence, à l'anarchie, à la déplorable maxime du " laissez faire, laissez
passer " ! Voilà comment se constituait la féodalité de l'argent, pire que
l'autre ! Mais qu'on y prenne garde ! le peuple, à la fin, se lassera, et
pourrait faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital, soit par de
sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs hôtels.
Frédéric
entrevit, dans un éclair, un flot d'hommes aux bras nus envahissant le grand
salon de Mme Dambreuse, cassant les glaces à coups de pique.
Sénécal
continuait : l'ouvrier, vu l'insuffisance des salaires, était plus malheureux
que l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants surtout.
-- "
Doit-il s'en débarrasser par l'asphyxie, comme le lui conseille je ne sais plus
quel docteur anglais, issu de Malthus "
Et se tournant vers Cisy :
-- " En serons-nous réduits aux conseils de l'infâme Malthus ? "
Cisy, qui ignorait l'infamie et même l'existence de Malthus, répondit
qu'on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes élevées...
-- " Ah ! les classes élevées ! " dit, en ricanant, le socialiste. "
D'abord, il n'y a pas de classes élevées ; on n'est élevé que par le coeur !
Nous ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous ! mais l'égalité ; la juste
répartition des produits. "
Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier pût
devenir capitaliste, comme le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en
limitant le nombre des apprentis, empêchaient l'encombrement des travailleurs,
et le sentiment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les
bannières.
Hussonnet, comme poète, regrettait les bannières ; Pellerin
aussi, prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer des
phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.
-- " Allons donc ! "
dit Deslauriers. " Une vieille bête ! qui voit dans les bouleversements
d'empires des effets de la vengeance divine. C'est comme le sieur Saint-Simon et
son église, avec sa haine de la Révolution française : un tas de farceurs qui
voudraient nous refaire le catholicisme ! "
M. de Cisy, pour s'éclairer,
sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se mit à dire doucement :
-- " Ces deux savants ne sont donc pas de l'avis de Voltaire ? "
-- " Celui-là, je vous l'abandonne ! " reprit Sénécal.
-- "
Comment ? moi, je croyais. "
-- " Eh non ! il n'aimait pas le peuple "
Puis la conversation descendit aux événements contemporains : les
mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de
Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d'impôts. Selon Sénécal, on en
payait assez, cependant !
-- " Et pourquoi, mon Dieu ? pour élever des
palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos places de brillants
états-majors, ou soutenir, parmi les valets du Château, une étiquette gothique !
"
-- " , J'ai lu dans la Mode " , dit Cisy, " qu'à la Saint-Ferdinand,
au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards. "
-- " Si
ce n'est pas pitoyable ! " fit le socialiste, en haussant de dégoût les épaules.
-- " Et le musée de Versailles ! " s'écria Pellerin. " Parlons-en ! Ces
imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros ! Au Louvre, on a si
bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans dix ans, peut-être
pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit dessus
tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de nous ! "
-- "
Oui, nous sommes la risée de l'Europe " , dit Sénécal.
-- " C'est parce
que l'Art est inféodé à la Couronne. "
-- " Tant que vous n'aurez pas le
suffrage universel... "
-- " Permettez ! " car l'artiste, refusé depuis
vingt ans à tous les Salons, était furieux contre le Pouvoir. " Eh ! qu'on nous
laisse tranquilles. Moi, je ne demande rien ! Seulement les Chambres devraient
statuer sur les intérêts de l'Art. Il faudrait établir une chaire d'esthétique,
et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe, parviendrait,
j'espère, à grouper la multitude. -- Vous feriez bien, Hussonnet, de toucher un
mot de ça dans votre journal " .
-- " Est-ce que les journaux sont
libres ? est-ce que nous le sommes ? " dit Deslauriers avec emportement. " Quand
on pense qu'il peut y avoir jusqu'à vingt-huit formalités pour établir un
batelet sur une rivière, ça me donne envie d'aller vivre chez les anthropophages
! Le Gouvernement nous dévore ! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les
arts, l'air du ciel ; et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et
la soutane du calotin ! "
Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile,
largement. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l'oeil
allumé :
-- " Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel,
c'est-à-dire de tout ce qu'on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie,
Autorité, Etat ! " et, d'une voix plus haute : " que je voudrais briser comme
ceci ! " en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille
morceaux.
Tous applaudirent, et Dussardier principalement.
Le
spectacle des injustices lui faisait bondir le coeur. Il s'inquiétait de Barbès
; il était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter secours aux
chevaux tombés. Son érudition se bornait à deux ouvrages, l'un intitulé Crimes
des rois, l'autre Mystères du Vatican. Il avait écouté l'avocat bouche béante,
avec délices. Enfin, n'y tenant plus :
-- " Moi, ce que je reproche à
Louis-Philippe, c'est d'abandonner les Polonais ! "
-- " Un moment ! "
dit Hussonnet. " D'abord, la Pologne n'existe pas ; c'est une invention de
Lafayette ! Les Polonais, règle générale, sont tous du faubourg Saint-Marceau,
les véritables s'étant noyés avec Poniatowski "
Bref, " il ne donnait
plus là-dedans " , il était " revenu de tout ça ! " . C'était comme le serpent
de mer, la révocation de l'édit de Nantes et " cette vieille blague de la
Saint-Barthélemy ! "
Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les
derniers mots de l'homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après
tout, défendaient le peuple, et il appelait la Ligue " l'aurore de la
Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des
protestants. "
Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles
ennuyaient Cisy probablement, car il mit la conversation sur les tableaux
vivants du Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.
Sénécal s'en
affligea. De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire ; puis on les
voyait étaler un luxe insolent. Aussi approuvait-il les étudiants bavarois qui
avaient outragé Lola Montès. A l'instar de Rousseau, il faisait plus de cas de
la femme d'un charbonnier que de la maîtresse d'un roi.
-- " Vous
blaguez les truffes ! " répliqua majestueusement Hussonnet. Et il prit la
défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il parlait de son bal
et du costume d'Arnoux :
-- " On prétend qu'il branle dans le manche ? "
dit Pellerin.
Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses
terrains de Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin
bas- breton avec d'autres farceurs de son espèce.
Dussardier en savait
davantage ; car son patron à lui, M. Moussinot, ayant été aux informations sur
Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre, celui-ci avait répondu qu'il le jugeait
peu solide, connaissant quelques- uns de ses renouvellements.
Le dessert
était fini ; on passa dans le salon, tendu, comme celui de la Maréchale, en
damas jaune, et de style Louis XVI.
Pellerin blâma Frédéric de n'avoir
pas choisi, plutôt, le style néo-grec ; Sénécal frotta des allumettes contre les
tentures, Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque,
qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des littérateurs
contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible de parler de leurs ouvrages, car
Hussonnet, immédiatement, contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait
leurs figures, leurs moeurs, leur costume, exaltant les esprits de quinzième
ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence
moderne. Telle chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de
poésie que tous les lyriques du XIXe siècle ; Balzac était surfait, Byron
démoli, Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.
-- " Pourquoi donc " ,
dit Sénécal, " n'avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers ? "
Et
M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir sur la table
de Frédéric " quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie du
fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière " .
Ils
arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser dehors par les
épaules. " Mais je deviens bête ! " Et, prenant Dussardier à l'écart, il lui
demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.
Le brave garçon fut
attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait besoin de rien.
Ensuite,
Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son secrétaire deux
mille francs :
-- " Tiens, mon brave, empoche ! C'est le reliquat de mes
vieilles dettes. "
-- " Mais. et le Journal ? " dit l'avocat. " J'en ai
parlé à Hussonnet, tu sais bien. "
Et, Frédéric ayant répondu qu'il se
trouvait " un peu gêné, maintenant " , l'autre eut un mauvais sourire.
Après les liqueurs, on but de la bière ; après la bière, des grogs ; on
refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent ; et ils
marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier se mit à dire
que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.
Hussonnet
déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité de son
intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de " cachet " , absolument.
-- " Moi, je trouve " , dit Pellerin, " qu'il aurait bien pu me
commander un tableau. "
Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche
de son pantalon ses billets de banque.
Frédéric était resté seul. Il
pensait à ses amis, et sentait entre eux et lui comme un grand fossé plein
d'ombre qui les séparait. Il leur avait tendu la main cependant, et ils
n'avaient pas répondu à la franchise de son coeur.
Il se rappela les
mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C'était une invention, une
calomnie sans doute ? Mais pourquoi ? Et il aperçut Mme Arnoux, ruinée,
pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le tourmenta toute la nuit ; le
lendemain, il se présenta chez elle.
Ne sachant comment s'y prendre pour
communiquer ce qu'il savait, il lui demanda en manière de conversation si Arnoux
avait toujours ses terrains de Belleville.
-- " Oui, toujours. "
-- " Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je
crois ? "
-- " C'est vrai. "
-- " Sa fabrique marche très bien,
n'est-ce pas ? "
-- " Mais... je le suppose. "
Et, comme il
hésitait :
-- " Qu'avez-vous donc ? vous me faites peur ! "
Il
lui apprit l'histoire des renouvellements.
Elle baissa la tête, et dit :
-- " Je m'en doutais "
En effet, Arnoux, pour faire une bonne
spéculation, s'était refusé à vendre ses terrains, avait emprunté dessus
largement, et, ne trouvant point d'acquéreurs, avait cru se rattraper par
l'établissement d'une manufacture. Les frais avaient dépassé les devis. Elle
n'en savait pas davantage ; il éludait toute question et affirmait
continuellement que " ça allait très bien " .
Frédéric tâcha de la
rassurer. C'étaient peut-être des embarras momentanés. Du reste, s'il apprenait
quelque chose, il lui en ferait part.
-- " Oh ! oui, n'est-ce pas ? "
dit-elle, en joignant ses deux mains, avec un air de supplication charmant.
Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son existence,
dans son coeur.
Arnoux parut.
-- " Ah ! comme c'est gentil de
venir me prendre pour dîner ! "
Frédéric en resta muet.
Arnoux
parla de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu'il rentrerait fort tard,
ayant un rendez-vous avec M. Oudry.
-- " Chez lui ? "
-- " Mais
certainement, chez lui. "
Il avoua, tout en descendant l'escalier, que,
la Maréchale se trouvant libre, ils allaient faire ensemble une partie fine au
Moulin-Rouge ; et, comme il lui fallait toujours quelqu'un pour recevoir ses
épanchements, il se fit conduire par Frédéric jusqu'à la porte.
Au lieu
d'entrer, il se promena sur le trottoir, en observant les fenêtres du second
étage. Tout à coup les rideaux s'écartèrent.
-- " Ah ! bravo ! le père
Oudry n'y est plus. Bonsoir ! "
C'était donc le père Oudry qui
l'entretenait ? Frédéric ne savait que penser maintenant.
A partir de ce
jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu'auparavant ; il l'invitait à dîner
chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric hanta tout à la fois les deux maisons.
Celle de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du club
ou du spectacle ; on prenait une tasse de thé, on faisait une partie de loto ;
le dimanche, on jouait des charades ; Rosanette, plus turbulente que les autres,
se distinguait par des inventions drolatiques, comme de courir à quatre pattes,
ou de s'affubler d'un bonnet de coton. Pour regarder les passants par la
croisée, elle avait un chapeau de cuir bouilli ; elle fumait des chibouques,
elle chantait des tyroliennes. L'après-midi, par désoeuvrement, elle découpait
des fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur ses
carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait brûler des
pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à une envie,
elle s'engouait d'un bibelot, qu'elle avait vu, n'en dormait pas, courait
l'acheter, le troquait contre un autre, et gâchait les étoffes, perdait ses
bijoux, gaspillait l'argent, aurait vendu sa chemise pour une loge
d'avant-scène. Souvent, elle demandait à Frédéric l'explication d'un mot qu'elle
avait lu, mais n'écoutait pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre
idée, en multipliant les questions. Après des spasmes de gaieté, c'étaient des
colères enfantines ; ou bien elle rêvait, assise par terre, devant le feu, la
tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu'une couleuvre
engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui, tirait avec
lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en se renversant
la taille comme une naïade qui frissonne ; et le rire de ses dents blanches, les
étincelles de ses yeux, sa beauté, sa gaieté éblouissaient Frédéric, et lui
fouettaient les nerfs.
Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant
à lire à son bambin, ou derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur
son piano ; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour lui un
grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous ses mouvements
étaient d'une majesté tranquille ; ses petites mains semblaient faites pour
épandre des aumônes, pour essuyer des pleurs ; et sa voix, un peu sourde
naturellement, avait des intonations caressantes et comme des légèretés de
brise.
Elle ne s'exaltait point pour la littérature, mais son esprit
charmait par des mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit
du vent dans les bois, et à se promener tête nue sous la pluie, Frédéric
écoutait ces choses délicieusement, croyant voir un abandon d'elle-même qui
commençait.
La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie
comme deux musiques : l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et
presque religieuse ; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu
à peu se mêlaient ; -- car, si Mme Arnoux venait à l'effleurer du doigt
seulement, l'image de l'autre, tout de suite, se présentait à son désir, parce
qu'il avait, de ce côté-là, une chance moins lointaine ; -- et, dans la
compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait d'avoir le coeur ému, il se
rappelait immédiatement son grand amour.
Cette confusion était provoquée
par des similitudes entre les deux logements. Un des bahuts que l'on voyait
autrefois boulevard Montmartre ornait à présent la salle à manger de Rosanette,
l'autre, le salon de Mme Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table
étaient pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la même calotte de velours traînant
sur les bergères ; puis une foule de petits cadeaux, des écrans, des boîtes, des
éventails allaient et venaient de chez la maîtresse chez l'épouse, car, sans la
moindre gêne, Arnoux, souvent, reprenait à l'une ce qu'il lui avait donné, pour
l'offrir à l'autre.
La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises
façons. Un dimanche, après dîner, elle l'emmena derrière la porte, et lui fit
voir dans son paletot un sac de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur la table,
afin d'en régaler, sans doute, sa petite famille. M. Arnoux se livrait à des
espiègleries côtoyant la turpitude. C'était pour lui un devoir que de frauder
l'octroi ; il n'allait jamais au spectacle en payant, avec un billet de secondes
prétendait toujours se pousser aux premières, et racontait comme une farce
excellente qu'il avait coutume, aux bains froids, de mettre dans le tronc du
garçon un bouton de culotte pour une pièce de dix sous, ce qui n'empêchait point
la Maréchale de l'aimer.
Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui
:
-- " Ah ! il m'embête, à la fin ! J'en ai assez ! Ma foi, tant pis,
j'en trouverai un autre ! "
Frédéric croyait " l'autre " déjà trouvé et
qu'il s'appelait M. Oudry.
-- " Eh bien " , dit Rosanette, " qu'est-ce
que cela fait ? "
Puis, avec des larmes dans la voix :
-- " Je
lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas, l'animal ! Il ne
veut pas ! Quant à ses promesses, oh ! c'est différent. "
Il lui avait
même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses mines de kaolin ; aucun
bénéfice ne se montrait, pas plus que le cachemire dont il la leurrait depuis
six mois.
Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux
pouvait prendre cela pour une leçon et se fâcher.
Il était bon
cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou ! Au lieu d'amener tous les
jours du monde à dîner chez lui, à présent, il traitait ses connaissances chez
le restaurateur. Il achetait des choses complètement inutiles, telles que des
chaînes d'or, des pendules, des articles de ménage. Mme Arnoux montra même à
Frédéric, dans le couloir, une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et
samovars. Enfin, un jour, elle avoua ses inquiétudes : Arnoux lui avait fait
signer un billet, souscrit à l'ordre de M. Dambreuse.
Cependant,
Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de point d'honneur
vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire de l'esthétique, résultat
de ses conversations avec Pellerin, puis mettre en drames différentes époques de
la Révolution française et composer une grande comédie, par l'influence
indirecte de Deslauriers et d'Hussonnet. Au milieu de son travail, souvent le
visage de l'une ou de l'autre passait devant lui ; il luttait contre l'envie de
la voir, ne tardait pas à y céder ; et il était plus triste en revenant de chez
Mme Arnoux.
Un matin qu'il ruminait sa mélancolie au coin de son feu,
Deslauriers entra. Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son
patron, et, une fois de plus, il se trouvait sans ressources.
-- " Que
veux-tu que j'y fasse ? " , dit Frédéric.
-- " Rien ! tu n'as pas
d'argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère de lui découvrir une place,
soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux ? "
Celui-ci devait avoir besoin
d'ingénieurs dans son établissement ; Frédéric eut une inspiration : Sénécal
pourrait l'avertir des absences du mari, porter des lettres, l'aider dans mille
occasions qui se présenteraient. D'homme à homme, on se rend toujours ces
services-là.
D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer sans qu'il
s'en doutât. Le hasard lui offrait un auxiliaire, c'était de bon augure, il
fallait le saisir ; et, affectant de l'indifférence, il répondit que la chose
peut-être était faisable et qu'il s'en occuperait.
Il s'en occupa tout
de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine dans sa fabrique. Il cherchait le
rouge de cuivre des Chinois ; mais ses couleurs se volatilisaient par la
cuisson. Afin d'éviter les gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son
argile ; mais les pièces se brisaient pour la plupart, l'émail de ses peintures
sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient ; et, attribuant ces
mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire faire
d'autres moulins à broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se rappela quelques-unes
de ces choses ; et il l'aborda en annonçant qu'il avait découvert un homme très
fort, capable de trouver son fameux rouge. Arnoux en fit un bond, puis, l'ayant
écouté, répondit qu'il n'avait besoin de personne.
Frédéric exalta les
connaissances prodigieuses de Sénécal, tout à la fois ingénieur, chimiste et
comptable, étant un mathématicien de première force.
Le faïencier
consentit à le voir.
Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments.
Frédéric s'interposa et parvint, au bout de la semaine, à leur faire conclure un
arrangement.
Mais l'usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en
rien l'aider. Cette réflexion, très simple, abattit son courage comme une
mésaventure.
Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus
il aurait de chances auprès d'elle. Alors, il se mit à faire l'apologie de
Rosanette, continuellement ; il lui représenta tous ses torts à son endroit,
conta les vagues menaces de l'autre jour, et même parla du cachemire, sans taire
qu'elle l'accusait d'avarice.
Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs,
concevant des inquiétudes), apporta le cachemire à Rosanette, mais la gronda de
s'être plainte à Frédéric ; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa
promesse, il prétendit qu'il ne s'en était pas souvenu, ayant trop
d'occupations.
Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu'il
fût deux heures, la Maréchale était encore couchée ; et, à son chevet, Delmar,
installé devant un guéridon, finissait une tranche de foie gras. Elle cria de
loin : " Je l'ai, je l'ai " ; puis, le prenant par les oreilles, elle l'embrassa
au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même le faire asseoir sur son
lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa bouche humide souriait, ses deux
bras ronds sortaient de sa chemise qui n'avait pas de manches ; et, de temps à
autre, il sentait, à travers la batiste, les fermes contours de son corps.
Delmar, pendant ce temps-là, roulait ses prunelles.
-- " Mais,
véritablement, mon amie, ma chère amie ! "
Il en fut de même les fois
suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle montait debout sur son coussin, pour
qu'il l'embrassât mieux, l'appelait un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa
boutonnière, arrangeait sa cravate ; ces gentillesses redoublaient toujours
lorsque Delmar se trouvait là.
Etaient-ce des avances ? Frédéric le
crut. Quant à tromper un ami, Arnoux, à sa place, ne s'en gênerait guère ! et il
avait bien le droit de n'être pas vertueux avec sa maîtresse, l'ayant toujours
été avec sa femme ; car il croyait l'avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le
faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise. Il se
trouvait stupide cependant, et résolut de s'y prendre avec la Maréchale
carrément.
Donc, une après-midi, comme elle se baissait devant sa
commode, il s'approcha d'elle et eut un geste d'une éloquence si peu ambiguë,
qu'elle se redressa tout empourprée. Il recommença de suite ; alors, elle fondit
en larmes, disant qu'elle était bien malheureuse et que ce n'était pas une
raison pour qu'on la méprisât.
Il réitéra ses tentatives. Elle prit un
autre genre, qui fut de rire toujours. Il crut malin de riposter par le même
ton, et en l'exagérant. Mais il se montrait trop gai pour qu'elle le crût
sincère ; et leur camaraderie faisait obstacle à l'épanchement de toute émotion
sérieuse. Enfin, un jour elle répondit qu'elle n'acceptait pas les restes d'une
autre.
-- " Quelle autre ? "
-- " Eh oui ! va retrouver madame
Arnoux ! "
Car Frédéric en parlait souvent ; Arnoux, de son côté, avait
la même manie ; elle s'impatientait, à la fin, d'entendre toujours vanter cette
femme ; et son imputation était une espèce de vengeance.
Frédéric lui en
garda rancune.
Elle commençait, du reste, à l'agacer fortement.
Quelquefois, se posant comme expérimentée, elle disait du mal de l'amour avec un
rire sceptique qui donnait des démangeaisons de la gifler. Un quart d'heure
après, c'était la seule chose qu'il y eût au monde, et, croisant ses bras sur sa
poitrine, comme pour serrer quelqu'un, elle murmurait : " Oh ! oui, c'est bon !
c'est si bon ! " les paupières entre-closes et à demi pâmée d'ivresse. Il était
impossible de la connaître, de savoir, par exemple, si elle aimait Arnoux, car
elle se moquait de lui et en paraissait jalouse. De même pour la Vatnaz, qu'elle
appelait une misérable, d'autres fois sa meilleure amie. Elle avait, enfin, sur
toute sa personne et jusque dans le retroussement de son chignon, quelque chose
d'inexprimable qui ressemblait à un défi ; -- et il la désirait, pour le plaisir
surtout de la vaincre et de la dominer.
Comment faire ? car souvent elle
le renvoyait sans nulle cérémonie, apparaissant une minute entre deux portes
pour chuchoter : " Je suis occupée ; à ce soir ! " ou bien il la trouvait au
milieu de douze personnes ; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une
gageure, tant les empêchements se succédaient. Il l'invitait à dîner, elle
refusait toujours ; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.
Une idée
machiavélique surgit dans sa cervelle.
Connaissant par Dussardier les
récriminations de Pellerin sur son compte, il imagina de lui commander le
portrait de la Maréchale, un portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de
séances ; il n'en manquerait pas une seule ; l'inexactitude habituelle de
l'artiste faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire
peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car elle se
voyait au milieu du Grand Salon, à la place d'honneur, avec une foule devant
elle, et les journaux en parleraient, ce qui " la lancerait " tout à coup.
Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait devait
le poser en grand homme, être un chef-d'oeuvre.
Il passa en revue dans
sa mémoire tous les portraits de maîtres qu'il connaissait, et se décida
finalement pour un Titien, lequel serait rehaussé d'ornements à la Véronèse.
Donc il exécuterait son projet sans ombres factices, dans une lumière
franche éclairant les chairs d'un seul ton, et faisant étinceler les
accessoires.
-- " Si je lui mettais " , pensa-t-il, " une robe de soie
rose, avec un burnous oriental ? oh non ! canaille le burnous ! Ou plutôt si je
l'habillais de velours bleu, sur un fond gris, très coloré ? On pourrait lui
donner également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et un
rideau d'écarlate par-derrière ? "
Et, cherchant ainsi, il élargissait
chaque jour sa conception et s'en émerveillait.
Il eut un battement de
coeur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva chez lui pour la première
séance. Il la plaça debout, sur une manière d'estrade, au milieu de
l'appartement ; et, en se plaignant du jour et regrettant son ancien atelier, il
la fit d'abord s'accouder contre un piédestal, puis asseoir dans un fauteuil, et
tour à tour s'éloignant d'elle et s'en rapprochant pour corriger d'une
chiquenaude les plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes, et
consultait d'un mot Frédéric.
-- " Eh bien, non ! " s'écria-t-il. " J'en
reviens à mon idée ! Je vous flanque en Vénitienne ! "
Elle aurait une
robe de velours ponceau avec une ceinture d'orfèvrerie, et sa large manche
doublée d'hermine laisserait voir son bras nu qui toucherait à la balustrade
d'un escalier montant derrière elle. A sa gauche, une grande colonne irait
jusqu'au haut de la toile rejoindre des architectures, décrivant un arc. On
apercevait en dessous, vaguement, des massifs d'orangers presque noirs, où se
découperait un ciel bleu, rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d'un
tapis, il y aurait, dans un plat d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet
d'ambre, un poignard et un coffret de vieil ivoire un peu jaune dégorgeant des
sequins d'or ; quelques-uns même, tombés par terre çà et là, formeraient une
suite d'éclaboussures brillantes, de manière à conduire l'oeil vers la pointe de
son pied, car elle serait posée sur l'avant-dernière marche, dans un mouvement
naturel et en pleine lumière.
Il alla chercher une caisse à tableaux,
qu'il mit sur l'estrade pour figurer la marche ; puis il disposa comme
accessoires sur un tabouret en guise de balustrade, sa vareuse, un bouclier, une
boîte de sardines, un paquet de plumes, un couteau, et, quand il eut jeté devant
Rosanette une douzaine de gros sous, il lui fit prendre sa pose.
-- "
Imaginez-vous que ces choses-là sont des richesses, des présents splendides. La
tête un peu à droite ! Parfait ! Et ne bougez plus ! Cette attitude majestueuse
va bien à votre genre de beauté ? " .
Elle avait une robe écossaise avec
un gros manchon et se retenait pour ne pas rire.
-- " Quant à la
coiffure, nous la mêlerons à un tortis de perles : cela fait toujours bon effet
dans les cheveux rouges. "
La Maréchale se récria, disant qu'elle
n'avait pas les cheveux rouges.
-- " Laissez donc ! Le rouge des
peintres n'est pas celui des bourgeois ! "
Il commença à esquisser la
position des masses ; et il était si préoccupé des grands artistes de la
Renaissance, qu'il en parlait. Pendant une heure, il rêva tout haut à ces
existences magnifiques, pleines de génie, de gloire et de somptuosités, avec des
entrées triomphales dans les villes, et des galas à la lueur des flambeaux,
entre des femmes à moitié nues, belles comme des déesses.
-- " Vous
étiez faite pour vivre dans ce temps-là. Une créature de votre calibre aurait
mérité un monseigneur ! "
Rosanette trouvait ces compliments fort
gentils. On fixa le jour de la séance prochaine ; Frédéric se chargeait
d'apporter les accessoires.
Comme la chaleur du poêle l'avait étourdie
quelque peu, ils s'en retournèrent à pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le
pont Royal.
Il faisait un beau temps, âpre et splendide. Le soleil
s'abaissait ; quelques vitres de maisons, dans la Cité, brillaient au loin comme
des plaques d'or, tandis que, par derrière, à droite, les tours de Notre-Dame se
profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement baigné à l'horizon dans des
vapeurs grises. Le vent souffla ; et, Rosanette ayant déclaré qu'elle avait
faim, ils entrèrent à la Pâtisserie Anglaise.
Des jeunes femmes, avec
leurs enfants, mangeaient debout contre le buffet de marbre, où se pressaient,
sous des cloches de verre, les assiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux
tartes à la crème. Le sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa
bouche. De temps à autre, pour l'essuyer, elle tirait son mouchoir de son
manchon ; et sa figure ressemblait, sous sa capote de soie verte, à une rose
épanouie entre ses feuilles.
Ils se remirent en marche ; dans la rue de
la Paix, elle s'arrêta, devant la boutique d'un orfèvre, à considérer un
bracelet ; Frédéric voulut lui en faire cadeau.
-- " Non " , dit-elle, "
garde ton argent. "
Il fut blessé de cette parole.
-- " Qu'a
donc le mimi ? On est triste ? "
Et, la conversation s'étant renouée, il
en vint, comme d'habitude, à des protestations d'amour.
-- " Tu sais
bien que c'est impossible ! "
-- " Pourquoi ? "
-- " Ah ! parce
que... "
Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les
volants de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un
crépuscule d'hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi à son
côté ; et ce souvenir l'absorba tellement, qu'il ne s'apercevait plus de
Rosanette et n'y songeait pas.
Elle regardait, au hasard, devant elle,
tout en se laissant un peu traîner, comme un enfant paresseux. C'était l'heure
où l'on rentrait de la promenade, et des équipages défilaient au grand trot sur
le pavé sec. Les flatteries de Pellerin lui revenant sans doute à la mémoire,
elle poussa un soupir.
-- " Ah ! il y en a qui sont heureuses ! Je suis
faite pour un homme riche, décidément. "
Il répliqua d'un ton brutal :
-- " Vous en avez un, cependant ! " car M. Oudry passait pour trois fois
millionnaire.
Elle ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser.
-- " Qui vous en empêche ? "
Et il exhala d'amères plaisanteries
sur ce vieux bourgeois à perruque, lui montrant qu'une pareille liaison était
indigne, et qu'elle devait la rompre !
-- " Oui " , répondit la
Maréchale, comme se parlant à elle-même. " C'est ce que je finirai par faire,
sans doute ! "
Frédéric fut charmé de ce désintéressement. Elle se
ralentissait, il la crut fatiguée. Elle s'obstina à ne pas vouloir de voiture et
elle le congédia devant sa porte, en lui envoyant un baiser du bout des doigts.
-- " Ah ! quel dommage ! et songer que des imbéciles me trouvent riche !
"
Il était sombre en arrivant chez lui.
Hussonnet et Deslauriers
l'attendaient.
Le bohème, assis devant sa table, dessinait des têtes de
Turcs, et l'avocat, en bottes crottées, sommeillait sur le divan.
-- "
Ah ! enfin ! ", s'écria-t-il. " Mais quel air farouche ! Peux-tu m'écouter ? "
Sa vogue comme répétiteur diminuait, car il bourrait ses élèves de
théories défavorables pour leurs examens. Il avait plaidé deux ou trois fois,
avait perdu, et chaque déception nouvelle le rejetait plus fortement vers son
vieux rêve : un journal où il pourrait s'étaler, se venger, cracher sa bile et
ses idées. Fortune et réputation, d'ailleurs, s'ensuivraient. C'était dans cet
espoir qu'il avait circonvenu le bohème, Hussonnet possédant une feuille.
A présent, il la tirait sur papier rose ; il inventait des canards,
composait des rébus, tâchait d'engager des polémiques, et même (en dépit du
local) voulait monter des concerts ! L'abonnement d'un an " donnait droit à une
place d'orchestre dans un des principaux théâtres de Paris ; de plus,
l'administration se chargeait de fournir à MM. les étrangers tous les
renseignements désirables, artistiques, et autres. " " . Mais l'imprimeur
faisait des menaces, on devait trois termes au propriétaire, toutes sortes
d'embarras surgissaient ; et Hussonnet aurait laissé périr l'Art, sans les
exhortations de l'avocat, qui lui chauffait le moral quotidiennement. Il l'avait
pris, afin de donner plus de poids à sa démarche.
-- " Nous venons pour
le Journal " , dit-il.
-- " Tiens, tu y penses encore ! " répondit
Frédéric, d'un ton distrait.
-- " Certainement ! j'y pense ! "
Et il exposa de nouveau son plan. Par des comptes rendus de la Bourse,
ils se mettraient en relations avec des financiers, et obtiendraient ainsi les
cent mille francs de cautionnement indispensables. Mais, pour que la feuille pût
être transformée en journal politique, il fallait auparavant avoir une large
clientèle, et, pour cela, se résoudre à quelques dépenses, tant pour les frais
de papeterie, d'imprimerie, de bureau, bref, une somme de quinze mille francs.
-- " Je n'ai pas de fonds " , dit Frédéric.
-- " Et nous donc !
" fit Deslauriers en croisant ses deux bras.
Frédéric, blessé du reste,
répliqua :
-- " Est-ce ma faute ?... "
-- " Ah ! très bien ! Ils
ont du bois dans leur cheminée, des truffes sur leur table, un bon lit, une
bibliothèque, une voiture, toutes les douceurs ! Mais qu'un autre grelotte sous
les ardoises, dîne à vingt sous, travaille comme un forçat et patauge dans la
misère ! est-ce leur faute ? "
Et il répétait " Est-ce leur faute ? "
avec une ironie cicéronienne qui sentait le Palais. Frédéric voulait parler.
-- " Du reste, je comprends, on a des besoins... aristocratiques ; car
sans doute. quelque femme... "
-- " Eh bien, quand cela serait ? Ne
suis-je pas libre ?... "
-- " Oh ! très libre ! "
Et, après une
minute de silence :
-- " C'est si commode, les promesses ! "
--
" Mon Dieu ! je ne les nie pas ! " dit Frédéric.
L'avocat continuait :
-- " Au collège, on fait des serments, on constituera une phalange, on
imitera les Treize de Balzac. Puis, quand on se retrouve : Bonsoir, mon vieux,
va te promener ! Car celui qui pourrait servir l'autre retient précieusement
tout, pour lui seul. "
-- " Comment ? "
-- " Oui, tu ne nous as
pas même présentés chez les Dambreuse ! "
Frédéric le regarda ; avec sa
pauvre redingote, ses lunettes dépolies et sa figure blême, l'avocat lui parut
un tel cuistre, qu'il ne put empêcher sur ses lèvres un sourire dédaigneux.
Deslauriers l'aperçut et rougit.
Il avait déjà son chapeau pour s'en
aller. Hussonnet, plein d'inquiétude, tâchait de l'adoucir par des regards
suppliants, et, comme Frédéric lui tournait le dos :
-- " Voyons, mon
petit ! Soyez mon Mécène ! Protégez les arts ! "
Frédéric, dans un
brusque mouvement de résignation, prit une feuille de papier, et, ayant
griffonné dessus quelques lignes, la lui tendit. Le visage du bohème s'illumina.
Puis, repassant la lettre à Deslauriers :
-- " Faites des excuses,
Seigneur ! "
Leur ami conjurait son notaire de lui envoyer au plus vite,
quinze mille francs.
-- " Ah ! je te reconnais là ! " dit Deslauriers.
-- " Foi de gentilhomme ! " ajouta le bohème, " vous êtes un brave, on
vous mettra dans la galerie des hommes utiles ! "
L'avocat reprit :
-- " Tu n'y perdras rien, la spéculation est excellente.
-- "
Parbleu ! " s'écria Hussonnet, " j'en fourrerais ma tête sur l'échafaud. "
Et il débita tant de sottises et promit tant de merveilles (auxquelles
il croyait peut-être), que Frédéric ne savait pas si c'était pour se moquer des
autres ou de lui-même.
Ce soir-là, il reçut une lettre de sa mère.
Elle s'étonnait de ne pas le voir encore ministre, tout en le
plaisantant quelque peu. Puis elle parlait de sa santé, et lui apprenait que M.
Roque venait maintenant chez elle. " Depuis qu'il est veuf, j'ai cru sans
inconvénient de le recevoir. Louise est très changée à son avantage. " Et en
post-scriptum : " Tu ne me dis rien de ta belle connaissance, M. Dambreuse ; à
ta place, je l'utiliserais. "
Pourquoi pas ? Ses ambitions
intellectuelles l'avaient quitté, et sa fortune (il s'en apercevait) était
insuffisante ; car, ses dettes payées et la somme convenue remise aux autres,
son revenu serait diminué de quatre mille francs, pour le moins ! D'ailleurs, il
sentait le besoin de sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque
chose. Aussi, le lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il dit que sa mère le
tourmentait pour qu'il embrassât une profession.
-- " Mais je croyais "
, reprit-elle, " que M. Dambreuse devait vous faire entrer au Conseil d'Etat ?
Cela vous irait très bien. "
Elle le voulait donc. Il obéit.
Le
banquier, comme la première fois, était assis à son bureau, et d'un geste le
pria d'attendre quelques minutes, car un monsieur tournant le dos à la porte
l'entretenait de matières graves. Il s'agissait de charbons de terre et d'une
fusion à opérer entre diverses compagnies.
Les portraits du général Foy
et de Louis-Philippe se faisaient pendant de chaque côté de la glace ; des
cartonniers montaient contre le lambris jusqu'au plafond, et il y avait six
chaises de paille, M. Dambreuse n'ayant pas besoin pour ses affaires d'un
appartement plus beau ; c'était comme ces sombres cuisines où s'élaborent de
grands festins. Frédéric observa surtout deux coffres monstrueux, dressés dans
les encoignures. Il se demandait combien de millions y pouvaient tenir. Le
banquier en ouvrit un, et la planche de fer tourna, ne laissant voir à
l'intérieur que des cahiers de papier bleu.
Enfin l'individu passa
devant Frédéric. C'était le père Oudry. Tous deux se saluèrent en rougissant, ce
qui parut étonner M. Dambreuse. Du reste, il se montra fort aimable. Rien
n'était plus facile que de recommander son jeune ami au garde des sceaux. On
serait trop heureux de l'avoir ; et il termina ses politesses en l'invitant à
une soirée qu'il donnait dans quelques jours.
Frédéric montait en coupé
pour s'y rendre quand arriva un billet de la Maréchale. A la lueur des
lanternes, il lut :
" Cher, j'ai suivi vos conseils. Je viens d'expulser
mon Osage. A partir de demain soir, liberté ! Dites que je ne suis pas brave. "
Rien de plus ! Mais c'était le convier à la place vacante. Il poussa une
exclamation, serra le billet dans sa poche et partit.
Deux municipaux à
cheval stationnaient dans la rue. Une file de lampions brûlaient sur les deux
portes cochères ; et des domestiques, dans la cour, criaient, pour faire avancer
les voitures jusqu'au bas du perron sous la marquise. Puis, tout à coup, le
bruit cessait dans le vestibule.
De grands arbres emplissaient la cage
de l'escalier ; les globes de porcelaine versaient une lumière qui ondulait
comme des moires de satin blanc sur les murailles. Frédéric monta les marches
allègrement. Un huissier lança son nom : M. Dambreuse lui tendit la main ;
presque aussitôt, Mme Dambreuse parut.
Elle avait une robe mauve garnie
de dentelles, les boucles de sa coiffure plus abondantes qu'à l'ordinaire, et
pas un seul bijou.
Elle se plaignit de ses rares visites, trouva moyen
de dire quelque chose. Les invités arrivaient ; en manière de salut, ils
jetaient leur torse de côté, ou se courbaient en deux, ou baissaient la figure
seulement ; puis un couple conjugal, une famille passait, et tous se
dispersaient dans le salon déjà plein.
Sous le lustre, au milieu, un
pouf énorme supportait une jardinière, dont les fleurs, s'inclinant comme des
panaches, surplombaient la tête des femmes assises en rond, tout autour, tandis
que d'autres occupaient les bergères formant deux lignes droites interrompues
symétriquement par les grands rideaux des fenêtres en velours nacarat et les
hautes baies des portes à linteau doré.
La foule des hommes qui se
tenaient debout sur le parquet, avec leur chapeau à la main, faisait de loin une
seule masse noire, où les rubans des boutonnières mettaient des points rouges çà
et là, et que rendait plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf de
petits jeunes gens à barbe naissante, tous paraissaient s'ennuyer ; quelques
dandies, d'un air maussade, se balançaient sur leurs talons. Les têtes grises,
les perruques étaient nombreuses ; de place en place, un crâne chauve luisait ;
et les visages, ou empourprés ou très blêmes, laissaient voir dans leur
flétrissure la trace d'immenses fatigues, -- les gens qu'il y avait là
appartenant à la politique ou aux affaires. M. Dambreuse avait aussi invité
plusieurs savants, des magistrats, deux ou trois médecins illustres, et il
repoussait avec d'humbles attitudes les éloges qu'on lui faisait sur sa soirée
et les allusions à sa richesse.
Partout, une valetaille à larges galons
d'or circulait. Les grandes torchères, comme des bouquets de feu,
s'épanouissaient sur les tentures ; elles se répétaient dans les glaces ; et, au
fond de la salle à manger, que tapissait un treillage de jasmin, le buffet
ressemblait à un maître-autel de cathédrale ou à une exposition d'orfèvrerie, --
tant il y avait de plats, de cloches, de couverts et de cuillers en argent et en
vermeil, au milieu des cristaux à facettes qui entrecroisaient, par-dessus les
viandes, des lueurs irisées. Les trois autres salons regorgeaient d'objets d'art
: paysages de maîtres contre les murs, ivoires et porcelaines au bord des
tables, chinoiseries sur les consoles ; des paravents de laque se développaient
devant les fenêtres, des touffes de camélias montaient dans les cheminées ; et
une musique légère vibrait, au loin, comme un bourdonnement d'abeilles.
Les quadrilles n'étaient pas nombreux, et les danseurs, à la manière
nonchalante dont ils traînaient leurs escarpins, semblaient s'acquitter d'un
devoir. Frédéric entendait des phrases comme celles-ci :
-- " Avez-vous
été à la dernière fête de charité de l'hôtel Lambert, Mademoiselle ? "
-- " Non, Monsieur ! "
-- " Il va faire, tout à l'heure, une
chaleur ! "
-- " Oh ! c'est vrai, étouffante ! "
-- " De qui
donc cette polka ? "
-- " Mon Dieu ! je ne sais pas, Madame ! "
Et, derrière lui, trois roquentins, postés dans une embrasure,
chuchotaient des remarques obscènes ; d'autres causaient chemins de fer,
libre-échange un sportsman contait une histoire de chasse ; un légitimiste et un
orléaniste discutaient.
En errant de groupe en groupe, il arriva dans le
salon des joueurs, où, dans un cercle de gens graves, il reconnut Martinon, "
attaché maintenant au Parquet de la Capitale " .
Sa grosse face couleur
de cire emplissait convenablement son collier, lequel était une merveille, tant
les poils noirs se trouvaient bien égalisés ; et, gardant un juste milieu entre
l'élégance voulue par son âge et la dignité que réclamait sa profession, il
accrochait son pouce dans son aisselle suivant l'usage des beaux, puis mettait
son bras dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu'il eût des bottes
extra-vernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de penseur.
Après quelques mots débités froidement, il se retourna vers son
conciliabule. Un propriétaire disait :
-- " C'est une classe d'hommes
qui rêvent le bouleversement de la société ! "
-- " Ils demandent
l'organisation du travail ! " reprit un autre. " Conçoit- on cela ? "
--
" Que voulez-vous ! " fit un troisième, " quand on voit M. de Genoude donner la
main au Siècle ! "
-- " Et des conservateurs, eux-mêmes, s'intituler
progressifs ! Pour nous amener, quoi ? la République ! comme si elle était
possible en France ! "
Tous déclarèrent que la République était
impossible en France.
-- " N'importe " , remarqua tout haut un monsieur.
" On s'occupe trop de la Révolution ; on publie là-dessus un tas d'histoires, de
livres !... "
-- " Sans compter " , dit Martinon, qu'il y a, peut-être,
des sujets d'étude plus sérieux ! "
Un ministériel s'en prit aux
scandales du théâtre :
-- " Ainsi, par exemple, ce nouveau drame la
Reine Margot dépasse véritablement les bornes ! Où était le besoin qu'on nous
parlât des Valois ? Tout cela montre la royauté sous un jour défavorable ! C'est
comme votre Presse ! Les lois de septembre, on a beau dire, sont infiniment trop
douces ! Moi, je voudrais des cours martiales pour bâillonner les journalistes !
A la moindre insolence, traînés devant un conseil de guerre ! et allez donc ! "
-- " Oh ! prenez garde, Monsieur, prenez garde ! " dit un professeur, "
n'attaquez pas nos précieuses conquêtes de 1830 ! respectons nos libertés. " Il
fallait décentraliser plutôt, répartir l'excédent des villes dans les campagnes.
-- " Mais elles sont gangrenées ! " s'écria un catholique. " Faites
qu'on raffermisse la Religion ! "
Martinon s'empressa de dire :
-- " Effectivement, c'est un frein ! "
Tout le mal gisait dans
cette envie moderne de s'élever au-dessus de sa classe, d'avoir du luxe.
-- " Cependant " objecta un industriel, " le luxe favorise le commerce.
Aussi j'approuve le duc de Nemours d'exiger la culotte courte à ses soirées. "
-- " M. Thiers y est venu en pantalon. Vous connaissez son mot ? "
-- " Oui, charmant ! Mais il tourne au démagogue, et son discours dans
la question des incompatibilités n'a pas été sans influence sur l'attentat du 12
mai. "
-- " Ah ! bah ! "
-- " Eh ! eh ! "
Le cercle fut
contraint de s'entr'ouvrir pour livrer passage à un domestique portant un
plateau, et qui tâchait d'entrer dans le salon des joueurs.
Sous
l'abat-jour vert des bougies, des rangées de cartes et de pièces d'or couvraient
la table. Frédéric s'arrêta devant une d'elles, perdit les quinze napoléons
qu'il avait dans sa poche, fit une pirouette, et se trouva au seuil du boudoir
où était alors Mme Dambreuse.
Des femmes le remplissaient, les unes près
des autres, sur des chaises sans dossier. Leurs longues jupes, bouffant autour
d'elles, semblaient des flots d'où leur taille émergeait, et les seins
s'offraient aux regards dans l'échancrure des corsages. Presque toutes portaient
un bouquet de violettes à la main. Le ton mat de leurs gants faisait ressortir
la blancheur humaine de leurs bras ; des effilés, des herbes, leur pendaient sur
les épaules, et on croyait quelquefois, à certains frissonnements, que la robe
allait tomber. Mais la décence des figures tempérait les provocations du costume
; plusieurs même avaient une placidité presque bestiale, et ce rassemblement de
femmes demi-nues faisait songer à un intérieur de harem ; il vint à l'esprit du
jeune homme une comparaison plus grossière. En effet, toutes sortes de beautés
se trouvaient là : des Anglaises à profil de keepsake, une Italienne dont les
yeux noirs fulguraient comme un Vésuve, trois soeurs habillées de bleu, trois
Normandes, fraîches comme des pommiers d'avril, une grande rousse avec une
parure d'améthystes ; -- et les blanches scintillations des diamants qui
tremblaient en aigrettes dans les chevelures, les taches lumineuses des
pierreries étalées sur les poitrines, et l'éclat doux des perles accompagnant
les visages se mêlaient au miroitement des anneaux d'or, aux dentelles, à la
poudre, aux plumes, au vermillon des petites bouches, à la nacre des dents. Le
plafond, arrondi en coupole, donnait au boudoir la forme d'une corbeille ; et un
courant d'air parfumé circulait sous le battement des éventails.
Frédéric, campé derrière elles avec son lorgnon dans l'oeil, ne jugeait
pas toutes les épaules irréprochables ; il songeait à la Maréchale, ce qui
refoulait ses tentations, ou l'en consolait.
Il regardait cependant Mme
Dambreuse, et il la trouvait charmante, malgré sa bouche un peu longue et ses
narines trop ouvertes. Mais sa grâce était particulière. Les boucles de sa
chevelure avaient comme une langueur passionnée, et son front couleur d'agate
semblait contenir beaucoup de choses et dénotait un maître.
Elle avait
mis près d'elle la nièce de son mari, jeune personne assez laide. De temps à
autre, elle se dérangeait pour recevoir celles qui entraient ; et le murmure des
voix féminines, augmentant, faisait comme un caquetage d'oiseaux.
Il
était question des ambassadeurs tunisiens et de leurs costumes. Une dame avait
assisté à la dernière réception de l'Académie ; une autre parla du Don Juan
de Molière, représenté nouvellement aux Français. Mais, désignant sa nièce
d'un coup d'oeil, Mme Dambreuse posa un doigt contre sa bouche, et un sourire
qui lui échappa démentait cette austérité.
Tout à coup, Martinon
apparut, en face, sous l'autre porte. Elle se leva. Il lui offrit son bras.
Frédéric, pour le voir continuer ses galanteries, traversa les tables de jeu et
les rejoignit dans le grand salon ; Mme Dambreuse quitta aussitôt son cavalier,
et l'entretint familièrement.
Elle comprenait qu'il ne jouât pas, ne
dansât pas.
-- " Dans la jeunesse on est triste ! "
Puis,
enveloppant le bal d'un seul regard :
-- " D'ailleurs, tout cela n'est
pas drôle ! pour certaines natures du moins ! "
Et elle s'arrêtait
devant la rangée des fauteuils, distribuant çà et là des mots aimables, tandis
que des vieux, qui avaient des binocles à deux branches, venaient lui faire la
cour. Elle présenta Frédéric à quelques- uns. M. Dambreuse le toucha au coude
légèrement, et l'emmena dehors sur la terrasse.
Il avait vu le Ministre.
La chose n'était pas facile. Avant d'être présenté comme auditeur au Conseil
d'Etat, on devait subir un examen ; Frédéric, pris d'une confiance inexplicable,
répondit qu'il en savait les matières.
Le financier n'en était pas
surpris, d'après tous les éloges que faisait de lui M. Roque.
A ce nom,
Frédéric revit la petite Louise, sa maison, sa chambre ; et il se rappela des
nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre, écoutant les rouliers qui
passaient. Ce souvenir de ses tristesses amena la pensée de Mme Arnoux ; et il
se taisait, tout en continuant à marcher sur la terrasse. Les croisées
dressaient au milieu des ténèbres de longues plaques rouges ; le bruit du bal
s'affaiblissait : les voitures commençaient à s'en aller.
-- " Pourquoi
donc " , reprit M. Dambreuse, " tenez-vous au Conseil d'Etat ? "
Et il
affirma, d'un ton de libéral, que les fonctions publiques ne menaient à rien, il
en savait quelque chose ; les affaires valaient mieux. Frédéric objecta la
difficulté de les apprendre.
-- " Ah ! bah ! en peu de temps, je vous y
mettrais. "
Voulait-il l'associer à ses entreprises ?
Le jeune
homme aperçut, comme dans un éclair, une immense fortune qui allait venir.
-- " Rentrons " , dit le banquier. " Vous soupez avec nous, n'est-ce pas
? "
Il était trois heures, on partait. Dans la salle à manger, une table
servie attendait les intimes.
M. Dambreuse aperçut Martinon, et,
s'approchant de sa femme, d'une voix basse :
-- " C'est vous qui l'avez
invité ? "
Elle répliqua sèchement :
-- " Mais oui ! "
La nièce n'était pas là. On but très bien, on rit très haut ; et des
plaisanteries hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant cet allégement qui
suit les contraintes un peu longues. Seul, Martinon se montra sérieux ; il
refusa de boire du vin de Champagne par bon genre, souple d'ailleurs et fort
poli, car M. Dambreuse, qui avait la poitrine étroite, se plaignant
d'oppression, il s'informa de sa santé à plusieurs reprises ; puis il dirigeait
ses yeux bleuâtres du côté de Mme Dambreuse.
Elle interpella Frédéric,
pour savoir quelles jeunes personnes lui avaient plu. Il n'en avait remarqué
aucune, et préférait, d'ailleurs, les femmes de trente ans.
-- " Ce
n'est peut-être pas bête ! " répondit-elle.
Puis, comme on mettait les
pelisses et les paletots, M. Dambreuse lui dit :
-- " Venez me voir un
de ces matins, nous causerons ! "
Martinon, au bas de l'escalier, alluma
un cigare ; et il offrait, en le suçant, un profil tellement lourd, que son
compagnon lâcha cette phrase :
-- " Tu as une bonne tête, ma parole ! "
-- " Elle en a fait tourner quelques-unes ! " , reprit le jeune
magistrat, d'un air à la fois convaincu et vexé.
Frédéric, en se
couchant, résuma la soirée. D'abord, sa toilette (il s'était observé dans les
glaces plusieurs fois), depuis la coupe de l'habit jusqu'au noeud des escarpins,
ne laissait rien à reprendre ; il avait parlé à des hommes considérables, avait
vu de près des femmes riches, M. Dambreuse s'était montré excellent et Mme
Dambreuse presque engageante. Il pesa un à un ses moindres mots, ses regards,
mille choses inanalysables et cependant expressives. Ce serait crânement beau
d'avoir une pareille maîtresse ! Pourquoi non, après tout ? Il en valait bien un
autre ! Peut-être qu'elle n'était pas si difficile ? Martinon ensuite revint à
sa mémoire ; et, en s'endormant, il souriait de pitié sur ce brave garçon.
L'idée de la Maréchale le réveilla ; ces mots de son billet : " A partir
de demain soir " , étaient bien un rendez-vous pour le jour même. Il attendit
jusqu'à neuf heures, et courut chez elle.
Quelqu'un, devant lui, qui
montait l'escalier, ferma la porte. Il tira la sonnette ; Delphine vint ouvrir,
et affirma que Madame n'y était pas.
Frédéric insista, pria. Il avait à
lui communiquer quelque chose de très grave, un simple mot. Enfin l'argument de
la pièce de cent sous réussit, et la bonne le laissa seul dans l'antichambre.
Rosanette parut. Elle était en chemise, les cheveux dénoués ; et, tout
en hochant la tête, elle fit de floin avec les deux bras, un grand geste
exprimant qu'elle ne pouvait le recevoir.
Frédéric descendit l'escalier,
lentement. Ce caprice-là dépassait tous les autres. Il n'y comprenait rien.
Devant la loge du portier, Mlle Vatnaz l'arrêta.
-- " Elle vous
a reçu ? "
-- " Non ! "
-- " On vous a mis à la porte ? "
-- " Comment le savez-vous ? "
-- " Ça se voit ! Mais venez !
sortons ! j'étouffe ! "
Elle l'emmena dans la rue. Elle haletait. Il
sentait son bras maigre trembler sur le sien. Tout à coup elle éclata :
-- " Ah ! le misérable ! "
-- " Qui donc ? "
-- " Mais
c'est lui ! lui ! Delmar ! "
Cette révélation humilia Frédéric ; il
reprit :
-- " En êtes-vous bien sûre ? "
-- " Mais quand je vous
dis que je l'ai suivi ! " s'écria la Vatnaz ; " je l'ai vu entrer !
Comprenez-vous maintenant ? Je devais m'y attendre, d'ailleurs ; c'est moi, dans
ma bêtise, qui l'ai mené chez elle. Et si vous saviez, mon Dieu ! Je l'ai
recueilli, je l'ai nourri, je l'ai habillé ; et toutes mes démarches dans les
journaux ! Je l'aimais comme une mère ! " -- Puis, avec un ricanement : " -- Ah
! c'est qu'il faut à Monsieur des robes de velours ! une spéculation de sa part,
vous pensez bien ! Et elle ! Dire que je l'ai connue confectionneuse de lingerie
! Sans moi, plus de vingt fois, elle serait tombée dans la crotte. Mais je l'y
plongerai ! oh oui ! Je veux qu'elle crève à l'hôpital ! On saura tout ! "
Et, comme un torrent d'eau de vaisselle qui charrie des ordures, sa
colère fit passer tumultueusement sous Frédéric les hontes de sa rivale.
-- " Elle a couché avec Jumillac, avec Flacourt, avec le petit Allard,
avec Bertinaux, avec Saint-Valéry, le grêlé.
Non ! l'autre ! Ils sont
deux frères, n'importe ! Et quand elle avait des embarras, j'arrangeais tout.
Qu'est-ce que j'y gagnais ? Elle est si avare ! Et puis, vous en conviendrez,
c'était une jolie complaisance que de la voir, car enfin, nous ne sommes pas du
même monde ! Est-ce que je suis une fille, moi ! Est-ce que je me vends ! Sans
compter qu'elle est bête comme un chou ! Elle écrit catégorie par un th .
Au reste, ils vont bien ensemble ; ça fait la paire, quoiqu'il s'intitule
artiste et se croie du génie ! Mais, mon Dieu ! s'il avait seulement de
l'intelligence, il n'aurait pas commis une infamie pareille ! On ne quitte pas
une femme supérieure pour une coquine ! Je m'en moque, après tout. Il devient
laid ! Je l'exècre ! Si je le rencontrais, tenez, je lui cracherais à la figure.
" -- Elle cracha. " -- Oui, voilà le cas que j'en fais maintenant ! Et Arnoux,
hein ? N'est-ce pas abominable ? Il lui a tant de fois pardonné ! On n'imagine
pas ses sacrifices ! Elle devrait baiser ses pieds ! Il est si généreux, si bon
! "
Frédéric jouissait à entendre dénigrer Delmar. Il avait accepté
Arnoux. Cette perfidie de Rosanette lui semblait une chose anormale, injuste ;
et, gagné par l'émotion de la vieille fille, il arrivait à sentir pour lui comme
de l'attendrissement. Tout à coup, il se trouva devant sa porte ; Mlle Vatnaz,
sans qu'il s'en aperçût, lui avait fait descendre le faubourg Poissonnière.
-- " Nous y voilà " , dit-elle. " Moi, je ne peux pas monter. Mais vous,
rien ne vous empêche ? "
-- " Pour quoi faire ? "
-- " Pour lui
dire tout, parbleu ! "
Frédéric, comme se réveillant en sursaut, comprit
l'infamie où on le poussait.
-- " Eh bien ? " reprit-elle.
Il
leva les yeux vers le second étage. La lampe de Mme Arnoux brûlait. Rien
effectivement ne l'empêchait de monter.
-- " Je vous attends ici. Allez
donc ! "
Ce commandement acheva de le refroidir, et il dit :
--
" Je serai là-haut longtemps. Vous feriez mieux de vous en retourner. J'irai
demain chez vous. "
-- " Non, non ! " répliqua la Vatnaz, en tapant du
pied. " Prenez-le ! emmenez-le ! faites qu'il les surprenne ! "
-- "
Mais Delmar n'y sera plus ! "
Elle baissa la tête.
-- " Oui,
c'est peut-être vrai ? "
Et elle resta sans parler, au milieu de la rue,
entre les voitures ; puis, fixant sur lui ses yeux de chatte sauvage :
-- " Je peux compter sur vous, n'est-ce pas ? Entre nous deux
maintenant, c'est sacré ! Faites donc. A demain ! "
Frédéric, en
traversant le corridor, entendit deux voix qui se répondaient. Celle de Mme
Arnoux disait :
-- " Ne mens pas ! ne mens donc pas ! "
Il
entra. On se tut.
Arnoux marchait de long en large, et Madame était
assise sur la petite chaise près du feu, extrêmement pâle, l'oeil fixe. Frédéric
fit un mouvement pour se retirer. Arnoux lui saisit la main, heureux du secours
qui lui arrivait.
-- " Mais je crains... " , dit Frédéric.
-- "
Restez donc ! " souffla Arnoux dans son oreille.
Madame reprit :
-- " Il faut être indulgent, monsieur Moreau ! Ce sont de ces choses que
l'on rencontre parfois dans les ménages. "
-- " C'est qu'on les y met "
, dit gaillardement Arnoux.
-- " Les femmes vous ont des lubies ! Ainsi,
celle-là, par exemple, n'est pas mauvaise. Non, au contraire ! Eh bien, elle
s'amuse depuis une heure à me taquiner avec un tas d'histoires. "
-- "
Elles sont vraies ! " répliqua Mme Arnoux impatientée. " Car, enfin, tu l'as
acheté. "
-- " Moi ? "
-- " Oui, toi-même ! au Persan ! "
-- " Le cachemire ! " pensa Frédéric.
Il se sentait coupable et
avait peur.
Elle ajouta, de suite :
-- " C'était l'autre mois,
un samedi, le 14. "
-- " Ah ! ce jour-là, précisément, j'étais à Creil !
Ainsi, tu vois. "
-- " Pas du tout ! Car nous avons dîné chez les
Bertin, le 14. "
-- " Le 14 ?... " fit Arnoux, en levant les yeux comme
pour chercher une date.
-- " Et même, le commis qui t'a vendu était un
blond ! "
-- " Est-ce que je peux me rappeler le commis ! "
-- "
Il a cependant écrit, sous ta dictée, l'adresse : 18, rue de Laval. "
--
" Comment sais-tu ? " dit Arnoux stupéfait.
Elle leva les épaules.
-- " Oh ! c'est bien simple : j'ai été pour faire réparer mon cachemire,
et un chef de rayon m'a appris qu'on venait d'en expédier un autre pareil chez
Mme Arnoux. "
-- " Est-ce ma faute, à moi, s'il y a dans la même rue une
dame Arnoux ? "
-- " Oui ! mais pas Jacques Arnoux " , reprit-elle.
Alors, il se mit à divaguer, protestant de son innocence. C'était une
méprise, un hasard, une de ces choses inexplicables comme il en arrive. On ne
devait pas condamner les gens sur de simples soupçons, des indices vagues ; et
il cita l'exemple de l'infortuné Lesurques.
-- " Enfin, j'affirme que tu
te trompes ! Veux-tu que je t'en jure ma parole ? "
-- " Ce n'est point
la peine. "
-- " Pourquoi ? "
Elle le regarda en face, sans rien
dire ; puis allongea la main, prit le coffret d'argent sur la cheminée, et lui
tendit une facture grande ouverte.
Arnoux rougit jusqu'aux oreilles et
ses traits décomposés s'enflèrent.
-- " Eh bien ? "
-- " Mais. "
répondit-il, lentement, " qu'est-ce que ça prouve ? "
-- " Ah "
fit-elle, avec une intonation de voix singulière, où il y avait de la douleur et
de l'ironie. " Ah ! "
Arnoux gardait la note entre ses mains, et la
retournait, n'en détachant pas les yeux comme s'il avait dû y découvrir la
solution d'un grand problème.
-- " Oh ! oui, oui, je me rappelle " ,
dit-il enfin. " C'est une commission. - - Vous devez savoir cela, vous. Frédéric
? " Frédéric se taisait. " Une commission dont j'étais chargé. par. par le père
Oudry. "
-- " Et pour qui ? "
-- " Pour sa maîtresse. "
-- " Pour la vôtre ! " s'écria Mme Arnoux, se levant toute droite.
-- " Je te jure. "
-- " Ne recommencez pas ! Je sais tout ! "
-- " Ah ! très bien ! Ainsi, on m'espionne ! "
Elle répliqua
froidement :
-- " Cela blesse, peut-être, votre délicatesse ? "
-- " Du moment qu'on s'emporte " , reprit Arnoux, en cherchant son
chapeau, " et qu'il n'y a pas moyen de raisonner "
Puis, avec un grand
soupir :
Puis, avec un grand soupir :
-- " Ne vous mariez pas,
mon pauvre ami, non, croyez-moi ! "
Et il décampa, ayant besoin de
prendre l'air.
Alors, il se fit un grand silence ; et tout, dans
l'appartement, sembla plus immobile. Un cercle lumineux, au-dessus de la carcel,
blanchissait le plafond, tandis que, dans les coins, l'ombre s'étendait comme
des gazes noires superposées ; on entendait le tic-tac de la pendule avec la
crépitation du feu.
Mme Arnoux venait de se rasseoir, à l'autre angle de
la cheminée, dans le fauteuil ; elle mordait ses lèvres en grelottant ; ses deux
mains se levèrent, un sanglot lui échappa, elle pleurait.
Il se mit sur
la petite chaise ; et, d'une voix caressante, comme on fait à une personne
malade :
-- " Vous ne doutez pas que je ne partage ?... "
Elle
ne répondit rien. Mais, continuant tout haut ses réflexions :
-- " Je le
laisse bien libre ! Il n'avait pas besoin de mentir ! "
-- "
Certainement " , dit Frédéric.
C'était la conséquence de ses habitudes
sans doute, il n'y avait pas songé, et peut-être que, dans des choses plus
graves...
-- " Que voyez-vous donc de plus grave ? "
-- " Oh !
rien ! "
Frédéric s'inclina, avec un sourire d'obéissance. Arnoux
néanmoins possédait certaines qualités ; il aimait ses enfants.
-- " Ah
! et il fait tout pour les ruiner ! "
Cela venait de son humeur trop
facile ; car, enfin, c'était un bon garçon.
Elle s'écria :
-- "
Mais qu'est-ce que cela veut dire, un bon garçon ? "
Il le défendait
ainsi, de la manière la plus vague qu'il pouvait trouver, et, tout en la
plaignant, il se réjouissait, se délectait au fond de l'âme. Par vengeance ou
besoin d'affection, elle se réfugierait vers lui. Son espoir, démesurément
accru, renforçait son amour.
Jamais elle ne lui avait paru si
captivante, si profondément belle. De temps à autre, une aspiration soulevait sa
poitrine ; ses deux yeux fixes semblaient dilatés par une vision intérieure, et
sa bouche demeurait entre-close comme pour donner son âme. Quelquefois, elle
appuyait dessus fortement son mouchoir ; il aurait voulu être ce petit morceau
de batiste tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait la couche, au fond de
l'alcôve, en imaginant sa tête sur l'oreiller ; et il voyait cela si bien, qu'il
se retenait pour ne pas la saisir dans ses bras. Elle ferma les paupières,
apaisée, inerte. Alors, il s'approcha de plus près, et, penché sur elle, il
examinait avidement sa figure. Un bruit de bottes résonna dans le couloir,
c'était l'autre. Ils l'entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric
demanda, d'un signe, à Mme Arnoux, s'il devait y aller.
Elle répliqua "
oui " de la même façon ; et ce muet échange de leurs pensées était comme un
consentement, un début d'adultère.
Arnoux, près de se coucher, défaisait
sa redingote.
-- " Eh bien, comment va-t-elle ? "
-- " Oh !
mieux ! " dit Frédéric. " Cela se passera ! "
Mais Arnoux était peiné.
-- " Vous ne la connaissez pas ! Elle a maintenant des nerfs !...
Imbécile de commis ! Voilà ce que c'est que d'être trop bon ! Si je n'avais pas
donné ce maudit châle à Rosanette ! "
-- " Ne regrettez rien ! Elle vous
est on ne peut plus reconnaissante ! "
-- " Vous croyez ? "
Frédéric n'en doutait pas. La preuve, c'est qu'elle venait de congédier
le père Oudry.
-- " Ah ! pauvre biche ! "
Et, dans l'excès de
son émotion, Arnoux voulait courir chez elle.
-- " Ce n'est pas la peine
! j'en viens. Elle est malade ! "
-- " Raison de plus ! "
Il
repassa vivement ça redingote et avait pris son bougeoir. Frédéric se maudit
pour sa sottise, et lui représenta qu'il devait, par décence, rester ce soir
auprès de sa femme. Il ne pouvait l'abandonner, ce serait très mal.
-- "
Franchement, vous auriez tort ! Rien ne presse, là-bas ! Vous irez demain !
Voyons ! faites cela pour moi. "
Arnoux déposa son bougeoir, et lui dit,
en l'embrassant :
-- " Vous êtes bon, vous ! "
Chapitre III.
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Alors commença
pour Frédéric une existence misérable. Il fut le parasite de la maison.
Si quelqu'un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir de
ses nouvelles, allait chez l'accordeur de piano, inventait mille prévenances ;
et il endurait d'un air content les bouderies de Mlle Marthe et les caresses du
jeune Eugène, qui lui passait toujours ses mains sales sur la figure. Il
assistait aux dîners où Monsieur et Madame, en face l'un de l'autre,
n'échangeaient pas un mot : où bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques
saugrenues. Le repas terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se
cachait derrière les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre
pattes, comme le Béarnais. Il s'en allait enfin, et elle abordait immédiatement
l'éternel sujet de plainte : Arnoux.
Ce n'était pas son inconduite qui
l'indignait. Mais elle paraissait souffrir dans son orgueil, et laissait voir sa
répugnance pour cet homme sans délicatesse, sans dignité, sans honneur.
-- " Ou plutôt il est fou ! " disait-elle.
Frédéric sollicitait
adroitement ses confidences. Bientôt, il connut toute sa vie.
Ses
parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour, Arnoux, dessinant au
bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce temps-là), l'avait aperçue
comme elle sortait de l'église et demandée en mariage ; à cause de sa fortune,
on n'avait pas hésité. D'ailleurs, il l'aimait éperdument. Elle ajouta :
-- " Mon Dieu, il m'aime encore ! à sa manière ! "
Ils avaient,
les premiers mois, voyagé en Italie.
Arnoux, malgré son enthousiasme
devant les paysages et les chefs- d'oeuvre, n'avait fait que gémir sur le vin,
et organisait des pique-niques avec des Anglais, pour se distraire. Quelques
tableaux bien revendus l'avaient poussé au commerce des arts. Puis il s'était
engoué d'une manufacture de faïence. D'autres spéculations, à présent, le
tentaient ; et, se vulgarisant de plus en plus, il prenait des habitudes
grossières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices que
toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son malheur à elle
était irréparable.
Frédéric affirmait que son existence, de même, se
trouvait manquée.
Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer ?
Et elle lui donnait de bons conseils : " Travaillez ! mariez-vous ! "
Il
répondait par des sourires amers ; car, au lieu d'exprimer le véritable motif de
son chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu l' Antony ,
le maudit, -- langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa pensée.
L'action, pour certains hommes, est d'autant plus impraticable que le
désir est plus fort. La méfiance d'eux-mêmes les embarrasse, la crainte de
déplaire les épouvante ; d'ailleurs, les affections profondes ressemblent aux
honnêtes femmes ; elles ont peur d'être découvertes, et passent dans la vie les
yeux baissés.
Bien qu'il connût Mme Arnoux davantage (à cause de cela,
peut-être), il était encore plus lâche qu'autrefois. Chaque matin, il se jurait
d'être hardi. Une invincible pudeur l'en empêchait ; et il ne pouvait se guider
d'après aucun exemple puisque celle-là différait des autres. Par la force de ses
rêves, il l'avait posée en dehors des conditions humaines. Il se sentait, à côté
d'elle, moins important sur la terre que les brindilles de soie s'échappant de
ses ciseaux.
Puis il pensait à des choses monstrueuses, absurdes, telles
que des surprises, la nuit, avec des narcotiques et des fausses clefs, -- tout
lui paraissant plus facile que d'affronter son dédain.
D'ailleurs, les
enfants, les deux bonnes, la disposition des pièces faisaient d'insurmontables
obstacles. Donc, il résolut de la posséder à lui seul, et d'aller vivre ensemble
bien loin, au fond d'une solitude ; il cherchait même sur quel lac assez bleu,
au bord de quelle plage assez douce, si ce serait l'Espagne, la Suisse ou
l'Orient ; et, choisissant exprès les jours où elle semblait plus irritée, il
lui disait qu'il faudrait sortir de là, imaginer un moyen, et qu'il n'en voyait
pas d'autre qu'une séparation. Mais, pour l'amour de ses enfants, jamais elle
n'en viendrait à une telle extrémité. Tant de vertu augmenta son respect.
Ses après-midi se passaient à se rappeler la visite de la veille, à
désirer celle du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf heures, il se
postait au coin de la rue ; et, dès qu'Arnoux avait tiré la grande porte,
Frédéric montait vivement les deux étages et demandait à la bonne d'un air
ingénu :
-- " Monsieur est là ? "
Puis faisait l'homme surpris
de ne pas le trouver.
Arnoux, souvent, rentrait à l'improviste. Alors,
il fallait le suivre dans un petit café de la rue Sainte-Anne, que fréquentait
maintenant Regimbart.
Le Citoyen commençait par articuler contre la
Couronne quelque nouveau grief. Puis ils causaient, en se disant amicalement des
injures ; car le fabricant tenait Regimbart pour un penseur de haute volée, et,
chagriné de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa paresse. Le
Citoyen jugeait Arnoux plein de coeur et d'imagination, mais décidément trop
immoral ; aussi le traitait-il sans la moindre indulgence et refusait même de
dîner chez lui, parce que " la cérémonie l'embêtait. "
Quelquefois, au
moment des adieux, Arnoux était pris de fringale. Il " avait besoin " de manger
une omelette ou des pommes cuites ; et, les comestibles ne se trouvant jamais
dans l'établissement, il les envoyait chercher. On attendait. Regimbart ne s'en
allait pas, et finissait, en grommelant, par accepter quelque chose.
Il
était sobre néanmoins, car il restait pendant des heures, en face du même verre
à moitié plein. La Providence ne gouvernant point les choses selon ses idées, il
tournait à l'hypocondriaque, ne voulait même plus lire les journaux, et poussait
des rugissements au seul nom de l'Angleterre. Il s'écria une fois, à propos d'un
garçon qui le servait mal :
-- " Est-ce que nous n'avons pas assez des
affronts de l'Etranger ! "
En dehors de ces crises, il se tenait
taciturne, méditant " un coup infaillible pour faire péter toute la boutique " .
Tandis qu'il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d'une voix
monotone et avec un regard un peu ivre, contait d'incroyables anecdotes où il
avait toujours brillé, grâce à son aplomb ; et Frédéric (cela tenait sans doute
à des ressemblances profondes), éprouvait un certain entraînement pour sa
personne. Il se reprochait cette faiblesse, trouvant qu'il aurait dû le haïr, au
contraire.
Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur de sa femme, son
entêtement, ses préventions injustes. Elle n'était pas comme cela autrefois.
-- " A votre place " , disait Frédéric, " je lui ferais une pension, et
je vivrais seul. "
Arnoux ne répondait rien ; et, un moment après,
entamait son éloge. Et elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse ; et,
passant à ses qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec
l'étourderie de ces gens qui étalent leurs trésors dans les auberges.
Une catastrophe dérangea son équilibre.
Il était entré, comme
membre du Conseil de surveillance, dans une compagnie de kaolin. Mais, se fiant
à tout ce qu'on lui disait, il avait signé des rapports inexacts et approuvé,
sans vérification, les inventaires annuels frauduleusement dressés par le
gérant. Or, la compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait
d'être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts, ce qui
lui faisait une perte d'environ trente mille francs, aggravée par les motifs du
jugement.
Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la
rue de Paradis.
On le reçut dans la chambre de Madame. C'était l'heure
du premier déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès du
feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les fauteuils.
Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux rouges et la chevelure
ébouriffée ; le petit Eugène, à cause de ses oreillons, pleurait, tout en
grignotant sa tartine ; sa soeur mangeait tranquillement ; Mme Arnoux, un peu
plus pâle que d'habitude, les servait tous les trois.
-- " Eh bien " ,
dit Arnoux, en poussant un gros soupir, " vous savez ! " - - Et Frédéric ayant
fait un geste de compassion : " -- Voilà ! J'ai été victime de ma confiance ! "
Puis il se tut ; et son abattement était si fort, qu'il repoussa le
déjeuner. Mme Arnoux leva les yeux, avec un haussement d'épaules. Il se passa
les mains sur le front.
-- " Après tout, je ne suis pas coupable ! Je
n'ai rien à me reprocher. C'est un malheur ! On s'en tirera ! Ah ! ma foi, tant
pis ! "
Et il entama une brioche, obéissant, du reste, aux
sollicitations de sa femme.
Le soir, il voulut dîner seul, avec elle,
dans un cabinet particulier, à la Maison d'Or. Mme Arnoux ne comprit rien à ce
mouvement de coeur, s'offensant même d'être traitée en lorette ; -- ce qui, de
la part d'Arnoux, au contraire, était une preuve d'affection. Puis, comme il
s'ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale.
Jusqu'à présent, on
lui avait passé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son procès
le classa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa maison.
Frédéric, par point d'honneur, crut devoir les fréquenter plus que
jamais. Il loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque semaine.
Cependant, ils en étaient à cette période où, dans les unions disparates, une
invincible lassitude ressort des concessions que l'on s'est faites et rend
l'existence intolérable. Mme Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux
s'assombrissait ; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait
Frédéric.
Elle l'avait chargé, puisqu'il possédait sa confiance, de
s'enquérir de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses
dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait, néanmoins, se donnant pour
excuse qu'il devait la défendre, et qu'une occasion pouvait se présenter de lui
être utile.
Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M.
Dambreuse. Le financier lui avait offert une vingtaine d'actions dans son
entreprise de houilles ; Frédéric n'y était pas retourné. Deslauriers lui
écrivait des lettres ; il les laissait sans réponse. Pellerin l'avait engagé à
venir voir le portrait ; il l'éconduisait toujours. Il céda cependant à Cisy,
qui l'obsédait pour faire la connaissance de Rosanette.
Elle le reçut
fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme autrefois. Son compagnon fut
heureux d'être admis chez une impure, et surtout de causer avec un acteur ;
Delmar se trouvait là.
Un drame, où il avait représenté un manant qui
fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l'avait mis en telle évidence, qu'on
lui fabriquait sans cesse le même rôle ; et sa fonction, maintenant, consistait
à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur anglais, il invectivait
Charles 1er ; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe II ; ou, père
sensible, s'indignait contre la Pompadour, c'était le plus beau ! Les gamins,
pour le voir, l'attendaient à la porte des coulisses ; et sa biographie, vendue
dans les entractes, le dépeignait comme soignant sa vieille mère, lisant
l'Evangile, assistant les pauvres, enfin sous les couleurs d'un saint Vincent de
Paul mélangé de Brutus et de Mirabeau. On disait : " Notre Delmar. " Il avait
une mission, il devenait Christ.
Tout cela avait fasciné Rosanette ; et
elle s'était débarrassée du père Oudry, sans se soucier de rien, n'étant pas
cupide.
Arnoux, qui la connaissait, en avait profité pendant longtemps
pour l'entretenir à peu de frais ; le bonhomme était venu, et ils avaient eu
soin, tous les trois, de ne point s'expliquer franchement. Puis, s'imaginant
qu'elle congédiait l'autre pour lui seul, Arnoux avait augmenté sa pension. Mais
ses demandes se renouvelaient avec une fréquence inexplicable, car elle menait
un train moins dispendieux ; elle avait même vendu jusqu'au cachemire, tenant à
s'acquitter de ses vieilles dettes, disait-elle ; et il donnait toujours, elle
l'ensorcelait, elle abusait de lui, sans pitié. Aussi les factures, les papiers
timbrés pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une crise prochaine.
Un jour, il se présenta pour voir Mme Arnoux. Elle était sortie.
Monsieur travaillait en bas dans le magasin.
En effet, Arnoux. au milieu
de ses potiches. tâchait d' enfoncer de jeunes mariés, des bourgeois de
la province. Il parlait du tournage et du tournassage, du truité et du glacé ;
les autres. ne voulant pas avoir l'air de n'y rien comprendre, faisaient des
signes d'approbation et achetaient.
Quand les chalands furent dehors, il
conta qu'il avait eu, le matin. avec sa femme, une petite altercation. Pour
prévenir les observations sur la dépense, il avait affirmé que la Maréchale
n'était plus sa maîtresse.
-- " Je lui ai même dit que c'était la vôtre.
"
Frédéric fut indigné ; mais des reproches pouvaient le trahir ; il
balbutia :
-- " Ah ! vous avez eu tort, grand tort ! "
-- "
Qu'est-ce que ça fait ? " , dit Arnoux. " Où est le déshonneur de passer pour
son amant ? Je le suis bien, moi ! Ne seriez-vous pas flatté de l'être ? "
Avait-elle parlé ? Etait-ce une allusion' ? Frédéric se hâta de répondre
:
-- " Non ! pas du tout ! au contraire ! "
-- " Eh bien. alors
? "
-- " Oui, c'est vrai ! cela n'y fait rien. "
Arnoux reprit :
-- " Pourquoi ne venez-vous plus là-bas ? "
Frédéric promit d'y
retourner.
-- " Ah j'oubliais ! vous devriez... en causant de
Rosanette... lâcher à ma femme quelque chose... je ne sais quoi, mais vous
trouverez... quelque chose qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous
demande cela comme un service, hein ? "
Le jeune homme, pour toute
réponse, fit une grimace ambiguë. Cette calomnie le perdait. Il alla le soir
même chez elle, et jura que l'allégation d'Arnoux était fausse.
-- "
Bien vrai ? "
Il paraissait sincère ; et, quand elle eut respiré
largement, elle lui dit : " Je vous crois " , avec un beau sourire ; puis elle
baissa la tête, et, sans le regarder :
-- " Au reste, personne n'a de
droit sur vous ! "
Elle ne devinait donc rien, et elle le méprisait,
puisqu'elle ne pensait pas qu'il pût assez l'aimer pour lui être fidèle !
Frédéric, oubliant ses tentatives près de l'autre, trouvait la permission
outrageante.
Ensuite, elle le pria d'aller quelquefois " chez cette
femme " , pour voir un peu ce qui en était.
Arnoux survint, et, cinq
minutes après, voulut l'entraîner chez Rosanette.
La situation devenait
intolérable.
Il en fut distrait par une lettre du notaire qui devait lui
envoyer le lendemain quinze mille francs ; et, pour réparer sa négligence envers
Deslauriers, il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.
L'avocat logeait rue des Trois-Maries, au cinquième étage, sur une cour.
Son cabinet, petite pièce carrelée, froide, et tendue d'un papier grisâtre,
avait pour principale décoration une médaille en or, son prix de doctorat,
insérée dans un cadre d'ébène contre la glace. Une bibliothèque d'acajou
enfermait sous vitres cent volumes, à peu près. Le bureau, couvert de basane,
tenait le milieu de l'appartement. Quatre vieux fauteuils de velours vert en
occupaient les coins ; et des copeaux flambaient dans la cheminée, où il y avait
toujours un fagot prêt à allumer au coup de sonnette. C'était l'heure de ses
consultations ; l'avocat portait une cravate blanche.
L'annonce des
quinze mille francs (il n'y comptait plus, sans doute) lui causa un ricanement
de plaisir.
-- " C'est bien, mon brave, c'est bien, c'est très bien ! "
Il jeta du bois dans le feu, se rassit, et parla immédiatement du
Journal. La première chose à faire était de se débarrasser d'Hussonnet.
-- " Ce crétin-là me fatigue ! Quant à desservir une opinion, le plus
équitable, selon moi, et le plus fort, c'est de n'en avoir aucune. "
Frédéric parut étonné.
-- " Mais sans doute ! Il serait temps de
traiter la Politique scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient,
quand Rousseau, les littérateurs, y ont introduit la philanthropie, la poésie,
et autres blagues, pour la plus grande joie des catholiques ; alliance
naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je peux le prouver)
croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des messes pour la Pologne,
si à la place du Dieu des dominicains, qui était un bourreau, vous prenez le
Dieu des romantiques, qui est un tapissier ; si, enfin, vous n'avez pas de
l'Absolu une conception plus large que vos aïeux, la monarchie percera sous vos
formes républicaines, et votre bonnet rouge ne sera jamais qu'une calotte
sacerdotale ! Seulement, le régime cellulaire aura remplacé la torture,
l'outrage à la Religion le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance ;
et, dans ce bel ordre qu'on admire, fait de débris louis-quatorziens, de ruines
voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et des fragments de
constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de vexer le
maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi, la presse le
pouvoir, l'administration tout le monde ! Mais les bonnes âmes s'extasient sur
le Code civil, oeuvre fabriquée, quoi qu'on dise, dans un esprit mesquin,
tyrannique ; car le législateur, au lieu de faire son état, qui est de
régulariser la coutume, a prétendu modeler la société comme un Lycurgue !
Pourquoi la loi gêne-t-elle le père de famille en matière de testament ?
Pourquoi entrave-t-elle la vente forcée des immeubles ? Pourquoi punit-elle
comme délit le vagabondage, lequel ne devrait pas être même une contravention ?
Et il y en a d'autres ! Je les connais ! aussi je vais écrire un petit roman
intitulé Histoire de l'idée de justice, qui sera drôle ! Mais j'ai une
soif abominable ! et toi ? "
Il se pencha par la fenêtre et cria au
portier d'aller chercher des grogs au cabaret.
-- " En résumé, je vois
trois partis..., non ! trois groupes, -- et dont aucun ne m'intéresse : ceux qui
ont, ceux qui n'ont plus et ceux qui tâchent d'avoir. Mais tous s'accordent dans
l'idolâtrie imbécile de l'Autorité ! Exemples : Mably recommande qu'on empêche
les philosophes de publier leurs doctrines ; M. Wronski, géomètre, appelle en
son langage la censure " répression critique de la spontanéité spéculative " ;
le père Enfantin bénit les Habsbourg " d'avoir passé par-dessus les Alpes une
main pesante pour comprimer l'Italie " ; Pierre Leroux veut qu'on vous force à
entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d'Etat, tant ce
peuple de vassaux a la rage du gouvernement ! Pas un cependant n'est légitime,
malgré leurs sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il faut
se reporter toujours à une révolution, à un acte de violence, à un fait
transitoire. Ainsi, le principe du nôtre est la souveraineté nationale, comprise
dans la forme parlementaire, quoique le parlement n'en convienne pas ! Mais en
quoi la souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin ? L'un
et l'autre sont deux fictions ! Assez de métaphysique, plus de fantômes ! Pas
n'est besoin de dogmes pour faire balayer les rues ! On dira que je renverse la
société ! Eh bien, après ? où serait le mai ? Elle est propre, en effet, ta
société. "
Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais,
le voyant loin des théories de Sénécal, il était plein d'indulgence. Il se
contenta d'objecter qu'un pareil système les ferait haïr généralement.
-- " Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de
haine contre son voisin, tous compteront sur nous. Tu vas t'y mettre aussi, toi,
et nous faire de la critique transcendante " !
Il fallait attaquer les
idées reçues, l'Académie, l'Ecole Normale, le Conservatoire, la
Comédie-Française, tout ce qui ressemblait à une institution. C'est par là
qu'ils donneraient un ensemble de doctrine à leur Revue. Puis, quand elle serait
bien posée, le journal tout à coup deviendrait quotidien ; alors, ils s'en
prendraient aux personnes.
-- " Et on nous respectera, sois-en sûr ! "
Deslauriers touchait à son vieux rêve : une rédaction en chef,
c'est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein
dans leurs articles, d'en commander, d'en refuser. Ses yeux pétillaient sous ses
lunettes, il s'exaltait et buvait des petits verres, coup sur coup,
machinalement.
-- " Il faudra que tu donnes un dîner une fois la
semaine. C'est indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait !
On voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi ; et,
maniant l'opinion par les deux bouts, littérature et politique, avant six mois,
tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris. "
Frédéric, en
l'écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement, comme un homme qui, après
un long séjour dans une chambre, est transporté au grand air. Cet enthousiasme
le gagnait.
-- " Oui, j'ai été un paresseux, un imbécile, tu as raison !
"
-- " A la bonne heure ! " s'écria Deslauriers ; " je retrouve mon
Frédéric ! "
Et, lui mettant le poing sous la mâchoire :
-- " Ah
! tu m'as fait souffrir. N'importe ! je t'aime tout de même. "
Ils
étaient debout et se regardaient, attendris l'un et l'autre, et près de
s'embrasser.
Un bonnet de femme parut au seuil de l'antichambre.
-- " Qui t'amène ? " dit Deslauriers.
C'était Mlle Clémence, sa
maîtresse.
Elle répondit que, passant devant sa maison par hasard, elle
n'avait pu résister au désir de le voir ; et, pour faire une petite collation
ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu'elle déposa sur la table.
-- " Prends garde à mes papiers ! " reprit aigrement l'avocat. "
D'ailleurs, c'est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes
consultations. "
Elle voulut l'embrasser.
-- " Bien ! va-t'en !
file ton noeud ! "
Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.
-- " Ah ! tu m'ennuies, à la fin ! "
-- " C'est que je t'aime !
"
-- " Je ne demande pas qu'on m'aime, mais qu'on m'oblige ! "
Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la
fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.
Son
attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.
-- " Quand tu auras fini,
tu commanderas ton carrosse, n'est-ce pas ? "
Elle se retourna en
sursaut.
-- " Tu me renvoies ! "
-- " Parfaitement ! "
Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans
doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et
s'en alla.
-- " Tu devrais la rappeler " , dit Frédéric.
-- "
Allons donc ! "
Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa
dans sa cuisine, qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle,
près d'une paire de bottes, les débris d'un maigre déjeuner, et un matelas avec
une couverture était roulé par terre dans un coin.
-- " Ceci te démontre
" , dit-il, " que je reçois peu de marquises ! On s'en passe aisément, va ! et
des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien prennent votre temps ; c'est de
l'argent sous une autre forme ; or, je ne suis pas riche ! Et puis elles sont
toutes si bêtes ! si bêtes ! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi ? "
Ils se séparèrent à l'angle du Pont-Neuf.
-- " Ainsi, c'est
convenu ! tu m'apporteras la chose demain, dès que tu l'auras. "
-- "
Convenu ! " dit Frédéric.
Le lendemain à son réveil, il reçut par la
poste un bon de quinze mille francs sur la Banque.
Ce chiffon de papier
lui représenta quinze gros sacs d'argent ; et il se dit qu'avec une somme
pareille, il pourrait : d'abord garder sa voiture pendant trois ans, au lieu de
la vendre comme il y serait forcé prochainement, ou s'acheter deux belles
armures damasquinées qu'il avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de
choses encore, des peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs ! de
cadeaux pour Mme Arnoux ! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que de
perdre tant d'argent dans ce journal ! Deslauriers lui semblait présomptueux,
son insensibilité de la veille le refroidissant à son endroit, et Frédéric
s'abandonnait à ces regrets quand il fut tout surpris de voir entrer Arnoux, --
lequel s'assit sur le bord de sa couche, pesamment, comme un homme accablé.
-- " Qu'y a-t-il donc ? "
-- " Je suis perdu ! "
Il
avait à verser, le jour même, en l'étude de Me Beauminet, notaire rue
Sainte-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.
-- "
C'est un désastre inexplicable ! Je lui ai donné une hypothèque qui devait le
tranquilliser, pourtant ! Mais il me menace d'un commandement, s'il n'est pas
payé cette après-midi, tantôt ! "
-- " Et alors ? "
-- " Alors,
c'est bien simple ! Il va faire exproprier mon immeuble. La première affiche me
ruine, voilà tout ! Ah ! si je trouvais quelqu'un pour m'avancer cette maudite
somme-là, il prendrait la place de Vanneroy et je serais sauvé ! Vous ne
l'auriez pas, par hasard ? "
Le mandat était resté sur la table de nuit,
près d'un livre. Frédéric souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant
:
-- " Mon Dieu, non, cher ami ! "
Mais il lui coûtait de
refuser à Arnoux.
-- " Comment, vous ne trouvez personne qui veuille ? "
-- " Personne ! et songer que, d'ici à huit jours, j'aurai des rentrées
! On me doit peut-être... cinquante mille francs pour la fin du mois ! "
-- " Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous
doivent d'avancer ? "
-- " Ah, bien, oui ! "
-- " Mais vous avez
des valeurs quelconques, des billets ? "
-- " Rien ! "
-- " Que
faire ? " dit Frédéric.
-- " C'est ce que je me demande " , reprit
Arnoux.
Il se tut, et il marchait dans la chambre de long en large.
-- " Ce n'est pas pour moi, mon Dieu ! mais pour mes enfants, pour ma
pauvre femme ! "
Puis, en détachant chaque mot :
-- " Enfin...
je serai fort... j'emballerai tout cela... et j'irai chercher fortune... je ne
sais où ! "
-- " Impossible ! " s'écria Frédéric.
Arnoux
répliqua d'un air calme :
-- " Comment voulez-vous que je vive à Paris,
maintenant ? "
Il y eut un long silence.
Frédéric se mit à dire
:
-- " Quand le rendriez-vous, cet argent ? "
Non pas qu'il
l'eût ; au contraire ! Mais rien ne l'empêchait de voir des amis, de faire des
démarches. Et il sonna son domestique pour s'habiller. Arnoux le remerciait.
-- " C'est dix-huit mille francs qu'il vous faut, n'est-ce pas ? "
-- " Oh ! je me contenterais bien de seize mille ! Car j'en ferai bien
deux mille cinq cents, trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy. toutefois,
m'accorde jusqu'à demain ; et, je vous le répète, vous pouvez affirmer, jurer au
prêteur que. dans huit jours, peut-être même dans cinq ou six, l'argent sera
remboursé. D'ailleurs, l'hypothèque en répond. Ainsi, pas de danger, vous
comprenez ? "
Frédéric assura qu'il comprenait et qu'il allait sortir
immédiatement.
Il resta chez lui, maudissant Deslauriers, car il voulait
tenir sa parole, et cependant obliger Arnoux.
-- " Si je m'adressais à
M. Dambreuse ? Mais sous quel prétexte demander de l'argent ? C'est à moi, au
contraire, d'en porter chez lui pour ses actions de houilles ! Ah ! qu'il aille
se promener avec ses actions ! Je ne les dois pas ! "
Et Frédéric
s'applaudissait de son indépendance, comme s'il eût refusé un service à M.
Dambreuse.
-- " Eh bien " , se dit-il ensuite, " puisque je fais une
perte de ce côté-là... car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent
mille ! A la Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque à l'un,
ne suis-je pas libre ?... D'ailleurs, quand Deslauriers attendrait ! -- Non,
non, c'est mal, allons-y ! "
Il regarda sa pendule.
-- " Ah !
rien ne presse ! la Banque ne ferme qu'à cinq heures. "
Et, à quatre
heures et demie, quand il eut touché son argent :
-- " C'est inutile,
maintenant ! Je ne le trouverais pas ; j'irai ce soir ! " se donnant ainsi le
moyen de revenir sur sa décision, car il reste toujours dans la conscience
quelque chose des sophismes qu'on y a versés ; elle en garde l'arrière-goût,
comme d'une liqueur mauvaise.
Il se promena sur les boulevards, et dîna
seul au restaurant. Puis il entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire.
Mais ses billets de banque le gênaient, comme s'il les eût volés. Il n'aurait
pas été chagrin de les perdre.
En rentrant chez lui, il trouva une
lettre contenant ces mots :
" Quoi de neuf ?
" Ma
femme se joint à moi, cher ami, dans l'espérance, etc.
" A vous "
Et un parafe.
-- " Sa femme ! elle me prie ! "
Au
même moment, parut Arnoux, pour savoir s'il avait trouvé la somme urgente.
-- " Tenez, la voilà ! " dit Frédéric.
Et, vingt-quatre heures
après, il répondit à Deslauriers :
-- " Je n'ai rien reçu. "
L'Avocat revint trois jours de suite. Il le pressait d'écrire au
notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.
-- " Non c'est
inutile je vais y aller ! "
La semaine finie, Frédéric demanda
timidement au sieur Arnoux ses quinze mille francs.
Arnoux le remit au
lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se risquait dehors à la nuit close,
craignant d'être surpris par Deslauriers.
Un soir, quelqu'un le heurta
au coin de la Madeleine. C'était lui.
-- " Je vais les chercher " ,
dit-il.
Et Deslauriers l'accompagna jusqu'à la porte d'une maison, dans
le faubourg Poissonnière.
-- " Attends-moi. "
Il attendit.
Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec Arnoux, et lui fit
signe de patienter encore un peu. Le marchand de faïences et son compagnon
montèrent, bras dessus, bras dessous, la rue d'Hauteville, prirent ensuite la
rue de Chabrol.
La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède.
Arnoux marchait doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce :
une suite de passages couverts qui auraient mené du boulevard Saint- Denis au
Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d'entrer ; et il
s'arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques la figure des
grisettes, puis reprenait son discours.
Frédéric entendait les pas de
Deslauriers derrière lui, comme des reproches, comme des coups frappant sur sa
conscience. Mais il n'osait faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la
crainte qu'elle ne fût inutile. L'autre se rapprochait. Il se décida.
Arnoux, d'un ton fort dégagé, dit que, ses recouvrements n'ayant pas eu
lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.
-- "
Vous n'en avez pas besoin, j'imagine ? "
A ce moment, Deslauriers
accosta Frédéric, et, le tirant à l'écart :
-- " Sois franc, les as-tu,
oui ou non ? "
-- " Eh bien, non ! " dit Frédéric, " Je les ai perdus !
"
-- " Ah ! et à quoi ? "
-- " Au jeu ! "
Deslauriers ne
répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux avait profité de
l'occasion pour allumer un cigare dans un débit de tabac. Il revint en demandant
quel était ce jeune homme.
-- " Rien ! un ami ! "
Puis, trois
minutes après, devant la porte de Rosanette :
-- " Montez donc " , dit
Arnoux, " elle sera contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant ! "
Un réverbère, en face, l'éclairait ; et avec son cigare entre ses dents
blanches et son air heureux, il avait quelque chose d'intolérable.
-- "
Ah ! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription
d'hypothèque. C'est ma femme qui me l'a rappelé. "
-- " Une femme de
tête ! " reprit machinalement Frédéric.
-- " Je crois bien ! "
Et Arnoux recommença son éloge. Elle n'avait pas sa pareille pour
l'esprit, le coeur, l'économie ; il ajouta d'une voix basse, en roulant des yeux
:
-- " Et comme corps de femme ! "
-- " Adieu ! " dit Frédéric.
Arnoux fit un mouvement.
-- " Tiens ! pourquoi ? "
Et,
la main à demi tendue vers lui, il l'examinait, tout décontenancé par la colère
de son visage.
Frédéric répliqua sèchement :
-- " Adieu ! "
Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux
contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non
plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu'il attendait, voilà que l'autre,
au contraire, se mettait à la chérir et complètement, depuis le bout des cheveux
jusqu'au fond de l'âme. La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui
appartenait donc, à celui-là ! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette ; et
la mortification d'une rupture s'ajoutait à la rage de son impuissance.
D'ailleurs, l'honnêteté d'Arnoux offrant des garanties pour son argent
l'humiliait ; il aurait voulu l'étrangler ; et par- dessus son chagrin planait
dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté envers son
ami. Des larmes l'étouffaient.
Deslauriers dévalait la rue des Martyrs,
en jurant tout haut d'indignation ; car son projet, tel qu'un obélisque abattu,
lui paraissait maintenant d'une hauteur extraordinaire. Il s'estimait volé,
comme s'il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric était morte, et
il en éprouvait de la joie ; c'était une compensation ! Une haine l'envahit
contre les riches. Il pencha vers les opinions de Sénécal et se promettait de
les servir.
Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une
bergère, auprès du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses
genoux.
Frédéric ne retourna point chez eux ; et, pour se distraire de
sa passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il résolut de
composer une Histoire de la Renaissance . Il entassa pêle-mêle sur sa
table les humanistes, les philosophes et les poètes ; il allait au cabinet des
estampes, voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d'entendre Machiavel.
Peu à peu, la sérénité du travail l'apaisa. En plongeant dans la personnalité
des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n'en
pas souffrir.
Un jour qu'il prenait des notes, tranquillement, la porte
s'ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.
C'était bien elle ! seule
? Mais non ! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi de sa bonne en
tablier blanc. Elle s'assit ; et, quand elle eut toussé :
-- " Il y a
longtemps que vous n'êtes venu à la maison. "
Frédéric ne trouvant pas
d'excuse, elle ajouta :
-- " C'est une délicatesse de votre part ! "
Il reprit :
-- " Quelle délicatesse ? "
-- " Ce que vous
avez fait pour Arnoux ! " dit-elle.
Frédéric eut un geste signifiant :
-- " Je m'en moque bien ! c'était pour vous ! "
Elle envoya son
enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois mots
sur leur santé, puis l'entretien tomba.
Elle portait une robe de soie
brune, de la couleur d'un vin d'Espagne, avec un paletot de velours noir, bordé
de martre ; cette fourrure donnait envie de passer les mains dessus, et ses
longs bandeaux, bien lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la
troublait, et, tournant les yeux du côté de la porte :
-- " Il fait un
peu chaud, ici ! "
Frédéric devina l'intention prudente de son regard.
-- " Pardon ! les deux battants ne sont que poussés. "
-- " Ah !
c'est vrai ! "
Et elle sourit, comme pour dire : " Je ne crains rien. "
Il lui demanda immédiatement ce qui l'amenait.
-- " Mon mari " ,
reprit-elle avec effort, " m'a engagée à venir chez vous, n'osant faire cette
démarche lui-même. "
-- " Et pourquoi ? "
-- " Vous connaissez
M. Dambreuse, n'est-ce pas ? "
-- " Oui, un peu ! "
-- " Ah ! un
peu. "
Elle se taisait.
-- " N'importe ! achevez. "
Alors, elle conta que, l'avant-veille, Arnoux n'avait pu payer quatre
billets de mille francs souscrits à l'ordre du banquier, et sur lesquels il lui
avait fait mettre sa signature. Elle se repentait d'avoir compromis la fortune
de ses enfants. Mais tout valait mieux que le déshonneur ; et, si M. Dambreuse
arrêtait les poursuites, on le payerait bientôt, certainement ; car elle allait
vendre, à Chartres, une petite maison qu'elle avait.
-- " Pauvre femme !
" murmura Frédéric.
-- " J'irai comptez sur moi. "
-- " Merci !
"
Et elle se leva pour partir.
-- " Oh ! rien ne vous presse
encore ! "
Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles
suspendu au plafond, la bibliothèque, les reliures, tous les ustensiles pour
écrire ; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes ; ses talons
se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était venue plusieurs
fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux.
Ils se trouvaient seuls,
maintenant, -- seuls, dans sa propre maison ; -- c'était un événement
extraordinaire, presque une bonne fortune.
Elle voulut voir son jardinet
; il lui offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de terrain,
enclos par des maisons, ornés d'arbustes dans les angles et d'une plate-bande au
milieu.
On était aux premiers jours d'avril. Les feuilles des lilas
verdoyaient déjà, un souffle pur se roulait dans l'air, et de petits oiseaux
pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge
d'un carrossier.
Frédéric alla chercher une pelle à feu ; et, tandis
qu'ils se promenaient côte à côte, l'enfant élevait des tas de sable dans
l'allée.
Mme Arnoux ne croyait pas qu'il eût plus tard une grande
imagination, mais il était d'humeur caressante. Sa soeur, au contraire, avait
une sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.
-- " Cela changera
" , dit Frédéric. " Il ne faut jamais désespérer. "
Elle répliqua :
-- " Il ne faut jamais désespérer. "
Cette répétition machinale
de sa phrase lui parut une sorte d'encouragement ; il cueillit une rose, la
seule du jardin.
-- " Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses,
un soir, en voiture ? "
Elle rougit quelque peu ; et, avec un air de
compassion railleuse :
-- " Ah ! j'étais bien jeune ! "
-- " Et
celle-là " , reprit à voix basse Frédéric, " en sera-t-il de même ? "
Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme
le fil d'un fuseau :
-- " Non ! je la garderai ! "
Elle appela
d'un geste la bonne, qui prit l'enfant sur son bras ; puis, au seuil de la
porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête sur son
épaule, et avec un regard aussi doux qu'un baiser.
Quand il fut remonté
dans son cabinet, il contempla le fauteuil où elle s'était assise et tous les
objets qu'elle avait touchés. Quelque chose d'elle circulait autour de lui. La
caresse de sa présence durait encore.
-- " Elle est donc venue là ! " se
disait-il.
Et les flots d'une tendresse infinie le submergeaient.
Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le
reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa femme. Sa
nièce était près d'elle, et de l'autre côté l'institutrice, une Anglaise,
fortement marquée de petite vérole.
M. Dambreuse invita son jeune ami à
prendre place au milieu d'eux, et, sur son refus :
-- " A quoi puis-je
vous être bon ? Je vous écoute. "
Frédéric avoua, en affectant de
l'indifférence, qu'il venait faire une requête pour un certain Arnoux.
-- " Ah ! ah ! l'ancien marchand de tableaux " , dit le banquier, avec
un rire muet découvrant ses gencives.
-- " Oudry le garantissait,
autrefois ; on s'est fâché. "
Et il se mit à parcourir les lettres et
les journaux posés près de son couvert.
Deux domestiques servaient, sans
faire de bruit sur le parquet ; et la hauteur de la salle, qui avait trois
portières en tapisserie et deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds,
la disposition des hors-d'oeuvre, et jusqu'aux plis raides des serviettes, tout
ce bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste avec un
autre déjeuner chez Arnoux. Il n'osait interrompre M. Dambreuse.
Madame
remarqua son embarras.
-- " Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon ?
"
-- " Il viendra ce soir " , dit vivement la jeune fille.
-- "
Ah ! tu le sais ? " répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard froid.
Puis, un des valets s'étant penché à son oreille :
-- " Ta
couturière, mon enfant !... Miss John ! "
Et l'institutrice, obéissante,
disparut avec son élève.
M. Dambreuse, troublé par le dérangement des
chaises, demanda ce qu'il y avait.
-- " C'est Mme Regimbart. "
-- " Tiens ! Regimbart ! Je connais ce nom-là. J'ai rencontré sa
signature. "
Frédéric aborda enfin la question ; Arnoux méritait de
l'intérêt ; il allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre
une maison à sa femme.
-- " Elle passe pour très jolie " , dit Mme
Dambreuse.
Le banquier ajouta d'un air bonhomme :
-- " Etes-vous
leur ami. intime ? "
Frédéric, sans répondre nettement, dit qu'il lui
serait fort obligé de prendre en considération...
-- " Eh bien, puisque
cela vous fait plaisir, soit ! on attendra ! J'ai du temps encore. Si nous
descendions dans mon bureau, voulez-vous ? "
Le déjeuner était fini ;
Mme Dambreuse s'inclina légèrement, tout en souriant d'un rire singulier, plein
à la fois de politesse et d'ironie. Frédéric n'eut pas le temps d'y réfléchir,
car M. Dambreuse, dès qu'ils furent seuls :
-- " Vous n'êtes pas venu
chercher vos actions. "
Et, sans lui permettre de s'excuser :
--
" Bien ! bien ! il est juste que vous connaissiez l'affaire un peu mieux. "
Il lui offrit une cigarette et commença.
L' Union générale
des Houilles françaises était constituée, on n'attendait plus que
l'ordonnance. Le fait seul de la fusion diminuait les frais de surveillance et
de main-d'oeuvre, augmentait les bénéfices. De plus, la Société imaginait une
chose nouvelle, qui était d'intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur
bâtirait des maisons, des logements salubres ; enfin elle se constituait le
fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.
-- "
Et ils gagneront, monsieur ; voilà du véritable progrès, c'est répondre
victorieusement à certaines criailleries républicaines ! Nous avons dans notre
conseil " , il exhiba le prospectus, " un pair de France, un savant de
l'Institut, un officier supérieur du Génie en retraite, des noms connus ! De
pareils éléments rassurent les capitaux craintifs et appellent les capitaux
intelligents ! " La Compagnie aurait pour elle les commandes de l'Etat, puis les
chemins de fer, la marine à vapeur, les établissements métallurgiques, le gaz,
les cuisines bourgeoises. " Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous
pénétrons jusqu'au foyer des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous,
pourrons-nous assurer la vente ? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur,
et nous les obtiendrons ; cela nous regarde ! Moi, du reste, je suis franchement
prohibitionniste ! le Pays avant tout ! "
On l'avait nommé directeur ;
mais le temps lui manquait pour s'occuper de certains détails, de la rédaction
entre autres. " Je suis un peu brouillé avec mes auteurs, j'ai oublié mon grec !
J'aurais besoin de quelqu'un... qui pût traduire mes idées. " Et tout à coup : "
Voulez-vous être cet homme-là, avec le titre de secrétaire général ? "
Frédéric ne sut que répondre.
-- " Eh bien, qui vous empêche ? "
Ses fonctions se borneraient à écrire, tous les ans, un rapport pour les
actionnaires. Il se trouverait en relations quotidiennes avec les hommes les
plus considérables de Paris. Représentant la Compagnie près les ouvriers, il
s'en ferait adorer, naturellement, ce qui lui permettrait, plus tard, de se
pousser au Conseil général, à la députation.
Les oreilles de Frédéric
tintaient. D'où provenait cette bienveillance ? Il se confondit en
remerciements.
Mais il ne fallait point, dit le banquier, qu'il fût
dépendant de personne. Le meilleur moyen, c'était de prendre des actions, "
placement superbe d'ailleurs, car votre capital garantit votre position, comme
votre position votre capital. "
-- " A combien, environ, doit-il se
monter ? " dit Frédéric.
-- " Mon Dieu ! ce qui vous plaira ; de
quarante à soixante mille francs, je suppose. "
Cette somme était si
minime pour M. Dambreuse et son autorité si grande, que le jeune homme se décida
immédiatement à vendre une ferme. Il acceptait. M. Dambreuse fixerait un de ces
jours un rendez- vous pour terminer leurs arrangements.
-- " Ainsi, je
puis dire à Jacques Arnoux ? "
-- " Tout ce que vous voudrez ! le pauvre
garçon ! Tout ce que vous voudrez ! "
Frédéric écrivit aux Arnoux de se
tranquilliser, et il fit porter la lettre par son domestique auquel on répondit
:
-- " Très bien ! "
Sa démarche, cependant, méritait mieux. Il
s'attendait à une visite, à une lettre, tout au moins. Il ne reçut pas de
visite. Aucune lettre n'arriva.
Y avait-il oubli de leur part ou
intention ? Puisque Mme Arnoux était venue une fois, qui l'empêchait de revenir
? L'espèce de sous-entendu, d'aveu qu'elle lui avait fait, n'était donc qu'une
manoeuvre exécutée par intérêt ? " Se sont-ils joués de moi ? est-elle complice
? " Une sorte de pudeur, malgré son envie, l'empêchait de retourner chez eux.
Un matin (trois semaines après leur entrevue), M. Dambreuse lui écrivit
qu'il l'attendait le jour même, dans une heure.
En route, l'idée des
Arnoux l'assaillit de nouveau ; et, ne découvrant point de raison à leur
conduite, il fut pris par une angoisse, un pressentiment funèbre. Pour s'en
débarrasser, il appela un cabriolet et se fit conduire rue Paradis.
Arnoux était en voyage.
-- " Et Madame ? "
-- " A la
campagne, à la fabrique ! "
-- " Quand revient Monsieur ? "
-- "
Demain, sans faute ! "
Il la trouverait seule ; c'était le moment.
Quelque chose d'impérieux criait dans sa conscience : " Vas-y donc ! "
Mais M. Dambreuse ? " Eh bien, tant pis ! Je dirai que j'étais malade. "
Il courut à la gare ; puis, dans le wagon : " J'ai eu tort, peut-être ? Ah bah !
qu'importe ! "
A droite et à gauche des plaines vertes s'étendaient ; le
convoi roulait ; les maisonnettes des stations glissaient comme des décors, et
la fumée de la locomotive versait toujours du même côté ses gros flocons qui
dansaient sur l'herbe quelque temps, puis se dispersaient.
Frédéric,
seul sur sa banquette, regardait cela, par ennui, perdu dans cette langueur que
donne l'excès même de l'impatience. Mais des grues, des magasins, parurent.
C'était Creil.
La ville, construite au versant de deux collines
basses (dont la première est nue et la seconde couronnée par un bois), avec la
tour de son église, ses maisons inégales et son pont de pierre, lui semblait
avoir quelque chose de gai, de discret et de bon. Un grand bateau plat
descendait au fil de l'eau, qui clapotait fouettée par le vent ; des poules, au
pied du calvaire, picoraient dans la paille ; une femme passa, portant du linge
mouillé sur la tête.
Après le pont, il se trouva dans une île, où l'on
voit sur la droite les ruines d'une abbaye. Un moulin tournait, barrant dans
toute sa largeur le second bras de l'Oise, que surplombe la manufacture.
L'importance de cette construction étonna grandement Frédéric. Il en conçut plus
de respect pour Arnoux. Trois pas plus loin, il prit une ruelle, terminée au
fond par une grille.
Il était entré. La concierge le rappela en lui
criant :
-- " Avez-vous une permission ? "
-- " Pourquoi ? "
-- " Pour visiter l'établissement ! "
Frédéric, d'un ton brutal,
dit qu'il venait voir M. Arnoux.
-- " Qu'est-ce que c'est que M. Arnoux
? "
-- " Mais le chef, le maître, le propriétaire, enfin ! "
--
" Non, monsieur, c'est ici la fabrique de MM. Leboeuf et Milliet ! "
La
bonne femme plaisantait sans doute. Des ouvriers arrivaient ; il en aborda deux
ou trois ; leur réponse fut la même.
Frédéric sortit de la cour, en
chancelant comme un homme ivre ; et il avait l'air tellement ahuri que, sur le
pont de la Boucherie, un bourgeois en train de fumer sa pipe lui demanda s'il
cherchait quelque chose. Celui-là connaissait la manufacture d'Arnoux. Elle
était située à Montataire.
Frédéric s'enquit d'une voiture, on n'en
trouvait qu'à la gare. Il y retourna. Une calèche disloquée, attelée d'un vieux
cheval dont les harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait
devant le bureau des bagages, solitairement.
Un gamin s'offrit à
découvrir " le père Pilon " . Il revint au bout de dix minutes ; le père Pilon
déjeunait. Frédéric, n'y tenant plus, partit. Mais la barrière du passage était
close. Il fallut attendre que deux convois eussent défilé. Enfin il se précipita
dans la campagne.
La verdure monotone la faisait ressembler à un immense
tapis de billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la
route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées d'usine
fumaient les unes près des autres. En face de lui se dressait, sur une colline
ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher quadrangulaire d'une
église. De longs murs, en dessous, formaient des lignes irrégulières parmi les
arbres ; et, tout en bas, les maisons du village s'étendaient.
Elles
sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches, faites de blocs sans
ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d'un épicier. Des pas lourds
s'enfonçaient dans la boue noire, et une pluie fine tombait, coupant de mille
hachures le ciel pâle.
Frédéric suivit le milieu du pavé ; puis il
rencontra sur sa gauche, à l'entrée d'un chemin, un grand arc de bois qui
portait écrit en lettres d'or : FAÏENCES.
Ce n'était pas sans but que
Jacques Arnoux avait choisi le voisinage de Creil ; en plaçant sa manufacture le
plus près possible de l'autre (accréditée depuis longtemps), il provoquait dans
le public une confusion favorable à ses intérêts.
Le principal corps de
bâtiment s'appuyait sur le bord même d'une rivière qui traverse la prairie. La
maison de maître, entourée d'un jardin, se distinguait par son perron, orné de
quatre vases où se hérissaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient
sous des hangars ; il y en avait d'autres à l'air libre ; et au milieu de la
cour se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.
L'ancien répétiteur tendit sa main froide.
-- " Vous venez pour
le patron ? Il n'est pas là. "
Frédéric, décontenancé, répondit bêtement
:
-- " Je le savais. " Mais, se reprenant aussitôt : " C'est pour une
affaire qui concerne Mme Arnoux. Peut-elle me recevoir ? "
-- " Ah ! je
ne l'ai pas vue depuis trois jours " , dit Sénécal.
Et il entama une
kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions du fabricant, il avait entendu
demeurer à Paris, et non s'enfouir dans cette campagne, loin de ses amis, privé
de journaux. N'importe ! il avait passé par là-dessus ! Mais Arnoux ne
paraissait faire nulle attention à son mérite. Il était borné d'ailleurs, et
rétrograde, ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements
artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille et au gaz.
Le bourgeois s'enfonçait ; Sénécal appuya sur le mot. Bref, ses
occupations lui déplaisaient ; et il somma presque Frédéric de parler en sa
faveur, afin qu'on augmentât ses émoluments.
-- " Soyez tranquille ! "
dit l'autre.
Il ne rencontra personne dans l'escalier. Au premier étage,
il avança la tête dans une pièce vide ; c'était le salon. Il appela très haut.
On ne répondit pas ; sans doute, la cuisinière était sortie, la bonne aussi ;
enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. Mme Arnoux était seule,
devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre entrouverte
pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot
noir sur l'épaule droite ; et elle avait les deux bras levés, retenant d'une
main son chignon, tandis que l'autre y enfonçait une épingle. Elle jeta un cri,
et disparut.
Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses
yeux, le bruit de sa robe, tout l'enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la
couvrir de baisers.
-- " Je vous demande pardon " , dit-elle, " mais je
ne pouvais... "
Il eut la hardiesse de l'interrompre :
-- "
Cependant..., vous étiez très bien... tout à l'heure. "
Elle trouva sans
doute le compliment un peu grossier, car ses pommettes se colorèrent. Il
craignait de l'avoir offensée. Elle reprit :
-- " Par quel bon hasard
êtes-vous venu ? "
Il ne sut que répondre ; et, après un petit
ricanement qui lui donna le temps de réfléchir :
-- " Si je vous le
disais, me croiriez-vous ? "
-- " Pourquoi pas ? "
Frédéric
conta qu'il avait eu, l'autre nuit, un songe affreux :
-- " J'ai rêvé
que vous étiez gravement malade, près de mourir. "
-- " Oh ! ni moi, ni
mon mari ne sommes jamais malades ! "
-- " Je n'ai rêvé que de vous " ,
dit-il.
Elle le regarda d'un air calme.
-- " Les rêves ne se
réalisent pas toujours. "
Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se
lança enfin dans une longue période sur l'affinité des âmes. Une force existait
qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir
de ce qu'elles éprouvent et les faire se rejoindre.
Elle l'écoutait la
tête basse, tout en souriant de son beau sourire. Il l'observait du coin de
l'oeil, avec joie, et épanchait son amour plus librement sous la facilité d'un
lieu commun. Elle proposa de lui montrer la fabrique ; et, comme elle insistait,
il accepta.
Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle
lui fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escalier. Les spécimens accrochés
contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les efforts et les
engouements successifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge de cuivre des
Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza, de l'étrusque, de
l'oriental, tenté enfin quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard.
Aussi remarquait-on, dans la série, de gros vases couverts de mandarins, des
écuelles d'un mordoré chatoyant, des pots rehaussés d'écritures arabes, des
buires dans le goût de la Renaissance, et de larges assiettes avec deux
personnages, qui étaient comme dessinés à la sanguine, d'une façon mignarde et
vaporeuse. Il fabriquait maintenant des lettres d'enseigne, des étiquettes à vin
; mais son intelligence n'était pas assez haute pour atteindre jusqu'à l'Art, ni
assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au profit, si bien que, sans
contenter personne, il se ruinait. Tous deux considéraient ces choses, quand
Mlle Marthe passa.
-- " Tu ne le reconnais donc pas ? " lui dit sa mère.
-- " Si fait ! " reprit-elle en le saluant, tandis que son regard
limpide et soupçonneux, son regard de vierge semblait murmurer : " Que viens-tu
faire ici, toi ? " et elle montait les marches, la tête un peu tournée sur
l'épaule.
Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour, puis elle expliqua
d'un ton sérieux comment on broie les terres, on les nettoie, on les tamisé.
-- " L'important, c'est la préparation des pâtes. "
Et elle
l'introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où virait sur lui-même
un axe vertical, armé de bras horizontaux. Frédéric s'en voulait de n'avoir pas
refusé nettement sa proposition, tout à l'heure.
-- " Ce sont les
patouillards " , dit-elle.
Il trouva le mot grotesque, et comme
inconvenant dans sa bouche.
De larges courroies filaient d'un bout à
l'autre du plafond, pour s'enrouler sur des tambours, et tout s'agitait d'une
façon continue, mathématique, agaçante.
Ils sortirent de là, et
passèrent près d'une cabane en ruines, qui avait autrefois servi à mettre des
instruments de jardinage.
-- " Elle n'est plus utile " , dit Mme Arnoux.
Il répliqua d'une voix tremblante :
-- " Le bonheur peut y tenir
! "
Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils
entrèrent dans l'atelier des ébauchages.
Des hommes, assis à une table
étroite, posaient devant eux, sur un disque tournant, une masse de pâte ; leur
main gauche en raclait l'intérieur, leur droite en caressait la surface, et l'on
voyait s'élever des vases, comme des fleurs qui s'épanouissent.
Mme
Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.
Dans
une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes saillantes. A
l'étage supérieur, on enlevait les coutures, et l'on bouchait avec du plâtre les
petits trous que les opérations précédentes avaient laissés.
Sur des
claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout s'alignaient des
poteries.
Frédéric commençait à s'ennuyer.
-- " Cela vous
fatigue peut-être ? " dit-elle.
Craignant qu'il ne fallût borner là sa
visite, il affecta, au contraire, beaucoup d'enthousiasme. Il regrettait même de
ne s'être pas voué à cette industrie.
Elle parut surprise.
-- "
Certainement ! j'aurais pu vivre près de vous ! "
Et, comme il cherchait
son regard, Mme Arnoux, afin de l'éviter, prit sur une console des boulettes de
pâte, provenant des rajustages manqués, les aplatit en une galette, et imprima
dessus sa main.
-- " Puis-je emporter cela ? " dit Frédéric.
--
" Etes-vous assez enfant, mon Dieu ! "
Il allait répondre, Sénécal
entra.
M. le sous-directeur, dès le seuil, s'aperçut d'une infraction au
règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines ; on était au
samedi, et, comme les ouvriers n'en avaient rien fait, Sénécal leur déclara
qu'ils auraient à rester une heure de plus.
-- " Tant pis pour vous ! "
Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer ; mais on devinait
leur colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d'ailleurs, peu
faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique. Le républicain
les gouvernait durement. Homme de théories, il ne considérait que les masses et
se montrait impitoyable pour les individus.
Frédéric, gêné par sa
présence, demanda bas à Mme Arnoux s'il n'y avait pas moyen de voir les fours.
Ils descendirent au rez-de-chaussée ; et elle était en train d'expliquer l'usage
des cassettes, quand Sénécal, qui les avait suivis, s'interposa entre eux.
Il continua de lui-même la démonstration, s'étendit sur les différentes
sortes de combustibles, l'enfournement, les pyroscopes, les alandiers, les
engobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de chimie, chlorure,
sulfure, borax, carbonate. Frédéric n'y comprenait rien, et à chaque minute se
retournait vers Mme Arnoux.
-- " Vous n'écoutez pas " , dit-elle. " M.
Sénécal pourtant est très clair. Il sait toutes ces choses beaucoup mieux que
moi. "
Le mathématicien, flatté de cet éloge, proposa de faire voir le
posage des couleurs. Frédéric interrogea d'un regard anxieux Mme Arnoux. Elle
demeura impassible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui, ni le quitter
cependant. Il lui offrit son bras.
-- " Non ! merci bien ! l'escalier
est trop étroit ! "
Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la
porte d'un appartement rempli de femmes.
Elles maniaient des pinceaux,
des fioles, des coquilles, des plaques de verre. Le long de la corniche, contre
le mur, s'alignaient des planches gravées ; des bribes de papier fin
voltigeaient ; et un poêle de fonte exhalait une température écoeurante, où se
mêlait l'odeur de la térébenthine.
Les ouvrières, presque toutes,
avaient des costumes sordides. On en remarquait une, cependant, qui portait un
madras et de longues boucles d'oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle
avait de gros yeux noirs et les lèvres charnues d'une négresse. Sa poitrine
abondante saillissait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon
de sa jupe ; et, un coude sur l'établi, tandis que l'autre bras pendait, elle
regardait vaguement, au loin dans la campagne. A côté d'elle traînaient une
bouteille de vin et de la charcuterie.
Le règlement interdisait de
manger dans les ateliers, mesure de propreté pour la besogne et d'hygiène pour
les travailleurs.
Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de
despotisme, s'écria de loin, en indiquant une affiche dans un cadre :
--
" Hé ! là-bas, la Bordelaise ! lisez-moi tout haut l'article 9. "
-- "
Eh bien, après ? "
-- " Après, mademoiselle ? C'est trois francs
d'amende que vous payerez ! "
Elle le regarda en face, impudemment.
-- " Qu'est-ce que ça me fait ? Le patron, à son retour, la lèvera votre
amende ! Je me fiche de vous, mon bonhomme ! "
Sénécal, qui se promenait
les mains derrière le dos, comme un pion dans une salle d'études, se contenta de
sourire.
-- " Article 13, insubordination, dix francs ! "
La
Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux, par convenance, ne disait rien,
mais ses sourcils se froncèrent. Frédéric murmura :
-- " Ah ! pour un
démocrate, vous êtes bien dur ! "
L'autre répondit magistralement :
-- " La Démocratie n'est pas le dévergondage de l'individualisme. C'est
le niveau commun sous la loi, la répartition du travail, l'ordre ! "
--
" Vous oubliez l'humanité ! " dit Frédéric.
Mme Arnoux prit son bras ;
Sénécal, offensé peut-être de cette approbation silencieuse, s'en alla.
Frédéric en ressentit un immense soulagement. Depuis le matin, il
cherchait l'occasion de se déclarer ; elle était venue. D'ailleurs le mouvement
spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses ; et il demanda,
comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre. Mais, quand il fut
assis près d'elle, son embarras commença ; le point de départ lui manquait.
Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.
-- " Rien de plus sot " ,
dit-il, " que cette punition ! "
Mme Arnoux reprit :
-- " Il y a
des sévérités indispensables. "
-- " Comment, vous qui êtes si bonne !
Oh ! je me trompe ! car vous vous plaisez quelquefois à faire souffrir ! "
-- " Je ne comprends pas les énigmes, mon ami. "
Et son regard
austère, plus encore que le mot, l'arrêta. Frédéric était déterminé à
poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard sur la commode. Il en
tourna quelques pages, puis se mit à parler de l'amour, de ses désespoirs et de
ses emportements.
Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou
factice.
Le jeune homme se sentit blessé par cette négation ; et, pour
la combattre, il cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux,
exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Des Grieux. Il
s'enferrait.
Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait
contre les vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras
de son fauteuil ; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d'un
sphinx ; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.
Il
avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir, il
n'osa.
Il était empêché, d'ailleurs, par une sorte de crainte
religieuse. Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait
démesurée, infinie, insoulevable ; et précisément à cause de cela son désir
redoublait. Mais, la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui ôtait tout
discernement.
-- " Si je lui déplais " , pensait-il, -- qu'elle me
chasse ! Si elle veut de moi, qu'elle m'encourage ! "
Il dit en
soupirant :
-- " Donc, vous n'admettez pas qu'on puisse aimer... une
femme ? "
Mme Arnoux répliqua :
-- " Quant elle est à marier, on
l'épouse ; lorsqu'elle appartient à un autre, on s'éloigne. "
-- " Ainsi
le bonheur est impossible ? "
-- " Non ! Mais on ne le trouve jamais
dans le mensonge, les inquiétudes et le remords. "
-- " Qu'importe !
s'il est payé par des joies sublimes. "
-- L'expérience est trop
coûteuse ! "
Il voulut l'attaquer par l'ironie.
-- " La vertu ne
serait donc que de la lâcheté ? "
-- " Dites de la clairvoyance, plutôt.
Pour celles même qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens
peut suffire. L'égoïsme fait une base solide à la sagesse. "
-- " Ah !
quelles maximes bourgeoises vous avez ! "
-- " Mais je ne me vante pas
d'être une grande dame ! "
A ce moment-là, le petit garçon accourut.
-- " Maman, viens-tu dîner ? "
-- " Oui, tout à l'heure ! "
Frédéric se leva ; en même temps Marthe parut.
Il ne pouvait se
résoudre à s'en aller ; et, avec un regard tout plein de supplications :
-- " Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles ? "
-- " Non ! mais sourdes quand il le faut. "
Et elle se tenait
debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux enfants à ses côtés. Il
s'inclina sans dire un mot. Elle répondit silencieusement à son salut.
Ce qu'il éprouva d'abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette manière
de lui faire comprendre l'inanité de son espoir l'écrasait. Il se sentait perdu
comme un homme tombé au fond d'un abîme, qui sait qu'on ne le secourra pas et
qu'il doit mourir.
Il marchait cependant, mais sans rien voir, au hasard
; il se heurtait contre les pierres ; il se trompa de chemin.
Un bruit
de sabots retentit près de son oreille ; c'étaient les ouvriers qui sortaient de
la fonderie. Alors il se reconnut.
A l'horizon, les lanternes du chemin
de fer traçaient une ligne de feux. Il arriva comme un convoi partait, se laissa
pousser dans un wagon, et s'endormit.
Une heure après, sur les
boulevards, la gaieté de Paris le soir recula tout à coup son voyage dans un
passé déjà loin. Il voulut être fort, et allégea son coeur en dénigrant Mme
Arnoux par des épithètes injurieuses :
-- " C'est une imbécile, une
dinde, une brute, n'y pensons plus ! "
Rentré chez lui, il trouva dans
son cabinet une lettre de huit pages sur papier à glaçure bleue et initiales
R. A
Cela commençait par des reproches amicaux :
" Que
devenez-vous, mon cher ? Je m'ennuie. "
Mais l'écriture était si
abominable, que Frédéric allait rejeter tout le paquet quand il aperçut, en
post-scriptum :
" Je compte sur vous demain pour me conduire aux
courses. "
Que signifiait cette invitation ? était-ce encore un tour de
la Maréchale ? Mais on ne se moque pas deux fois du même homme à propos de rien
; et pris de curiosité, il relut la lettre attentivement.
Frédéric
distingua : " Malentendu... avoir fait fausse route... désillusions... Pauvres
enfants que nous sommes !... Pareils à deux fleuves qui se rejoignent ! " etc. "
Ce style contrastait avec le langage ordinaire de la lorette. Quel
changement était donc survenu ?
Il garda longtemps les feuilles entre
ses doigts. Elles sentaient l'iris ; et il y avait, dans la forme des caractères
et l'espacement irrégulier des lignes, comme un désordre de toilette qui le
troubla.
-- " Pourquoi n'irais-je pas ? " se dit-il enfin. " Mais si Mme
Arnoux le savait ? Ah ! qu'elle le sache ! Tant mieux ! et qu'elle en soit
jalouse ! ça me vengera ! "
Chapitre IV.
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La Maréchale
était prête et l'attendait.
-- " C'est gentil, cela ! " dit-elle, en
fixant sur lui ses jolis yeux, à la fois tendres et gais.
Quand elle eut
fait le noeud de sa capote, elle s'assit sur le divan et resta silencieuse.
-- " Partons-nous ? " dit Frédéric.
Elle regarda la pendule.
-- " Oh ! non ! pas avant une heure et demie " , comme si elle eût posé
en elle-même cette limite à son incertitude.
Enfin l'heure ayant sonné :
-- " Eh bien, andiamo, caro mio ! "
Et elle donna un
dernier tour à ses bandeaux, fit des recommandations à Delphine.
-- "
Madame revient dîner ? "
-- " Pourquoi donc ? Nous dînerons ensemble
quelque part, au Café Anglais, où vous voudrez ! "
-- " Soit ! "
Ses petits chiens jappaient autour d'elle.
-- " On peut les
emmener, n'est-ce pas ? "
Frédéric les porta, lui-même, jusqu'à la
voiture.
C'était une berline de louage avec deux chevaux de poste et un
postillon ; il avait mis sur le siège de derrière son domestique. La Maréchale
parut satisfaite de ses prévenances ; puis, dès qu'elle fut assise, lui demanda
s'il avait été chez Arnoux, dernièrement.
-- " Pas depuis un mois " ,
dit Frédéric.
-- " Moi, je l'ai rencontré avant-hier, il serait même
venu aujourd'hui. Mais il a toutes sortes d'embarras, encore un procès, je ne
sais quoi. Quel drôle d'homme ! "
-- " Oui ! très drôle ! "
Frédéric ajouta d'un air indifférent :
Elle répliqua sèchement :
-- " A propos, voyez-vous toujours... comment donc l'appelez vous ?...
cet ancien chanteur..., Delmar ? "
-- " Non ! c'est fini. "
Ainsi, leur rupture était certaine. Frédéric en conçut de l'espoir.
Ils descendirent au pas le quartier Bréda ; les rues, à cause du
dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeois apparaissaient derrière
des fenêtres. La voiture prit un train plus rapide ; le bruit des roues faisait
se retourner les passants, le cuir de la capote rabattue brillait, le domestique
se cambrait la taille, et les deux havanais l'un près de l'autre semblaient deux
manchons d'hermine, posés sur les coussins. Frédéric se laissait aller au
bercement des soupentes. La Maréchale tournait la tête, à droite et à gauche, en
souriant.
Son chapeau de paille nacrée avait une garniture de dentelle
noire. Le capuchon de son burnous flottait au vent ; et elle s'abritait du
soleil sous une ombrelle de satin lilas, pointue par le haut comme une pagode.
-- " Quels amours de petits doigts ! " dit Frédéric, en lui prenant
doucement l'autre main, la gauche, ornée d'un bracelet d'or, en forme de
gourmette. " Tiens, c'est mignon ; d'où cela vient-il ? "
-- " Oh ! il y
a longtemps que je l'ai " , dit la Maréchale.
Le jeune homme n'objecta
rien à cette réponse hypocrite. Il aima mieux " profiter de la circonstance " .
Et, lui tenant toujours le poignet, il appuya dessus ses lèvres, entre le gant
et la manchette.
-- " Finissez, on va nous voir ! "
-- " -- Bah
! qu'est-ce que cela fait ! "
Après la place de la Concorde, ils prirent
par le quai de la Conférence et le quai de Billy, où l'on remarque un cèdre dans
un jardin. Rosanette croyait le Liban situé en Chine ; elle rit elle-même de son
ignorance et pria Frédéric de lui donner des leçons de géographie. Puis,
laissant à droite le Trocadéro, ils traversèrent le pont d'Iéna, et s'arrêtèrent
enfin, au milieu du Champ de Mars, près des autres voitures, déjà rangées dans
l'Hippodrome.
Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. On
apercevait des curieux sur le balcon de l'Ecole Militaire ; et les deux
pavillons en dehors du pesage, les deux tribunes comprises dans son enceinte, et
une troisième devant celle du Roi se trouvaient remplies d'une foule en toilette
qui témoignait, par son maintien, de la révérence pour ce divertissement encore
nouveau. Le public des courses, plus spécial dans ce temps-là, avait un aspect
moins vulgaire ; c'était l'époque des sous- pieds, des collets de velours et des
gants blancs. Les femmes, vêtues de couleurs brillantes, portaient des robes à
taille longue, et, assises sur les gradins des estrades, elles faisaient comme
de grands massifs de fleurs, tachetés de noir, çà et là, par les sombres
costumes des hommes. Mais tous les regards se tournaient vers le célèbre
Algérien Bou-Maza, qui se tenait impassible, entre deux officiers d'état-major,
dans une des tribunes particulières. Celle du Jockey-Club contenait
exclusivement des messieurs graves.
Les plus enthousiastes s'étaient
placés, en bas, contre la piste, défendue par deux lignes de bâtons supportant
des cordes ; dans l'ovale immense que décrivait cette allée, des marchands de
coco agitaient leur crécelle, d'autres vendaient le programme des courses,
d'autres criaient des cigares, un vaste bourdonnement s'élevait ; les gardes
municipaux passaient et repassaient ; une cloche, suspendue à un poteau couvert
de chiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans les tribunes.
Cependant, de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cime des
ormes, en face. Rosanette avait peur de la pluie.
-- " J'ai des riflards
" , dit Frédéric, " et tout ce qu'il faut pour se distraire " , ajouta-t-il en
soulevant le coffre, où il y avait des provisions de bouche dans un panier.
-- " Bravo ! nous nous comprenons ! "
-- " Et on se comprendra
encore mieux, n'est-ce pas ? "
-- " Cela se pourrait ! " fit-elle en
rougissant.
Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d'aligner leurs
chevaux et les retenaient à deux mains. Quelqu'un abaissa un drapeau rouge.
Alors, tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent
d'abord serrés en une seule masse ; bientôt elle s'allongea, se coupa ; celui
qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit tomber ;
longtemps il y eut de l'incertitude entre Filly et Tibi, puis Tom-Pouce parut en
tête ; mais Culbstick, en arrière depuis le départ, les rejoignit et arriva
premier, battant Sir-Charles de deux longueurs ; ce fut une surprise ; on criait
; les baraques de planches vibraient sous les trépignements.
-- " Nous
nous amusons ! " dit la Maréchale. " Je t'aime, mon chéri ! "
Frédéric
ne douta plus de son bonheur ; ce dernier mot de Rosanette le confirmait.
A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut. Elle se
penchait en dehors de la portière, puis se renfonçait vivement ; cela recommença
plusieurs fois ; Frédéric ne pouvait distinguer sa figure. Un soupçon le saisit,
il lui sembla que c'était Mme Arnoux. Impossible, cependant ! Pourquoi
serait-elle venue ?
Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au
pesage.
-- " Vous n'êtes guère galant ! " dit Rosanette.
Il
n'écouta rien et s'avança. Le milord, tournant bride, se mit au trot.
Frédéric, au même moment, fut happé par Cisy.
-- " Bonjour, cher
! comment allez-vous ? Hussonnet est là-bas ! Ecoutez donc ! "
Frédéric
tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. La Maréchale lui faisait signe
de retourner près d'elle. Cisy l'aperçut, et voulait obstinément lui dire
bonjour.
Depuis que le deuil de sa grand-mère était fini, il réalisait
son idéal, parvenait à avoir du cachet . Gilet écossais, habit court,
larges bouffettes sur l'escarpin et carte d'entrée dans la ganse du chapeau,
rien ne manquait effectivement à ce qu'il appelait lui-même son " chic " , un
chic anglomane et mousquetaire. Il commença par se plaindre du Champ de Mars,
turf exécrable, parla ensuite des courses de Chantilly et des farces qu'on y
faisait, jura qu'il pouvait boire douze verres de vin de Champagne pendant les
douze coups de minuit, proposa à la Maréchale de parier, caressait doucement ses
deux bichons ; et de l'autre coude s'appuyant sur la portière, il continuait à
débiter des sottises, le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes
écartées, les reins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant à
découvrir ce que le milord était devenu.
La cloche ayant tinté, Cisy
s'en alla, au grand plaisir de Rosanette, qu'il ennuyait beaucoup, disait-elle.
La seconde épreuve n'eut rien de particulier, la troisième non plus,
sauf un homme qu'on emporta sur un brancard. La quatrième, où huit chevaux
disputèrent le prix de la Ville, fut plus intéressante.
Les spectateurs
des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Les autres, debout dans les voitures,
suivaient avec des lorgnettes à la main l'évolution des jockeys ; on les voyait
filer comme des taches rouges, jaunes, blanches et bleues sur toute la longueur
de la foule, qui bordait le tour de l'Hippodrome. De loin, leur vitesse n'avait
pas l'air excessive ; à l'autre bout du Champ de Mars, ils semblaient même se
ralentir, et ne plus avancer que par une sorte de glissement, où les ventres des
chevaux touchaient la terre sans que leurs jambes étendues pliassent. Mais,
revenant bien vite, ils grandissaient ; leur passage coupait le vent, le sol
tremblait, les cailloux volaient ; l'air, s'engouffrant dans les casaques des
jockeys, les faisait palpiter comme des voiles ; à grands coups de cravache, ils
fouaillaient leurs bêtes pour atteindre le poteau, c'était le but. On enlevait
les chiffres, un autre était hissé ; et, au milieu des applaudissements, le
cheval victorieux se traînait jusqu'au pesage, tout couvert de sueur, les genoux
raidis, l'encolure basse, tandis que son cavalier, comme agonisant sur sa selle,
se tenait les côtes.
Une contestation retarda le dernier départ. La
foule qui s'ennuyait se répandit. Des groupes d'hommes causaient au bas des
tribunes. Les propos étaient libres ; des femmes du monde partirent,
scandalisées par le voisinage des lorettes.
Il y avait aussi des
illustrations de bals publics, des comédiennes du boulevard ; -- et ce n'étaient
pas les plus belles qui recevaient le plus d'hommages. La vieille Georgine
Aubert, celle qu'un vaudevilliste appelait le Louis XI de la prostitution,
horriblement maquillée et poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à
un grognement, restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une palatine de
martre comme en plein hiver. Mme de Remoussot, mise à la mode par son procès,
trônait sur le siège d'un break en compagnie d'Américains ; et Thérèse Bachelu,
avec son air de vierge gothique, emplissait de ses douze falbalas l'intérieur
d'un escargot qui avait, à la place du tablier, une jardinière pleine de roses.
La Maréchale fut jalouse de ces gloires ; pour qu'on la remarquât, elle se mit à
faire de grands gestes et à parler très haut.
Des gentlemen la
reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle y répondait en disant leurs noms à
Frédéric. C'étaient tous comtes, vicomtes, ducs et marquis ; et il se
rengorgeait, car tous les yeux exprimaient un certain respect pour sa bonne
fortune.
Cisy n'avait pas l'air moins heureux dans le cercle d'hommes
mûrs qui l'entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates, comme se moquant
de lui ; enfin il tapa dans la main du plus vieux et s'avança vers la Maréchale.
Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras ;
Frédéric, par obéissance, l'imitait, en tenant une bouteille de vin sur ses
genoux.
Le milord reparut, c'était Mme Arnoux. Elle pâlit
extraordinairement.
-- " Donne-moi du champagne ! " dit Rosanette.
Et, levant le plus haut possible son verre rempli, elle s'écria :
-- " Ohé là-bas ! les femmes honnêtes, l'épouse de mon protecteur, ohé !
"
Des rires éclatèrent autour d'elle, le milord disparut.
Frédéric la tirait par sa robe, il allait s'emporter. Mais Cisy était
là, dans la même attitude que tout à l'heure ; et, avec un surcroît d'aplomb, il
invita Rosanette à dîner pour le soir même.
-- " Impossible ! "
répondit-elle. " Nous allons ensemble au Café Anglais. "
Frédéric, comme
s'il n'eût rien entendu, demeura muet ; et Cisy quitta la Maréchale d'un air
désappointé.
Tandis qu'il lui parlait, debout contre la portière de
droite, Hussonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de Café
Anglais :
-- " C'est un joli établissement ! si l'on y cassait une
croûte, hein ? "
-- " Comme vous voudrez " , dit Frédéric, qui, affaissé
dans le coin de la berline, regardait à l'horizon le milord disparaître, sentant
qu'une chose irréparable venait de se faire et qu'il avait perdu son grand
amour. Et l'autre était là, près de lui, l'amour joyeux et facile ! Mais, lassé,
plein de désirs contradictoires et ne sachant même plus ce qu'il voulait, il
éprouvait une tristesse démesurée, une envie de mourir.
Un grand bruit
de pas et de voix lui fit relever la tête ; les gamins, enjambant les cordes de
la piste, venaient regarder les tribunes ; on s'en allait. Quelques gouttes de
pluie tombèrent. L'embarras des voitures augmenta, Hussonnet était perdu.
-- " Eh bien, tant mieux ! " dit Frédéric.
-- " On préfère être
seul ? " reprit la Maréchale, en posant la main sur la sienne.
Alors
passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d'acier, un splendide
landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par deux jockeys en veste
de velours, à crépines d'or. Mme Dambreuse était près de son mari, Martinon sur
l'autre banquette en face, tous les trois avaient des figures étonnées.
-- " Ils m'ont reconnu ! " se dit Frédéric.
Rosanette voulut
qu'on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux pouvait reparaître. Il cria
au postillon :
-- " Va donc ! va donc ! en avant ! "
Et la
berline se lança vers les Champs-Elysées au milieu des autres voitures,
calèches, briskas, wursts, tandems, tilburys, dog-carts, tapissières à rideaux
de cuir où chantaient des ouvriers en goguette, demi-fortune que dirigeaient
avec prudence des pères de famille eux- mêmes. Dans des victorias bourrées de
monde, quelque garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors
ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des douairières
qui sommeillaient ; ou bien un stepper magnifique passait, emportant une chaise,
simple et coquette comme l'habit noir d'un dandy. L'averse cependant redoublait.
On tirait les parapluies, les parasols, les mackintosh ; on se criait de loin :
" Bonjour ! -- ça va bien ? -- Oui ! -- Non ! -- A tantôt ! " et les
figures se succédaient avec une vitesse d'ombres chinoises. Frédéric et
Rosanette ne se parlaient pas, éprouvant une sorte d'hébétude à voir auprès
d'eux continuellement toutes ces roues tourner.
Par moments, les files
de voitures, trop pressées, s'arrêtaient toutes à la fois sur plusieurs lignes.
Alors, on restait les uns près des autres, et l'on s'examinait. Du bord des
panneaux armoriés, des regards indifférents tombaient sur la foule ; des yeux
pleins d'envie brillaient au fond des fiacres ; des sourires de dénigrement
répondaient aux ports de tête orgueilleux ; des bouches grandes ouvertes
exprimaient des admirations imbéciles ; et, çà et là, quelque flâneur, au milieu
de la voie, se rejetait en arrière d'un bond pour éviter un cavalier qui
galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se remettait en
mouvement ; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient leurs longs fouets ;
les chevaux, animés, secouant leur gourmette, jetaient de l'écume autour d'eux ;
et les croupes et les harnais humides fumaient dans la vapeur d'eau que le
soleil couchant traversait. Passant sous l'Arc de Triomphe, il allongeait à
hauteur d'homme une lumière roussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des
roues, les poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes
; et, sur les deux côtés de la grande avenue, -- pareille à un fleuve où
ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines --, les arbres tout
reluisants de pluie se dressaient, comme deux murailles vertes. Le bleu du ciel,
au-dessus, reparaissant à de certaines places, avait des douceurs de satin.
Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait
l'inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté d'une de
ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n'en était pas plus joyeux.
La pluie avait fini de tomber. Les passants, réfugiés entre les colonnes
du Garde-Meubles, s'en allaient. Des promeneurs, dans la rue Royale, remontaient
vers le boulevard. Devant l'hôtel des Affaires Etrangères, une file de badauds
stationnait sur les marches.
A la hauteur des Bains-Chinois, comme il y
avait des trous dans le pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot
noisette marchait au bord du trottoir. Une éclaboussure, jaillissant de dessous
les ressorts, s'étala dans son dos. L'homme se retourna, furieux. Frédéric
devint pâle ; il avait reconnu Deslauriers.
A la porte du Café Anglais,
il renvoya la voiture. Rosanette était montée devant lui, pendant qu'il payait
le postillon.
Il la retrouva dans l'escalier, causant avec un monsieur.
Frédéric prit son bras. Mais, au milieu du corridor, un deuxième seigneur
l'arrêta.
-- " Va toujours ! " dit-elle, " je suis à toi ! "
Et
il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtres ouvertes, on apercevait du
monde aux croisées des autres maisons, vis-à-vis. De larges moires frissonnaient
sur l'asphalte qui séchait, et un magnolia posé au bord du balcon embaumait
l'appartement. Ce parfum et cette fraîcheur détendirent ses nerfs ; il
s'affaissa sur le divan rouge, au- dessous de la glace.
La Maréchale
revint ; et, le baisant au front :
-- " On a des chagrins, pauvre mimi ?
"
-- " Peut-être ! " répliqua-t-il.
-- " Tu n'es pas le seul, va
! " ce qui voulait dire : " Oublions chacun les nôtres dans une félicité commune
! "
Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres, et le lui tendit
à becqueter. Ce mouvement, d'une grâce et presque d'une mansuétude lascive,
attendrit Frédéric.
-- " Pourquoi me fais-tu de la peine ? " dit-il, en
songeant à Mme Arnoux.
-- " Moi, de la peine ? "
Et, debout
devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés et les deux mains sur les
épaules.
Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sans
fond.
Il reprit :
-- " Puisque tu ne veux pas m'aimer ! " en
l'attirant sur ses genoux.
Elle se laissait faire ; il lui entourait la
taille à deux bras ; le pétillement de sa robe de soie l'enflammait.
--
" Où sont-ils ? " dit la voix d'Hussonnet dans le corridor.
La Maréchale
se leva brusquement, et alla se mettre à l'autre bout du cabinet, tournant le
dos à la porte.
Elle demanda des huîtres ; et ils s'attablèrent.
Hussonnet ne fut pas drôle. A force d'écrire quotidiennement sur toutes
sortes de sujets, de lire beaucoup de journaux, d'entendre beaucoup de
discussions et d'émettre des paradoxes pour éblouir, il avait fini par perdre la
notion exacte des choses, s'aveuglant lui-même avec ses faibles pétards. Les
embarras d'une vie légère autrefois, mais à présent difficile, l'entretenaient
dans une agitation perpétuelle ; et son impuissance, qu'il ne voulait pas
s'avouer, le rendait hargneux, sarcastique. A propos d'Ozaï, un ballet nouveau,
il fit une sortie à fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre
l'Opéra ; puis, à propos de l'Opéra, contre les Italiens, remplacés, maintenant,
par une troupe d'acteurs espagnols, " comme si l'on n'était pas rassasié des
Castilles ! " Frédéric fut choqué dans son amour romantique de l'Espagne ; et,
afin de rompre la conversation, il s'informa du Collège de France, d'où l'on
venait d'exclure Edgar Quinet et Mickiewicz. Mais Hussonnet, admirateur de M. de
Maistre, se déclara pour l'Autorité et le Spiritualisme. Il doutait, cependant,
des faits les mieux prouvés, niait l'histoire, et contestait les choses les plus
positives, jusqu'à s'écrier au mot géométrie : " Quelle blague que la géométrie
! " Le tout entremêlé d'imitations d'acteurs. Sainville était particulièrement
son modèle.
Ces calembredaines assommaient Frédéric. Dans un mouvement
d'impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous la table.
Tous deux se mirent à aboyer d'une façon odieuse.
-- " Vous
devriez les faire reconduire ! " dit-il brusquement.
Rosanette n'avait
confiance en personne.
Alors, il se tourna vers le bohème.
-- "
Voyons, Hussonnet, dévouez-vous ! "
-- " Oh ! oui, mon petit ! Ce serait
bien aimable ! "
Hussonnet s'en alla, sans se faire prier.
De
quelle manière payait-on sa complaisance ? Frédéric n'y pensa pas. Il commençait
même à se réjouir du tête-à-tête, lorsqu'un garçon entra.
-- " Madame,
quelqu'un vous demande. "
-- " Comment ! encore ? "
-- " Il faut
pourtant que je voie ! " dit Rosanette.
Il en avait soif, besoin. Cette
disparition lui semblait une forfaiture, presque une grossièreté. Que
voulait-elle donc ? n'était-ce pas assez d'avoir outragé Mme Arnoux ? Tant pis
pour celle-là, du reste ! Maintenant, il haïssait toutes les femmes ; et des
pleurs l'étouffaient, car son amour était méconnu et sa concupiscence trompée.
La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy :
-- " J'ai invité
monsieur. J'ai bien fait, n'est-ce pas ? "
-- " Comment donc !
certainement ! "
Frédéric, avec un sourire de supplicié, fit signe au
gentilhomme de s'asseoir.
La Maréchale se mit à parcourir la carte, en
s'arrêtant aux noms bizarres.
-- " Si nous mangions, je suppose, un
turban de lapins à la Richelieu et un pudding à la d'Orléans ? "
-- " Oh
! pas d'Orléans ! " s'écria Cisy, lequel était légitimiste et crut faire un mot.
-- " Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord ? reprit-elle.
Cette politesse choqua Frédéric.
La Maréchale se décida pour un
simple tournedos, des écrevisses, des truffes, une salade d'ananas, des sorbets
à la vanille.
-- " Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah ! j'oubliais
! Apportez-moi un saucisson ! pas à l'ail ! "
Et elle appelait le garçon
" jeune homme " , frappait son verre avec son couteau, jetait au plafond la mie
de son pain. Elle voulut boire tout de suite du vin de Bourgogne.
-- "
On n'en prend pas dès le commencement " , dit Frédéric.
Cela se faisait
quelquefois, suivant le Vicomte.
-- " Eh non ! Jamais ! "
-- "
Si fait, je vous assure ! "
-- " Ah ! tu vois ! "
Le regard dont
elle accompagna cette phrase signifiait :
" C'est un homme riche,
celui-là, écoute-le ! "
Cependant, la porte s'ouvrait à chaque minute,
les garçons glapissaient, et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté,
quelqu'un tapait une valse. Puis les courses amenèrent à parler d'équitation et
des deux systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher, Frédéric le comte d'Aure,
quand Rosanette haussa les épaules.
-- " Assez, mon Dieu ! il s'y
connaît mieux que toi, va ! "
Elle mordait dans une grenade, le coude
posé sur la table ; les bougies du candélabre devant elle tremblaient au vent ;
cette lumière blanche pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à ses
paupières, faisait briller les globes de ses yeux ; la rougeur du fruit se
confondait avec la pourpre de ses lèvres, ses narines minces battaient ; et
toute sa personne avait quelque chose d'insolent, d'ivre et de noyé qui
exaspérait Frédéric, et pourtant lui jetait au coeur des désirs fous.
Puis elle demanda, d'une voix calme, à qui appartenait ce grand landau
avec une livrée marron.
-- " A la comtesse Dambreuse " , répliqua Cisy.
-- " Ils sont très riches, n'est-ce pas ? "
-- " Oh ! très
riches ! bien que Mme Dambreuse, qui est, tout simplement, une demoiselle
Boutron, la fille d'un préfet, ait une fortune médiocre. "
Son mari, au
contraire, devait recueillir plusieurs héritages, Cisy les énuméra ; fréquentant
les Dambreuse, il savait leur histoire.
Frédéric, pour lui être
désagréable, s'entêta à le contredire. Il soutint que Mme Dambreuse s'appelait
de Boutron, certifiait sa noblesse.
-- " N'importe ! je voudrais bien
avoir son équipage ! dit la Maréchale, en se renversant sur le fauteuil. "
Et la manche de sa robe, glissant un peu, découvrit, à son poignet
gauche, un bracelet orné de trois opales.
Frédéric l'aperçut.
--
Tiens ! mais...
Ils se considérèrent tous les trois, et rougirent.
La porte s'entrebâilla discrètement, le bord d'un chapeau parut, puis le
profil d'Hussonnet.
-- " Excusez, si je vous dérange, les amoureux ! "
Mais il s'arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris sa
place.
On apporta un autre couvert ; et, comme il avait grand'faim, il
empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de la viande dans un plat, un
fruit dans une corbeille, buvait d'une main, se servait de l'autre, tout en
racontant sa mission. Les deux toutous étaient reconduits. Rien de neuf au
domicile. Il avait trouvé la cuisinière avec un soldat, histoire fausse,
uniquement inventée pour produire de l'effet.
La Maréchale décrocha de
la patère sa capote. Frédéric se précipita sur la sonnette en criant de loin au
garçon :
-- " Une voiture "
-- " J'ai la mienne " , dit le
Vicomte.
-- " Mais, monsieur ! "
-- " Cependant, monsieur. "
Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux et les
mains tremblantes.
Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en
montrant le bohème attablé :
-- " Soignez-le donc ! il s'étouffe. Je ne
voudrais pas que son dévouement pour mes roquets le fît mourir ! "
La
porte retomba.
-- " Eh bien ? " dit Hussonnet.
-- " Eh bien,
quoi ? "
-- " Je croyais. "
-- " Qu'est-ce que vous croyiez ? "
-- " Est-ce que vous ne ?... "
Il compléta sa phrase par un
geste.
-- " Eh non ! jamais de la vie ! "
Hussonnet n'insista
pas davantage.
Il avait eu un but en s'invitant à dîner. Son journal,
qui ne s'appelait plus l' Art , mais le Flambard , avec cette
épigraphe : " Canonniers, à vos pièces ! " ne prospérant nullement, il avait
envie de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans le secours de
Deslauriers. Il reparla de l'ancien projet, et exposa son plan nouveau.
Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des choses vagues.
Hussonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit : " Adieu, mon bon " , et
disparut.
Frédéric demanda la note. Elle était longue ; et le garçon, la
serviette sous le bras, attendait son argent, quand un autre, un individu
blafard qui ressemblait à Martinon vint lui dire :
-- " Faites excuse,
on a oublié au comptoir de porter le fiacre. "
-- " Quel fiacre ? "
-- " Celui que ce monsieur a pris tantôt, pour les petits chiens. "
Et la figure du garçon s'allongea, comme s'il eût plaint le pauvre jeune
homme. Frédéric eut envie de le gifler.
Il donna de pourboire les vingt
francs qu'on lui rendait.
-- " Merci, Monseigneur ! " dit l'homme à la
serviette, avec un grand salut.
Frédéric passa la journée du lendemain à
ruminer sa colère et son humiliation. Il se reprochait de n'avoir pas souffleté
Cisy. Quant à la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir ; d'autres aussi
belles ne manquaient pas ; et, puisqu'il fallait de l'argent pour posséder ces
femmes-là, il jouerait à la Bourse le prix de sa ferme, il serait riche, il
écraserait de son luxe la Maréchale et tout le monde. Le soir venu, il s'étonna
de n'avoir pas songé à Mme Arnoux.
-- " Tant mieux ! à quoi bon ? "
Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui faire visite. Il
commença par des admirations sur le mobilier, des cajoleries. Puis, brusquement
:
-- " Vous étiez aux courses, dimanche ? "
-- " Oui, hélas ! "
Alors, le peintre déclama contre l'anatomie des chevaux anglais, vanta
les chevaux de Géricault, les chevaux du Parthénon. " Rosanette était avec vous
? " Et il entama son éloge, adroitement.
La froideur de Frédéric le
décontenança. Il ne savait comment en venir au portrait.
Sa première
intention avait été de faire un Titien. Mais, peu à peu, la coloration variée de
son modèle l'avait séduit ; et il avait travaillé franchement, accumulant pâte
sur pâte et lumière sur lumière. Rosanette fut enchantée d'abord ; ses
rendez-vous avec Delmar avaient interrompu les séances et laissé à Pellerin tout
le temps de s'éblouir. Puis, l'admiration s'apaisant, il s'était demandé si sa
peinture ne manquait point de grandeur. Il avait été revoir les Titien, avait
compris la distance, reconnu sa faute ; et il s'était mis à repasser ses
contours simplement. Ensuite il avait cherché, en les rongeant, à y perdre, à y
mêler les tons de la tête et ceux des fonds ; et la figure avait pris de la
consistance, les ombres de la vigueur ; tout paraissait plus ferme. Enfin la
Maréchale était revenue. Elle s'était même permis des objections ; l'artiste,
naturellement, avait persévéré. Après de grandes fureurs contre sa sottise, il
s'était dit qu'elle pouvait avoir raison. Alors avait commencé l'ère des doutes,
tiraillements de la pensée qui provoquèrent les crampes d'estomac, les
insomnies, la fièvre, le dégoût de soi-même ; il avait eu le courage de faire
des retouches, mais sans coeur et sentant que sa besogne était mauvaise.
Il se plaignit seulement d'avoir été refusé au Salon, puis reprocha à
Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de la Maréchale.
-- " Je
me moque bien de la Maréchale ! "
Une déclaration pareille l'enhardit.
-- " Croiriez-vous que cette bête-là n'en veut plus, maintenant ? "
Ce qu'il ne disait point, c'est qu'il avait réclamé d'elle mille écus.
Or, la Maréchale s'était peu souciée de savoir qui payerait, et, préférant tirer
d'Arnoux des choses plus urgentes, ne lui en avait même pas parlé.
-- "
Eh bien, et Arnoux ? " dit Frédéric.
Elle l'avait relancé vers lui.
L'ancien marchand de tableaux n'avait que faire du portrait.
-- " Il
soutient que ça appartient à Rosanette. "
-- " En effet, c'est à elle. "
-- " Comment ! c'est elle qui m'envoie vers vous ! " répliqua Pellerin.
S'il eût cru à l'excellence de son oeuvre, il n'eût pas songé,
peut-être, à l'exploiter. Mais une somme (et une somme considérable) serait un
démenti à la critique, un raffermissement pour lui-même. Frédéric, afin de s'en
délivrer, s'enquit de ses conditions, courtoisement.
L'extravagance du
chiffre le révolta, il répondit :
-- " Non, ah ! non ! "
-- "
Vous êtes pourtant son amant, c'est vous qui m'avez fait la commande ! "
-- " J'ai été l'intermédiaire, permettez ! "
-- " Mais je ne
peux pas rester avec ça sur les bras ! "
L'artiste s'emportait.
-- " Ah ! je ne vous croyais pas si cupide. "
-- " Ni vous si
avare ! Serviteur ! "
Il venait de partir que Sénécal se présenta.
Frédéric, troublé, eut un mouvement d'inquiétude.
-- " Qu'y
a-t-il ? "
Sénécal conta son histoire.
-- " Samedi, vers neuf
heures, Mme Arnoux a reçu une lettre qui l'appelait à Paris ; comme personne,
par hasard, ne se trouvait là pour aller à Creil chercher une voiture, elle
avait envie de m'y faire aller moi- même. J'ai refusé, car ça ne rentre pas dans
mes fonctions. Elle est partie, et revenue dimanche soir. Hier matin, Arnoux
tombe à la fabrique. La Bordelaise s'est plainte. Je ne sais pas ce qui se passe
entre eux, mais il a levé son amende devant tout le monde. Nous avons échangé
des paroles vives. Bref, il m'a donné mon compte, et me voilà ! "
Puis,
détachant ses paroles :
-- " Au reste, je ne me repens pas, j'ai fait
mon devoir. N'importe, c'est à cause de vous. "
-- " Comment ? " s'écria
Frédéric, ayant peur que Sénécal ne l'eût deviné.
Sénécal n'avait rien
deviné, car il reprit :
-- " C'est-à-dire que, sans vous, j'aurais
peut-être trouvé mieux.
Frédéric fut saisi d'une espèce de remords.
-- " En quoi puis-je vous servir, maintenant ? "
Sénécal
demandait un emploi quelconque, une place.
-- " Cela vous est facile.
Vous connaissez tant de monde, M. Dambreuse entre autres, à ce que m'a dit
Deslauriers. "
Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. Il ne
se souciait guère de retourner chez les Dambreuse, depuis la rencontre du Champ
de Mars.
-- " Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pour
recommander quelqu'un. "
Le démocrate essuya ce refus stoïquement, et,
après une minute de silence :
-- " Tout cela, j'en suis sûr, vient de la
Bordelaise et aussi de votre Mme Arnoux. "
Ce votre ôta du coeur
de Frédéric le peu de bon vouloir qu'il gardait. Par délicatesse, cependant, il
atteignit la clef de son secrétaire.
Sénécal le prévint.
-- "
Merci ! "
Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie,
les croix d'honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement de cabinet, les
affaires Drouillard et Bénier, scandales de l'époque, déclama contre les
bourgeois et prédit une révolution.
Un crid japonais suspendu
contre le mur arrêta ses yeux. Il le prit, en essaya le manche, puis le rejeta
sur le canapé, avec un air de dégoût.
-- " Allons, adieu ! Il faut que
j'aille à Notre-Dame-de-Lorette.
-- " Tiens ! pourquoi ? "
-- "
C'est aujourd'hui le service anniversaire de Godefroy Cavaignac. Il est mort à
l'oeuvre, celui-là ! Mais tout n'est pas fini !... Qui sait ? "
Et
Sénécal tendit sa main, gravement.
-- " Nous ne nous reverrons peut-être
jamais ! adieu ! "
Cet adieu, répété deux fois, son froncement de
sourcils en contemplant le poignard, sa résignation et son air solennel,
surtout, firent rêver Frédéric, qui bientôt n'y pensa plus.
Dans la même
semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix de sa ferme, cent
soixante-quatorze mille francs. Il en fit deux parts, plaça la première sur
l'Etat, et alla porter la seconde chez un agent de change pour la risquer à la
Bourse.
Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait les
théâtres et tâchait de se distraire, quand Hussonnet lui adressa une lettre, où
il narrait gaiement que la Maréchale, dès le lendemain des courses, avait
congédié Cisy. Frédéric en fut heureux, sans chercher pourquoi le bohème lui
apprenait cette aventure.
Le hasard voulut qu'il rencontrât Cisy, trois
jours après.
Le gentilhomme fit bonne contenance, et l'invita même à
dîner pour le mercredi suivant.
Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut
une notification d'huissier, où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait
qu'aux termes d'un jugement du tribunal, il s'était rendu acquéreur d'une
propriété sise à Belleville, appartenant au sieur Jacques Arnoux, et qu'il était
prêt à payer les deux cent vingt-trois mille francs, montant du prix de la
vente. Mais il résultait du même acte que, la somme des hypothèques dont
l'immeuble était grevé dépassant le prix de l'acquisition, la créance de
Frédéric se trouvait complètement perdue.
Tout le mal venait de n'avoir
pas renouvelé en temps utile une inscription hypothécaire. Arnoux s'était chargé
de cette démarche, et, l'avait ensuite oubliée. Frédéric s'emporta contre lui,
et, quand sa colère fut passée :
-- " Eh bien après... quoi ? " si cela
peut le sauver, tant mieux ! je n'en mourrai pas ! n'y pensons plus ! "
Mais, en remuant ses paperasses sur sa table, il rencontra la lettre
d'Hussonnet, et aperçut le post-scriptum, qu'il n'avait point remarqué la
première fois. Le bohème demandait cinq mille francs, tout juste, pour mettre
l'affaire du journal en train.
-- " Ah ! celui-là m'embête ! "
Et il le refusa brutalement dans un billet laconique. Après quoi, il
s'habilla pour se rendre à la Maison d'Or.
Cisy présenta ses convives,
en commençant par le plus respectable, un gros monsieur à cheveux blancs :
-- " Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme de
Forchambeaux " , dit-il ensuite (c'était un jeune homme blond et fluet, déjà
chauve) ; puis, désignant un quadragénaire d'allures simples : " Joseph Boffreu,
mon cousin ; et voici mon ancien professeur M. Vezou " , personnage moitié
charretier, moitié séminariste, avec de gros favoris et une longue redingote,
boutonnée dans le bas par un seul bouton, de manière à faire châle sur la
poitrine.
Cisy attendait encore quelqu'un, le baron de Comaing, " qui
peut-être viendra, ce n'est pas sûr " . Il sortait à chaque minute, paraissait
inquiet ; enfin, à huit heures, on passa dans une salle éclairée magnifiquement
et trop spacieuse pour le nombre des convives. Cisy l'avait choisie par pompe,
tout exprès.
Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits,
occupait le milieu de la table, couverte de plats d'argent, suivant la vieille
mode française ; des raviers, pleins de salaisons et d'épices, formaient bordure
tout autour ; des cruches de vin rosat frappé de glace se dressaient de distance
en distance ; cinq verres de hauteur différente étaient alignés devant chaque
assiette, avec des choses dont on ne savait pas l'usage, mille ustensiles de
bouche ingénieux ; -- et il y avait, rien que pour le premier service : une hure
d'esturgeon mouillée de champagne, un jambon d'York au tokay, des grives au
gratin, des cailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrix rouges,
et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de Pommes de terre qui étaient
mêlés à des truffes. Un lustre et des girandoles illuminaient l'appartement,
tendu de damas rouge. Quatre domestiques en habit noir se tenaient derrière les
fauteuils de maroquin. A ce spectacle, les convives se récrièrent, le Précepteur
surtout.
-- " Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritables folies !
C'est trop beau ! "
-- " Ça ? " dit le vicomte de Cisy, " allons donc !
"
Et, dès la première cuillerée :
-- " Eh bien ! mon vieux des
Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal, voir Père et Portier ? "
-- " Tu sais bien que je n'ai pas le temps ! " répliqua le marquis.
Ses matinées étaient prises par un cours d'arboriculture, ses soirées
par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par des études dans les
fabriques d'instruments aratoires. Habitant la Saintonge, les trois quarts de
l'année, il profitait de ses voyages dans la Capitale pour s'instruire ; et son
chapeau à larges bords, posé sur une console, était plein de brochures.
Mais Cisy, s'apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin :
-- " Buvez donc, saprelotte ! Vous n'êtes pas crâne pour votre dernier
repas de garçon ! "
A ce mot, tous s'inclinèrent, on le congratulait.
-- " Et la jeune personne " , dit le Précepteur, " est charmante, j'en
suis sûr ? "
-- " Parbleu ! " s'écria Cisy. " N'importe, il a tort c'est
si bête, le mariage ! "
-- " Tu parles légèrement, mon ami, répliqua M.
des Aulnays, tandis qu'une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa
défunte.
Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite, en ricanant :
-- " Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez ! "
Cisy
protesta. Il aimait mieux se divertir, " être Régence " . Il voulait apprendre
la savate, pour visiter les tapis-francs de la Cité, comme le prince Rodolphe
des Mystères de Paris , tira de sa poche un brûle- gueule, rudoyait les
domestiques, buvait extrêmement ; et, afin de donner de lui bonne opinion,
dénigrait tous les plats.
Il renvoya même les truffes, et le Précepteur,
qui s'en délectait, dit par bassesse :
-- " Cela ne vaut pas les oeufs à
la neige de madame votre grand-mère ! "
Puis il se remit à causer avec
son voisin l'agronome, lequel trouvait au séjour de la campagne beaucoup
d'avantages, ne serait-ce que de pouvoir élever ses filles dans des goûts
simples. Le Précepteur applaudissait à ses idées et le flagornait, lui supposant
de l'influence sur son élève, dont il désirait secrètement être l'homme
d'affaires.
Frédéric était venu plein d'humeur contre Cisy ; sa sottise
l'avait désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne lui rappelant le
dîner du Café Anglais l'agaçait de plus en plus ; et il écoutait les remarques
désobligeantes que faisait à demi-voix le cousin Joseph, un brave garçon sans
fortune, amateur de chasse et boursier. Cisy, par manière de rire, l'appela "
voleur " plusieurs fois ; puis, tout à coup :
-- " Ah ! le baron ! "
Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de rude
dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur l'oreille, et
une fleur à la boutonnière. C'était l'idéal du Vicomte. Il fut ravi de le
posséder ; et, sa présence l'excitant, il tenta même un calembour, car il dit,
comme on passait un coq de bruyère :
-- " Voilà le meilleur des
caractères de la Bruyère " !
Ensuite, il adressa à M. de Comaing une
foule de questions sur des personnes inconnues à la société ; puis, comme saisi
d'une idée :
-- " Dites donc ! avez-vous pensé à moi ? "
L'autre
haussa les épaules.
-- " Vous n'avez pas l'âge, mon petiot ! Impossible
! "
Cisy l'avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron,
ayant sans doute pitié de son amour-propre :
-- " Ah ! j'oubliais !
Mille félicitations pour votre pari, mon cher ! "
-- " Quel pari ? "
-- " Celui que vous avez fait, aux courses, d'aller le soir même chez
cette dame. "
Frédéric éprouva comme la sensation d'un coup de fouet. Il
fut calmé tout de suite, par la figure décontenancée de Cisy.
En effet,
la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand Arnoux, son premier
amant, son homme, s'était présenté ce jour-là même. Tous deux avaient fait
comprendre au Vicomte qu'il " gênait " , et on l'avait flanqué dehors, avec peu
de cérémonie.
Il eut l'air de ne pas entendre. Le Baron ajouta :
-- " Que devient-elle, cette brave Rose ?... A-t-elle toujours d'aussi
jolies jambes ? " prouvant par ce mot qu'il la connaissait intimement.
Frédéric fut contrarié de la découverte.
-- " Il n'y a pas de
quoi rougir " , reprit le Baron " ; c'est une bonne affaire ! "
Cisy
claqua de la langue.
-- " Peuh ! pas si bonne ! "
-- " Ah ! "
-- " Mon Dieu, oui ! D'abord, moi, je ne lui trouve rien
d'extraordinaire, et puis on en récolte de pareilles tant qu'on veut, car enfin.
elle est à vendre ! "
-- " Pas pour tout le monde ! " reprit aigrement
Frédéric.
-- " il se croit différent des autres ! " répliqua Cisy, "
quelle farce ! "
Et un rire parcourut la table.
Frédéric sentait
les battements de son coeur l'étouffer. Il avala deux verres d'eau, coup sur
coup.
Mais le Baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.
-- "
Est-ce qu'elle est toujours avec un certain Arnoux ? "
-- " Je n'en sais
rien " , dit Cisy. " Je ne connais pas ce monsieur ! "
Il avança,
néanmoins, que c'était une manière d'escroc.
-- " Un moment ! " ,
s'écria Frédéric.
-- " Cependant, la chose est certaine ! Il a même eu
un procès. "
-- " Ce n'est pas vrai ! "
Frédéric se mit à
défendre Arnoux. Il garantissait sa probité, finissait par y croire, inventait
des chiffres, des preuves. Le Vicomte, plein de rancune, et qui était gris
d'ailleurs, s'entêta dans ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement
:
-- " Est-ce pour m'offenser, monsieur ? "
Et il le regardait,
avec des prunelles ardentes comme son cigare.
-- " Oh ! pas du tout ! je
vous accorde même qu'il a quelque chose de très bien : sa femme. "
-- "
Vous la connaissez ? "
-- " Parbleu ! Sophie Arnoux, tout le monde
connaît ça ! "
-- " Vous dites ? "
Cisy, qui s'était levé,
répéta en balbutiant :
-- " Tout le monde connaît ça ! "
-- "
Taisez-vous ! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez ! "
-- " Je
m'en flatte. "
Frédéric lui lança son assiette au visage.
Elle
passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux bouteilles, démolit un
compotier, et, se brisant contre le surtout en trois morceaux, frappa le ventre
du Vicomte.
Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait, en
criant, pris d'une sorte de frénésie ; M. des Aulnays répétait :
-- "
Calmez-vous ! voyons ! cher enfant ! "
-- " Mais c'est épouvantable ! "
vociférait le Précepteur.
Forchambeaux, livide comme les prunes,
tremblait ; Joseph riait aux éclats ; les garçons épongeaient le vin,
ramassaient par terre les débris ; et le Baron alla fermer la fenêtre, car le
tapage, malgré le bruit des voitures, aurait pu s'entendre du boulevard.
Comme tout le monde, au moment où l'assiette avait été lancée, parlait à
la fois, il fut impossible de découvrir la raison de cette offense, si c'était à
cause d'Arnoux, de Mme Arnoux, de Rosanette ou d'un autre. Ce qu'il y avait de
certain, c'était la brutalité inqualifiable de Frédéric ; et il se refusa
positivement à en témoigner le moindre regret.
M. des Aulnays tâcha de
l'adoucir ; le cousin Joseph, le Précepteur, Forchambeaux lui-même. Le Baron,
pendant ce temps-là, réconfortait Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse,
versait des larmes. Frédéric, au contraire, s'irritait de plus en plus ; et l'on
serait resté là jusqu'au jour si le Baron n'avait dit pour en finir :
--
" Le Vicomte, Monsieur, enverra demain chez vous ses témoins. "
-- "
Votre heure ? "
-- " A midi, s'il vous plaît. "
-- "
Parfaitement, Monsieur. "
Frédéric, une fois dehors, respira à pleins
poumons. Depuis trop longtemps, il contenait son coeur. Il venait de le
satisfaire enfin ; il éprouvait comme un orgueil de virilité, une surabondance
de forces intimes qui l'enivraient. Il avait besoin de deux témoins. Le premier
auquel il songea fut Regimbart ; et il se dirigea tout de suite vers un
estaminet de la rue Saint-Denis. La devanture était close. Mais la lumière
brillait à un carreau, au-dessus de la porte. Elle s'ouvrit, et il entra en se
courbant très bas sous l'auvent.
Une chandelle, au bord du comptoir,
éclairait la salle déserte. Tous les tabourets, les pieds en l'air, étaient
posés sur les tables. Le maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dans
l'angle près de la cuisine ; -- et Regimbart, le chapeau sur la tête, partageait
leur repas, et même gênait le garçon, qui était contraint à chaque bouchée de se
tourner de côté, quelque peu. Frédéric, lui ayant conté la chose brièvement,
réclama son assistance. Le Citoyen commença par ne rien répondre ; il roulait
des yeux, avait l'air de réfléchir, fit plusieurs tours dans la salle, et dit
enfin :
-- " Oui, volontiers ! "
Et un sourire homicide le
dérida, en apprenant que l'adversaire était un noble.
-- " Nous le
ferons marcher tambour battant, soyez tranquille ! D'abord... avec l'épée... "
-- " Mais peut-être " , objecta Frédéric, " que je n'ai pas le droit...
"
-- " Je vous dis qu'il faut prendre l'épée ! " répliqua brutalement le
Citoyen. " Savez-vous tirer ? "
-- " Un peu ! "
-- " Ah ! un peu
! voilà comme ils sont tous ! Et ils ont la rage de faire assaut ! Qu'est-ce que
ça prouve, la salle d'armes ! Ecoutez-moi : tenez- vous bien à distance en vous
enfermant toujours dans des cercles, et rompez ! rompez ! C'est permis.
Fatiguez-le ! Puis fendez-vous dessus, franchement ! Et surtout pas de malice,
pas de coups à la Fougère ! non ! de simples une-deux, des dégagements. Tenez,
voyez-vous ? en tournant le poignet comme pour ouvrir une serrure. -- Père
Vauthier, donnez-moi votre canne ! Ah ! cela suffit. "
Il empoigna la
baguette qui servait à allumer le gaz, arrondit le bras gauche, plia le droit,
et se mit à pousser des bottes contre la cloison. Il frappait du pied,
s'animait, feignait même de rencontrer des difficultés, tout en criant : " Y
es-tu, là ? y es-tu ? " et sa silhouette énorme se projetait sur la muraille,
avec son chapeau qui semblait toucher au plafond. Le limonadier disait de temps
en temps : " Bravo ! très bien ! " Son épouse également l'admirait, quoique émue
; et Théodore, un ancien soldat, en restait cloué d'ébahissement, étant, du
reste, fanatique de M. Regimbart.
Le lendemain, de bonne heure, Frédéric
courut au magasin de Dussardier. Après une suite de pièces, toutes remplies
d'étoffes garnissant des rayons ou étendues en travers sur des tables, tandis
que, çà et là, des champignons de bois supportaient des châles, il l'aperçut
dans une espèce de cage grillée, au milieu de registres, et écrivant debout sur
un pupitre. Le brave garçon lâcha immédiatement sa besogne.
Les témoins
arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crut devoir ne pas assister à la
conférence.
Le Baron et M. Joseph déclarèrent qu'ils se contenteraient
des excuses les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de ne céder
jamais, et qui tenait à défendre l'honneur d'Arnoux (Frédéric ne lui avait point
parlé d'autre chose), demanda que le Vicomte fît des excuses. M. de Comaing fut
révolté de l'outrecuidance. Le Citoyen n'en voulut pas démordre. Toute
conciliation devenant impossible, on se battrait.
D'autres difficultés
surgirent ; car le choix des armes légalement appartenait à Cisy, l'offensé.
Mais Regimbart soutint que, par l'envoi du cartel, il se constituait
l'offenseur. Ses témoins se récrièrent qu'un soufflet, cependant, était la plus
cruelle des offenses. Le Citoyen épilogua sur les mots, un coup n'étant pas un
soufflet. Enfin, on décida qu'on s'en rapporterait à des militaires ; et les
quatre témoins sortirent, pour aller consulter des officiers dans une caserne
quelconque.
Ils s'arrêtèrent à celle du quai d'Orsay. M. de Comaing,
ayant abordé deux capitaines, leur exposa la contestation.
Les
capitaines n'y comprirent goutte, embrouillée qu'elle fut par les phrases
incidentes du Citoyen. Bref, ils conseillèrent à ces messieurs d'écrire un
procès-verbal ; après quoi, ils décideraient. Alors, on se transporta dans un
café ; et même, pour faire les choses plus discrètement, on désigna Cisy par un
H et Frédéric par un K.
Puis on retourna à la caserne. Les officiers
étaient sortis. Ils reparurent, et déclarèrent qu'évidemment le choix des armes
appartenait à M. H. Tous s'en revinrent chez Cisy. Regimbart et Dussardier
restèrent sur le trottoir.
Le Vicomte, en apprenant la solution, fut
pris d'un si grand trouble, qu'il se la fit répéter plusieurs fois ; et, quand
M. de Comaing en vint aux prétentions de Regimbart, il murmura " cependant " ,
n'étant pas loin, en lui-même, d'y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un
fauteuil, et déclara qu'il ne se battrait pas.
-- " Hein ? comment ? "
dit le Baron.
Alors, Cisy s'abandonna à un flux labial désordonné.
Il voulait se battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet.
-- " Ou bien on mettra de l'arsenic dans un verre, qui sera tiré au
sort. Ça se fait quelquefois ; je l'ai lu ! "
Le Baron, peu endurant
naturellement, le rudoya.
-- " Ces messieurs attendent votre réponse.
C'est indécent, à la fin ! Que prenez-vous ? voyons ! Est-ce l'épée ? "
Le Vicomte répliqua " oui " , par un signe de tête ; et le rendez-vous
fut fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste.
Dussardier étant contraint de s'en retourner à ses affaires, Regimbart
alla prévenir Frédéric.
On l'avait laissé toute la journée sans
nouvelles ; son impatience était devenue intolérable.
-- " Tant mieux !
" s'écria-t-il.
Le Citoyen fut satisfait de sa contenance.
-- "
On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous ? Ce n'était rien, un simple mot
! Mais je les ai envoyés joliment bouler ! Comme je le devais, n'est-ce pas ? "
-- " Sans doute " , dit Frédéric, tout en songeant qu'il eût mieux fait
de choisir un autre témoin.
Puis, quand il fut seul, il se répéta tout
haut, plusieurs fois :
-- " Je vais me battre. Tiens, je vais me battre
! C'est drôle ! "
Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant
devant sa glace, il s'aperçut qu'il était pâle.
-- " Est-ce que j'aurais
peur ? "
Une angoisse abominable le saisit à l'idée d'avoir peur sur le
terrain.
-- " Si j'étais tué, cependant ? Mon père est mort de la même
façon. Oui, je serai tué ! "
Et, tout à coup, il aperçut sa mère, en
robe noire ; des images incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre
lâcheté l'exaspéra. Il fut pris d'un paroxysme de bravoure, d'une soif
carnassière. Un bataillon ne l'eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se
sentit, avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l'Opéra, où
l'on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses, et but un
verre de punch, pendant l'entracte. Mais, en rentrant chez lui, la vue de son
cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être pour la dernière fois,
lui causa une faiblesse.
Il descendit dans son jardin. Les étoiles
brillaient ; il les contempla. L'idée de se battre pour une femme le grandissait
à ses yeux, l'ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement.
Il
n'en fut pas de même de Cisy. Après le départ du Baron, Joseph avait tâché de
remonter son moral, et, comme le Vicomte demeurait froid :
-- "
Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j'irai le dire. "
Cisy
n'osa répondre " certainement " , mais il en voulut à son cousin de ne pas lui
rendre ce service sans en parler.
Il souhaita que Frédéric, pendant la
nuit, mourût d'une attaque d'apoplexie, ou qu'une émeute survenant, il y eût le
lendemain assez de barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne,
ou qu'un événement empêchât un des témoins de s'y rendre ; car le duel faute de
témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express n'importe
où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre quelque chose qui,
sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il arriva jusqu'à désirer être
malade, gravement.
Afin d'avoir un conseil, un secours, il envoya
chercher M. des Aulnays. L'excellent homme était retourné en Saintonge, sur une
dépêche lui apprenant l'indisposition d'une de ses filles. Cela parut de mauvais
augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir. Alors il
s'épancha.
-- " Comment faire, mon Dieu ! comment faire ? "
-- "
Moi, à votre place, monsieur le Comte, je payerais un fort de la halle pour lui
flanquer une raclée. "
-- " Il saurait toujours de qui ça vient ! "
reprit Cisy.
Et, de temps à autre, il poussait un gémissement, puis :
-- " Mais est-ce qu'on a le droit de se battre en duel ? "
-- "
C'est un reste de barbarie ! Que voulez-vous ! "
Par complaisance, le
pédagogue s'invita lui-même à dîner. Son élève ne mangea rien, et, après le
repas, sentit le besoin de faire un tour.
Il dit en passant devant une
église :
-- " Si nous entrions un peu... pour voir ? "
M. Vezou
ne demanda pas mieux, et même lui présenta de l'eau bénite.
C'était le
mois de Marie, des fleurs couvraient l'autel, des voix chantaient, l'orgue
résonnait. Mais il lui fut impossible de prier, les pompes de la religion lui
inspirant des idées de funérailles ; il entendait comme des bourdonnements de
De profundis .
-- " Allons-nous-en ! Je ne me sens pas bien ! "
Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le Vicomte s'efforça
de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou profita. Enfin,
au petit jour, Cisy, qui n'en pouvait plus, s'affaissa sur le tapis vert, et eut
un sommeil plein de songes désagréables.
Si le courage, pourtant,
consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le Vicomte fut courageux, car, à la vue
de ses témoins qui venaient le chercher, il se roidit de toutes ses forces, la
vanité lui faisant comprendre qu'une reculade le perdrait. M. de Comaing le
complimenta sur sa bonne mine.
Mais, en route, le bercement du fiacre et
la chaleur du soleil matinal l'énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne
distinguait même plus où l'on était.
Le Baron se divertit à augmenter sa
frayeur, en parlant du " cadavre " , et de la manière de le rentrer en ville,
clandestinement. Joseph donnait la réplique ; tous deux, jugeant l'affaire
ridicule, étaient persuadés qu'elle s'arrangerait.
Cisy gardait sa tête
sur sa poitrine ; il la releva doucement et fit observer qu'on n'avait pas pris
de médecin.
-- " C'est inutile " , dit le Baron.
-- " Il n'y a
pas de danger, alors ? "
Joseph répliqua d'un ton grave :
-- "
Espérons-le ! "
Et personne dans la voiture ne parla plus.
A
sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot. Frédéric et ses
témoins s'y trouvaient, habillés de noir tous les trois. Regimbart, au lieu de
cravate, avait un col de crin comme un troupier ; et il portait une espèce de
longue boîte à violon, spéciale pour ce genre d'aventures. On échangea
froidement un salut. Puis tous s'enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la
route de Madrid, afin d'y trouver une place convenable.
Regimbart dit à
Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier :
-- " Eh bien, et cette
venette, qu'en fait-on ? Si vous avez besoin de quelque chose, ne vous gênez
pas, je connais ça ! La crainte est naturelle à l'homme. "
Puis, à voix
basse :
-- " Ne fumez plus, ça amollit ! "
Frédéric jeta son
cigare qui le gênait, et continua d'un pied ferme. Le Vicomte avançait par
derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins.
De rares passants les
croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait, par moments, des lapins bondir.
Au détour d'un sentier, une femme en madras causait avec un homme en blouse, et,
dans la grande avenue sous les marronniers, des domestiques en veste de toile
promenaient leurs chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son
alezan et le lorgnon dans l'oeil, il chevauchait à la portière des calèches ;
ces souvenirs renforçaient son angoisse ; une soif intolérable le brûlait ; la
susurration des mouches se confondait avec le battement de ses artères ; ses
pieds enfonçaient dans le sable ; il lui semblait qu'il était en train de
marcher depuis un temps infini.
Les témoins, sans s'arrêter, fouillaient
de l'oeil les deux bords de la route. On délibéra si l'on irait à la croix
Catelan ou sous les murs de Bagatelle. Enfin, on prit à droite ; et on s'arrêta
dans une espèce de quinconce, entre des pins.
L'endroit fut choisi de
manière à répartir également le niveau du terrain. On marqua les deux places où
les adversaires devaient se poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle
contenait, sur un capitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses
au milieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux, traversant
les feuilles, tomba dessus ; et elles parurent à Cisy briller comme des vipères
d'argent sur une mare de sang.
Le Citoyen fit voir qu'elles étaient de
longueur pareille ; il prit la troisième pour lui-même, afin de séparer les
combattants, en cas de besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il y eut un
silence. On se regarda. Toutes les figures avaient quelque chose d'effaré ou de
cruel.
Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aida
Cisy à faire de même ; sa cravate étant retirée, on aperçut à son cou, une
médaille bénite. Cela fit sourire de pitié Regimbart.
Alors, M. de
Comaing (pour laisser à Frédéric encore un moment de réflexion) tâcha d'élever
des chicanes. Il réclama le droit de mettre un gant, celui de saisir l'épée de
son adversaire avec la main gauche ; Regimbart, qui était pressé, ne s'y refusa
pas. Enfin le Baron, s'adressant à Frédéric :
-- " Tout dépend de vous,
Monsieur ! Il n'y a jamais de déshonneur à reconnaître ses fautes. "
Dussardier l'approuvait du geste. Le Citoyen s'indigna.
-- "
Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards, fichtre ?... En garde !
"
Les adversaires étaient l'un devant l'autre, leurs témoins de chaque
côté. Il cria le signal :
-- " Allons ! "
Cisy devint
effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout, comme une cravache. Sa tête
se renversait, ses bras s'écartèrent, il tomba sur le dos, évanoui. Joseph le
releva ; et, tout en lui poussant sous les narines un flacon, il le secouait
fortement. Le Vicomte rouvrit les yeux, puis tout à coup, bondit comme un
furieux sur son épée. Frédéric avait gardé la sienne ; et il l'attendait, l'oeil
fixe, la main haute.
-- " Arrêtez, arrêtez ! " cria une voix qui venait
de la route, en même temps que le bruit d'un cheval au galop ; et la capote d'un
cabriolet cassait les branches ! Un homme penché en dehors agitait un mouchoir,
et criait toujours : " Arrêtez, arrêtez ! "
M. de Comaing, croyant à une
intervention de la police, leva sa canne.
-- " Finissez donc ! le
Vicomte saigne ! "
-- " Moi ? " dit Cisy.
En effet, il s'était,
dans sa chute, écorché le pouce de la main gauche.
-- " Mais c'est en
tombant " , ajouta le Citoyen.
Le Baron feignit de ne pas entendre.
Arnoux avait sauté du cabriolet.
-- " J'arrive trop tard ! Non !
Dieu soit loué ! "
Il tenait Frédéric à pleins bras, le palpait, lui
couvrait le visage de baisers.
-- " Je sais le motif : vous avez voulu
défendre votre vieil ami ! C'est bien, cela, c'est bien ! Jamais je ne
l'oublierai ! Comme vous êtes bon ! Ah ! cher enfant ! "
Il le
contemplait et versait des larmes, tout en ricanant de bonheur. Le Baron se
tourna vers Joseph.
-- " Je crois que nous sommes de trop dans cette
petite fête de famille. C'est fini, n'est-ce pas, Messieurs "
--
Vicomte, mettez votre bras en écharpe ; tenez, voilà mon foulard. " Puis, avec
un geste impérieux : " Allons ! pas de rancune ! Cela se doit ! "
Les
deux combattants se serrèrent la main, mollement. Le Vicomte, M. de Comaing et
Joseph disparurent d'un côté, et Frédéric s'en alla de l'autre avec ses amis.
Comme le restaurant de Madrid n'était pas loin, Arnoux proposa de s'y
rendre pour boire un verre de bière.
-- " On pourrait même déjeuner " ,
dit Regimbart.
Mais, Dussardier n'en ayant pas le loisir, ils se
bornèrent à un rafraîchissement, dans le jardin. Tous éprouvaient cette
béatitude qui suit les dénouements heureux. Le Citoyen, cependant, était fâché
qu'on eût interrompu le duel au bon moment.
Arnoux en avait eu
connaissance par un nommé Compain, ami de Regimbart ; et dans un élan de coeur,
il était accouru pour l'empêcher, croyant, du reste, en être la cause. Il pria
Frédéric de lui fournir là-dessus quelques détails. Frédéric, ému par les
preuves de sa tendresse, se fit scrupule d'augmenter son illusion :
-- "
De grâce, n'en parlons plus ! "
Arnoux trouva cette réserve fort
délicate. Puis, avec sa légèreté ordinaire, passant à une autre idée :
-- " Quoi de neuf, Citoyen ? "
Et ils se mirent à causer
traites, échéances. Afin d'être plus commodément, ils allèrent même chuchoter à
l'écart sur une autre table.
Frédéric distingua ces mots : " Vous allez
me souscrire... -- Oui ! mais, vous, bien entendu... -- Je l'ai négocié enfin
pour trois cents ! -- Jolie commission, ma foi ! " Bref, il était clair
qu'Arnoux tripotait avec le Citoyen beaucoup de choses.
Frédéric songea
à lui rappeler ses quinze mille francs. Mais sa démarche récente interdisait les
reproches, même les plus doux. D'ailleurs, il se sentait fatigué. L'endroit
n'était pas convenable. Il remit cela à un autre jour.
Arnoux, assis à
l'ombre d'un troène, fumait d'un air hilare. Il leva les yeux vers les portes
des cabinets donnant toutes sur le jardin, et dit qu'il était venu là,
autrefois, bien souvent.
-- " Pas seul, sans doute ? " répliqua le
Citoyen.
-- " Parbleu ! "
-- " Quel polisson vous faites ! un
homme marié ! "
-- " Eh bien, et vous donc ! " reprit Arnoux ; et, avec
un sourire indulgent : " Je suis même sûr que ce gredin-là possède quelque part
une chambre, où il reçoit des petites filles ! "
Le Citoyen confessa que
c'était vrai, par un simple haussement de sourcils. Alors, ces deux messieurs
exposèrent leurs goûts : Arnoux préférait maintenant la jeunesse, les ouvrières
; Regimbart détestait " les " mijaurées " et tenait avant tout au positif. La
conclusion, fournie par le marchand de faïence, fut qu'on ne devait pas traiter
les femmes sérieusement.
-- " Cependant, il aime la sienne ! " songeait
Frédéric, en s'en retournant ; et il le trouvait un malhonnête homme. Il lui en
voulait de ce duel, comme si c'eût été pour lui qu'il avait, tout à l'heure,
risqué sa vie.
Mais il était reconnaissant à Dussardier de son
dévouement ; le commis, sur ses instances, arriva bientôt à lui faire une visite
tous les jours.
Frédéric lui prêtait des livres : Thiers, Dulaure,
Barante, les Girondins de Lamartine. Le brave garçon l'écoutait avec
recueillement et acceptait ses opinions comme celles d'un maître.
Il
arriva un soir tout effaré.
Le matin, sur le boulevard, un homme qui
courait à perdre haleine s'était heurté contre lui ; et, l'ayant reconnu pour un
ami de Sénécal, lui avait dit :
-- " On vient de le prendre, je me sauve
! "
Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux
informations. Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d'attentat
politique.
Fils d'un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur
un ancien disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s'était fait recevoir
de la Société des Familles ; ses habitudes étaient connues ; la police le
surveillait. Il s'était battu dans l'affaire de mai 1839, et, depuis lors, se
tenait à l'ombre, mais s'exaltant de plus en plus, fanatique d'Alibaud, mêlant
ses griefs contre la société à ceux du peuple contre la monarchie, et
s'éveillant chaque matin avec l'espoir d'une révolution qui, en quinze jours ou
un mois, changerait le monde. Enfin, écoeuré par la mollesse de ses frères,
furieux des retards qu'on opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il
était entré comme chimiste dans le complot des bombes incendiaires ; et on
l'avait surpris portant de la poudre qu'il allait essayer à Montmartre,
tentative suprême pour établir la République.
Dussardier ne la
chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il, affranchissement et
bonheur universel. Un jour, -- à quinze ans, -- dans la rue Transnonain, devant
la boutique d'un épicier, il avait vu des soldats la baïonnette rouge de sang,
avec des cheveux collés à la crosse de leur fusil ; depuis ce temps-là, le
Gouvernement l'exaspérait comme l'incarnation même de l'Injustice. Il confondait
un peu les assassins et les gendarmes ; un mouchard valait à ses yeux un
parricide. Tout le mal répandu sur la terre, il l'attribuait naïvement au
Pouvoir ; et il le haïssait d'une haine essentielle, permanente, qui lui tenait
tout le coeur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de Sénécal l'avaient
ébloui. Qu'il fût coupable ou non, et sa tentative odieuse, peu importait ! Du
moment qu'il était la victime de l'Autorité, on devait le servir.
-- "
Les Pairs le condamneront, certainement ! Puis il sera emmené dans une voiture
cellulaire, comme un galérien, et on l'enfermera au Mont- Saint-Michel, où le
Gouvernement les fait mourir ! Austen est devenu fou ! "
Steuben s'est
tué ! Pour transférer Barbès dans un cachot, on l'a tiré par les jambes, par les
cheveux ! On lui piétinait le corps, et sa tête rebondissait à chaque marche
tout le long de l'escalier. Quelle abomination ! les Misérables ! "
Des
sanglots de colère l'étouffaient, et il tournait dans la chambre, comme pris
d'une grande angoisse.
-- " Il faudrait faire quelque chose, cependant !
Voyons ! Moi, je ne sais pas ! Si nous tâchions de le délivrer, hein ? Pendant
qu'on le mènera au Luxembourg, on peut se jeter sur l'escorte dans le couloir !
Une douzaine d'hommes déterminés, ça passe partout. "
Il y avait tant de
flamme dans ses yeux, que Frédéric en tressaillit.
Sénécal lui apparut
plus grand qu'il ne croyait. Il se rappela ses souffrances, sa vie austère ;
sans avoir pour lui l'enthousiasme de Dussardier, il éprouvait néanmoins cette
admiration qu'inspire tout homme se sacrifiant à une idée. Il se disait que,
s'il l'eût secouru, Sénécal n'en serait pas là ; et les deux amis cherchèrent
laborieusement quelque combinaison pour le sauver.
Il leur fut
impossible de parvenir jusqu'à lui.
Frédéric s'enquérait de son sort
dans les journaux, et pendant trois semaines fréquenta les cabinets de lecture.
Un jour, plusieurs numéros du Flambard lui tombèrent sous la
main. L'article de fond, invariablement, était consacré à démolir un homme
illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, les cancans. Puis, on
blaguait l'Odéon, Carpentras, la pisciculture, et les condamnés à mort quand il
y en avait. La disparition d'un paquebot fournit matière à plaisanteries pendant
un an. Dans la troisième colonne, un courrier des arts donnait, sous forme
d'anecdote ou de conseil, des réclames de tailleurs, avec des comptes rendus de
soirées, des annonces de ventes, des analyses d'ouvrages, traitant de la même
encre un volume de vers et une paire de bottes. La seule partie sérieuse était
la critique des petits théâtres, où l'on s'acharnait sur deux ou trois
directeurs ; et les intérêts de l'Art étaient invoqués à propos des décors des
Funambules ou d'une amoureuse des Délassements.
Frédéric