Baudelaire : L'invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

 

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Invitation au voyage

COMMENTAIRE

Introduction
Invitation a un lieu privilégié, d'élection sensé apporté un remède, réconfort au poète qui est au prise avec le spleen. Il est représentatif de l'Idéal mais prend ses racines dans le Spleen.
La quête de ces lieux passent toujours par l'évocation de la femme aimée (Marie Daubrun), il s'adresse avec celle qui en principe partage sa vision. Le point de départ sont des tableaux de Vermeer, en effet ce lieu pourrait être la Hollande (Vermeer hollandais).

1ère strophe
Deux mouvements dans le poème:
-l'invitation elle- même ->v6
-pays mystérieux ->v12

Ils obéissent au même modèle, le rythme est le même.
Ce qui fait le lien entre les deux c'est la correspondance entre Marie Daubrun et la description du paysage: "pays qui te ressemble". C'est sa ressemblance avec le tableau qui en fait d'elle un lieu d'élection, un port natal. Cette correspondance entre Marie Daubrun se rapporte au monde et à l'âme. Elle est une sorte d'équilibre dans la vie de Baudelaire entre Jeanne Duval qui est le péché, la tentation de la chair et Madame Sabatier qui est au contraire l'Idéal.
La femme est un double du poète: soeur, elle est qualifiée de douceur. Qualité commune au paysage et à la femme , ce qui permet la communion de l'un avec l'autre.
L'affectif et l'esthétique sont associés à une fascination: charme, mystérieux, traître. La beauté du regard à quelque chose de magique. la douceur dont est qualifiée Marie Daubrun s'oppose à "traître" qui ne peut s'expliquer que parce qu'il est avec charme et mystérieux.
Le pays ou les amants se retrouvent est un pays ou le temps est suspendu, un pays non soumis aux atteintes du temps.

Musique des vers:
dans les allitérations (soleils mouillés, ciels brouillés ), dans la multiplicité des consonnes liquides suggestion de l'humidité.
Refrain:
il renvoie à la strophe et la résume, il est toujours le même et a chaque fois le même sens. Il annonce la suite des les deux autres strophes.

2eme strophe
On laisse la lumière des ciels et on passe à la peinture d'un intérieur. Jeu de lumière d'un intérieur: luisant, poli, miroirs.
Le jeu des lumières unifie les trois strophes:
1e: yeux de Marie.
2e: meubles luisants...
3e: lumière du soleil couchant

Beaudelaire invite au conditionnel Marie  à se représenter le lieu où ils vivraient. Idée de calme et de volupté dans cette deuxième strophe. Ce qui fait la beauté de cet intérieur est inséparable de l'ordre et du calme. Ordre calme et volupté sont d'ailleurs cités dans le refrain.
Cette maîtrise est rendue sensible dans le rythme du refrain. Le mouvement est d'abord ralenti puis suivi d'une accélération en trois élans: luxe, calme, volupté.
Beauté et volupté font écho
ordre et beaute-calme et volupté.
Idéal de vie sensuelle raffinée, dans un monde clos ou les amants pourront "s'aimer à loisir", 's'aimer et mourir".


o Sens
Il y a deux sens: toucher (poli) et vue
Puis il y a les sensations olfactives qui arrivent avec les fleurs.
Les senteurs elles-mêmes se mêlent entre elles. Connotation de la richesse, de l'exotisme pour le parfum: tulipe, dalhia.
Vague rappel ce qu'il y avait d'indécis dans le paysage de la première strophe.
A la fin de la strophe il y a une correspondance posée entre la splendeur du lieu et l'âme du poète.
L'âme entend dans cet univers un langage secret "comme de confuses paroles", c'est bien la douce langue natale;
douceur de l'amour entre le poète et Marie Daubrun. Double jeu des correspondances verticales où l'âme se reconnaît et des correspondances horizontales entre les éléments qui composent la chambre.
Intérieur évoqué, refuge sentimental des amants, lieu esthétique. Parce que ce lieu de beauté est un domaine ou l'âme trouve son épanouissement.


3eme strophe
vois v29 -> songe a la douceur v2
C'est l'invitation en elle-même. "songe" et devenu "vois"donc les amants sont sur place et contemplent la ville depuis la chambre que Baudelaire a décrite dans la deuxième strophe. Il voit des bateaux. Le regard de la femme ouvre le domaine du rêve, ouvre sur le monde. Le fil directeur de ce poème est la correspondance entre la femme et le monde.
La dernière strophe est celle de l'offrande à la femme placée au centre du tableau. Offrande de toutes les richesses pour "assouvir ton moindre désir".
Moment du poème ou tout s'apaise: dormir, couchant, s'endort. La douceur a quelque chose de léthargie, léthargie qui est celle de la fin d'un jour paisible. Plénitude de l'assouvissement. Refrain: calme et volupté.
C'est la vision d'un couchant car c'est un tableau: les soleils (pluriel). Ils sont peut être dans une galerie de tableaux. Une ville qui évoque des peintres phéniciens (Carpaccio) même qualité de lumière: dominantes rouges et or des couleurs qui colorent "les champs, les canaux, la ville entière [...] le monde".


Conclusion
Le dernier mot du poème apparaît comme une conclusion parce que ce poème qui ressemblait à une berceuse s'achève sur le sommeil qui est sans doute aussi celui du couple.

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