Paul VERLAINE : Il pleure dans mon cœur
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur?
0
bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie
0 le chant de la pluie !
Il
pleure sans raison
Dans ce cœur qui écœure.
Quoi ! nulle trahison ? ...
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine!
I-Organisation du poème
-la découpe des vers
Six syllabes combinées sur deux vers reproduisent le rythme de l'alexandrin. Le
poème se découpe en quatre strophes de quatre vers.
- Les répétitions
Dans chacune des strophes apparaît, en position forte à la rime ou à la césure
le mot cœur. Pour éviter la raideur, le poète fait varier le déterminant qui le
précède, "mon cœur", "ce cœur", "un cœur" ainsi que la position du mot dans le
vers. Tout se fait écho dans ce poème ciselé comme les ballades ou les rondeaux
du Moyen-Âge qui jouaient avec virtuosité de ce phénomène.
- Les oppositions
Il y a une double interrogation suivie d'exclamations qui semblent leur apporter
la réponse. La pluie apaise-t-elle ou exacerbe-t-elle l'ennui ? laisse le
lecteur dans l'indécision qui fait le charme du poème.
- Le rôle de la ponctuation
Il y a un passage constant de l'interrogation à l'exclamation qui se répondent
d'une strophe sur l'autre. Strophes I et III, interrogations et strophes II et
IV exclamations. Aux questions, la pensée du poète se heurte à un double vide
que rien ne peut combler. La seconde formule interrogative est elliptique : "
nulle trahison " ?....Et le point d'interrogation suivi de points de suspension
laisse le lecteur dans l'expectative. Il est probable que le poète ne sait
lui-même que penser et se demande s'il est sûr de ne pas avoir été trompé (par
Rimbaud peut-être).
II. Musique du poème
- Le jeu des rimes
Pour les rimes, le poème repose sur quatre notes (eur, uie, son, eine) et la
reprise systématique de la même rime aux premiers et derniers vers de chaque
strophe. S'y ajoutent de nombreuses rimes intérieures, au premier vers " pleure
" et " cœur", au vers 5 " bruit " et " pluie ", aux vers 9 et 10 " pleure " et "cœur"
à nouveau.
- Le rythme
Le poème donne la sensation de monotonie et de répétition de la pluie. Les mêmes
mots et les mêmes sons régulièrement repris reproduisent le bruit de la pluie,
doucement répétitif.
- Le vocabulaire
Dès le premier vers apparaît un néologisme " il pleure " qui reproduit le cliché
d'une pluie de larmes. C'est sur les ressemblance phoniques avec " il pleut "
que ce " pleure " tire sa force. Le sens et le son se renforce, c'est de la pure
poésie. " il pleure dans mon cœur" est une métaphore du chagrin.
III. Le thème de l'eau
- Fusion des verbes pleurer et pleuvoir
Tout le charme du poème consiste à nous faire confondre la pluie et les pleurs
et à nous situer, insensiblement dans une autre réalité. Nous entrevoyons
l'action de la pluie une langueur qui imprègne le cœur comme la pluie imprègne
les vêtements.
- Une musique de l'âme
L'identification des sensations pleurer et pleuvoir est accentuée par l'effet
sonore produit par la pluie. "Oh chant de la pluie ", l'exclamatif " ô "
valorise le chant de la pluie qui peut-on penser berce l'ennui du cœur dans
lequel " il pleure ". Mais le thème de la pluie serait lié métaphoriquement non
seulement aux larmes mais à la douceur lyrique du texte. Il y a, dans la
progression du texte, un effacement progressif du prétexte à la mélancolie (la
pluie) au profit de la mélancolie elle-même, qu'atteste la disparition de la
pluie après la 2ème strophe. Observons aussi la passivité des formules
impersonnelles , il pleut, il pleure
- Échos de tristesse et de mélancolie
La note dominante du poème est le chagrin qui apparaît d'emblée " il pleure ",
est ensuite repris " deuil " et confirmé par " peine". Mais ce chagrin doit être
modulé et il s'agirait plus d'une sorte de spleen sans cause. Nous retrouvons
dans ce texte le sentiment permanent de Verlaine entre le chagrin et la douceur,
une âme vidée de toute motivation, une conscience aussi incolore que l'eau de
pluie.
CONCLUSION
C'est toujours la fatalité, la mélancolie qui l'emporte sur la raison. Le
poème s'achève sur une démission, un aveu d'impuissance et son pourquoi qui
précède les deux derniers vers reste sans réponse. Verlaine a su nous suggérer à
partir d'un lien entre la pluie et l'ennui un sentiment subtil d'étonnement face
à sa tristesse qui nous fascine par sa douceur musicale.